II. — Quelles circonstances président à son étiologie
Commençons par dire que cette étiologie reste absolument mystérieuse, impénétrable, chez un très grand nombre de malades. D'après le Dr Fortuniadès, on n'aboutirait guère à la déterminer que deux fois sur trois2, et cela en dépit des enquêtes les plus minutieuses. D'où il ressort que, très certainement, la contamination oculaire doit provenir, pour nombre de cas, de causes purement accidentelles, de circonstances toutes fortuites, qui sont impossibles à retrouver, à reconstituer après coup, et qui, en définitive, échappent à toute analyse rationnelle par ce fait même qu'elles procèdent du hasard.
En second lieu, il ressort de l'expérience que le chancre oculaire peut dériver de causes multiples et aussi diverses que multiples, voire parfois de causes absolument inattendues, étranges, extraordinaires.
Si variées soient-elles cependant, ces causes se ramè-
1. V. Aumont, Élude sur le chancre syphilitique des paupières, Thèses de Paris, i8y3.
2. Celte proportion même me paraît singulièrement élevée, à parler des cas où la cause contaminante peut être non pas seulement suspectée, mais précisée et reconnue.
ÉTIOLOGIE. 1^5
nent en définitive à trois groupes, que nous allons passer en revue sous la rubrique usuelle de contaminations directes, indirectes et médiates .
i. — Le premier groupe comprend l'ordre des cas dans lesquels le contage est transmis directement du sujet contaminant au sujet contaminé.
a) L'agent usuel de ce mode de contagion, c'est le baiser, non pas seulement le baiser passionné, tendre et prolongé, mais le baiser simplement affectueux, courant, banal. Les observations de syphilis oculaire ainsi transmise pullulent dans la science. J'en citerai deux exemples.
Un jeune étudiant transmit de la sorte un chancre de la paupière supérieure à sa fiancée, pour l'avoir embrassée sur l'œil alors qu'il présentait des plaques muqueuses à la bouche.
Un enfant de huit mois contracta un chancre syphilitique du grand angle de l'œil et de la caroncule pour avoir été embrassé sur les paupières par sa tante, laquelle était alors affectée de syphilis secondaire avec plaques muqueuses sur les amygdales. — De Beck remarque avec raison que les enfants — et plus encore les tout jeunes enfants — sont spécialement exposés à ce mode de contamination, en raison des embrassades que leur vaut leur gentillesse.
La bouche transmet encore le contage, mais beaucoup plus rarement, dans quatre ordres de circonstances différentes, à savoir :
i° Parla sputation, c'est-à-dire par la projection hors la bouche de bulles de salive, entraînées par le courant expiratoire dans la parole et, plus encore, dans la toux. Issues d'une bouche qui contient, des plaques muqueu-
iyG CHANCRES DE l'oEIL.
ses, ces gouttelettes de salive peuvent être chargées du contage spécifique et, conséquemment, le porter là où elles tombent.
Or, bien plus que d'autres et pour cause, les médecins sont exposés à recevoir sur le visage ces dangereuses projections, alors qu'ils examinent la bouche ou la gorge d'un syphilitique, et, plus spécialement encore, alors qu'ils pratiquent des cautérisations sur la gorge. J'en sais quelque chose pour ma part, car pareil accident m'est arrivé plus de vingt fois. C'est pour cela que vous m'entendez sans cesse répéter aux élèves de mon service l'avertissement que voici : « Méfiez-vous bien, quand vous avez à pratiquer une cautérisation dans la bouche et surtout dans la gorge d'un syphilitique. Même averti de ce qu'on va lui faire, même se tenant sur ses gardes, le malade pourra ne pas résister, au moment où vous lui toucherez la gorge, à un accès d'une toux réflexe, spasmodique, subite, intense, laquelle vous enverra une pluie de gouttelettes salivaires en plein visage. »
Aussi nombre de médecins ont-ils été victimes d'un tel mode de contamination, et cela toujours dans les conditions que je précisais à l'instant, toujours à la suite de cautérisations de plaques muqueuses gutturales. Un professeur de notre Faculté, mort aujourd'hui, a été contagionné de la sorte. De même, ces années dernières, un interne de cet hôpital. Pour ma seule part, j'ai eu à traiter déjà cinq de nos confrères qui ont pris la syphilis de cette façon. L'histoire de l'un deux, qui n'est que l'histoire des quatre autres, se résume en ceci. Marié et mari modèle, ne s'étant exposé de vieille date à aucun risque de contagion, il vint me trouver un joui pour une lésion de la paupière supérieure, lésion érosive, rouge, large comme une amande, que je n'eus p;is
ÉTIOLOGIE. xgy
de peine à reconnaître pour un chancre syphilitique. Eh bien, six semaines auparavant, il avait reçu sur le visage et notamment sur les paupières une véritable pluie de gouttelettes salivaires, au moment où il cautérisait sur l'un de ses malades des plaques muqueuses confluentes de la gorge.
