‹ Les chancres extra-génitaux [electronic resource]Chapitre 74 sur 132 · V. Leçons sur la syphilis, p · texte numérisé non relu

V. Leçons sur la syphilis, p

CHANCRES DU TRONC ET DES MEMBRES

Un cas de mon éminent collègue et ami le Dr Besnier, relatif à un chancre tlioraciquc (région sous-clavicu- Jaire) qui fut transmis à un jeune homme par la bouche d'une femme;

Un cas de chancre abdominal, de môme provenance;

Un cas de chancre du cou, transmis à une jeune fille par un baiser de son prétendu, lequel portait des plaques muqueuses aux lèvres, à la langue et aux amygdales 1 ;

Un cas de chancre de la partie supéro-interne de la cuisse, observé sur une jeune fille et dérivant aussi du baiser. (Cette malade m'a raconté plus tard, relativement à l'origine de son chancre, que, pendant plusieurs années, elle avait été exploitée par sa mère, qui « la livrait vierge à de riches clients, mais avec contrat formel de respecter sa virginité. »)

D'autre part, la bouche n'est pas seulement dangereuse par ses tendresses. Elle peut l'être aussi de deux autres façons très différentes, à savoir : par morsure et par succion.

Nous avons eu dans nos salles, ces dernières années, un malade affecté d'un chancre du bras résultant d'une morsure. Ce chancre s'était produit sur la cicatrice même de la morsure, quatre à cinq semaines après le traumatisme.

J'ai relaté jadis l'observation d'un jeune homme qui fut mordu au cou par une femme syphilitique dans un transport amoureux. Survint là, exactement au niveau de la morsure, c'est-à-dire cinq ou six centimètres audessous du lobule de l'oreille, un chancre des plus

i. V. Pièc« n° 1 5 5 , Collecuon particulière (Musée de l'hôpital Saint- Louis).

CONTAGION INDIKECTE. 289

typiques, flanqué de son adénopathie satellite et bientôt suivi d'accidents secondaires1.

De même le Dr Richard (d'Aulnay) a cité le cas d'une femme qui fut affectée d'un chancre syphilitique du creux poplité pour avoir été mordue en ce point par une autre femme au cours d'une scène amoureuse2.

Quant à un spécimen de chancre par succion, je n'en connais guère de plus démonstratif que le suivant.

Dans un souper du « monde où l'on s'amuse », une bouteille de Champagne non encore débouchée fut projetée à terre et vint faire explosion entre les jambes d'une belle dame dont le mollet fut atteint par un éclat de verre. La blessure était des plus insignifiantes. Mais, la dame jetant les hauts cris et prétendant qu'un fragment de verre pouvait lui être resté dans la peau, un des convives se proposa pour pratiquer la succion sur la petite plaie et aspirer ainsi les corps étrangers. L'offre fut acceptée, et l'aspiration dura dix minutes. Malheureusement, les lèvres du galant ventouseur étaient à cette époque (comme je l'ai su plus tard) affectées de plaques muqueuses. Si bien que, quatre semaines après, apparaissait sur le mollet de la dame, au point lésé par l'éclat de verre, un « bouton croûteux » qui s'élargit, s'ulcéra, et devint un des chancres les plus typiques que j'aie jamais rencontrés.

IL Contagion indirecte. — Dans un second groupe de cas, la contagion est portée sur les téguments d'une façon indirecte, et cela de façons très diverses, à savoir :

i° Le plus habituellement par les doigts souillés du contage spécifique. — Exemple du genre :

1. Annales de dermat. et de syi'li., 187G. 1. Journal de mi'dec. de Paris, l8r)5, p. 4«i5.

PotmiCIBB. — C/iancres extra-génit. 1 <j

ugo chancres nu tronc et dks membres.

Un ouvrier se fait à M avant-bras une blessure légère, qu'il dédaigne môme de panser. Dans cet état, il va passer une nuit avec une fille. Quelques semaines plus tard il se trouve affecté : i° d'un chancre syphilitique de la verge et 2° d'un chancre syphilitique de l'avantbras, au siège même de son ancienne blessure. Or, nul doute que cet homme ne se soit inoculé lui-même ce dernier chancre avec ses doigts souillés de sécrétions vulvaires; car, spontanément, il disait se souvenir très bien qu'à plusieurs reprises, au cours de la nuit qu il avait passée avec la femme en question, « il s'était plusieurs fois gratté et écorché sa petite blessure de l'avant-bras ».