Particularité fort intéressante, qui doit trouver place ici. Sur les cinq confrères en question, trois m'ont assuré qu'après l'accident ils s'étaient tout aussitôt « lavé et bien lavé la figure ». Ce qui démontre — non pas, bien entendu, l'inutilité d'un lavage — mais la nécessité, en pareil cas, d'ablutions complètes, prolongées, minutieuses, et surtout secondées par des antiseptiques. M'est avis que la meilleure sauvegarde serait un débarbouillage immédiat et très soigneusement fait avec la liqueur de Van Swieten pure, sans coupage.
2° et 3°. — Quelquefois encore, mais bien plus rarement, la bouche a transmis la contagion à l'œil ou par morsure ou par succion. Exemples :
Dans une rixe, un jeune homme fut mordu au niveau de la région de l'œil par son adversaire, qui portait à la bouche des lésions spécifiques. Il contracta de la sorte un chancre syphilitique de la paupière inférieure1.
Un boxeur reçoit un formidable coup de poing sur l'œil et rentre chez lui avec une forle infiltration sanguine de la paupière inférieure gauche. Sa maîtresse, pour évacuer l'épanchement sanguin, a l'idée de lui piquer la paupière et d'aspirer le sang. Malheureusement, elle était affectée à cette époque de plaques muqueuses de la bouche. Résultat : développement, au
i. Observation relatée par le Dr Campai t (Bulletin de la Clinique des Quinze-Vingts, 1 885 .).
igfl CHANCRES DU l'oEIL.
siège même de la succion, d'un chancre syphilitique1.
4° A l'instar des lèvres, la langue peut porter à l'œil la contagion syphilitique. D'abord, elle l'y a portée plus d'une fois par ses caresses. Mais, chose certes plus inattendue, elle l'y a portée aussi en tant qu'agent chirurgical, et cela de la façon suivante.
En certains pays, où n'ont guère pénétré les doctrines antiseptiques, le léchage des paupières et des culs-de-sac palpébraux constitue, paraît-il, un procédé en honneur pour l'extraction des corps étrangers de l'œil et même pour le traitement des trachomes qui passent en ces mêmes pays pourdes corps étrangers. De là, tout naturellement, contamination possible de l'œil au cas où la langue de l'opérateur est chargée du contage spécifique.
Ainsi, un de nos confrères russes, le Dr Tepliaschin, médecin du gouvernement de Wjatka, a donné relation d'une véritable épidémie de syphilis importée dans un petit village par une « magicienne », qui faisait profession d'enlever avec sa langue les corps étrangers de l'œil et de guérir les trachomes. Cette femme, étant devenue syphilitique, transmit tout naturellement la syphilis à ses clients. Si bien que le Dr Tepliaschin trouva dans ledit village 68 sujets infectés de svphilis, à savoir : 34 qui avaient contracté l'infection de cette femme par le léchage des paupières, et 3/j autres qui la tenaient des premiers. Sur 8 du premier groupe, il put encore constater des chancres palpébraux2.
La même dégoûtante pratique du Léchage palpébral serait encore en usage, paraît-il, dans certains pays, en Pologne, à Chicago (où Montgomery a observé deux