C'est de la même façon, très vraisemblablement, qu'un de nos malades s'est inoculé un chancre syphilitique au coude, exactement au niveau de l'olécrâne. Il était tombé dans un escalier et s'élait fait plusieurs excoriations à un coude, lorsqu'il lui arriva, dans les jours qui suivirent cet accident, d'avoir rapport avec deux femmes plus que suspectes. Quelques semaines plus tard, il fut affecté au coude, juste au niveau d'une de ses érosions antérieures, d'une lésion qui n'était autre qu'un chancre. Or, lui aussi se souvenait très bien qu'ayant négligé de panser ses plaies, qui étaient devenues irritées et prurigineuses, « il se les grattait très souvent jusqu'à les écorcher ».

Des contaminations de cet ordre, c'est-à-dire dérivant d'un transport par les doigts, ne manqueraient pas de se produire, voire d'abonder dans nos services spéciaux, si nous n'avions le soin de nous laver systématiquement les mains après avoir exploré une plaie syphilitique ou seulement suspecte de syphilis. Jugez, en effet, de ce qui pourrait arriver si, après avoir ma-

ÉTIOLOG1E. — TATOUAGE. 29 1

nipulé un chancre ou des plaques muqueuses, nous portions nos doigts sur une plaie ou une érosion quelconque, voire sur une dermatose mal protégée par un épiderme malade ou desquamant, voire, peut-être aussi, sur des téguments sains! Bien heureusement je n'ai pas sur la conscience un seul désastre de ce genre survenu dans nos salles.

2° D'autres fois, c'est la salive qui a transmis la contagion par l'intermédiaire de baudruches, de toiles, de taffetas, de toutes étoffes agglutinatives par humectation. On conçoit le danger d'un tel pansement, car le dépôt de salive contaminée sur une plaie équivaut, rigoureusement à une inoculation faite avec un pus spécifique. Or, des contagions de ce genre se sont plusieurs fois produites. J'en ai observé un exemple irrécusable que voici.

Un petit bébé de quatre ans jouait aux Tuileries avec sa bonne. En courant, il tombe, et se fait une légère éraflure à un genou. Une dame (restée inconnue), qui se trouvait là, tire de son porte-monnaie un morceau de « taffetas d'Angleterre », le mouille dans sa bouche et le colle sur le genou de l'enfant. Deux jours après, la petite plaie était sèche. Mais, quatre semaines plus tard, elle se rouvrait et dégénérait en un chancre, qui fut suivi d'accidents généraux.

3° C'est encore une contagion de même ordre, exactement, que réalise le tatouage. Insister sur ce point ne sera pas superflu, comme vous allez en juger.

Quantité d'exemples de transmission de syphilis par le tatouage oui été déjà relatés par divers observateurs, notamment par I lutin, Pétry; Josias, Maury et Dulles, Robert, VVilcox, Carleton, Leckie et Carlton, Mollet,

CIIANCHES DU TIIONC ET DES M EM Illt ES .

Barker, Whitehead, Cheinisse, etc.1 L'ombre d'un doute ne saurait donc subsister sur l'authenticité de ce mode de contamination.

Or, comment la contagion s'exerce-t-elle dans l'opération du tatouage? Presque invariablement par l'intermédiaire de la salive2. L'agent de transmission, c'est la salive, la salive d'un opérateur en état de syphilis; et la transmission se fait ou bien parce que ledit opérateur porte à sa bouche l'aiguille à tatouer; — ou bien (ce qui paraît plus fréquent) parce qu'il délaie ses couleurs avec sa salive, — ou bien encore parce qu'il essuie avec sa salive le dessin qu'il est en train de tracer sur la peau, alors que ce dessin vient à être masqué par le sang; — ou bien enfin par le concours de plusieurs de ces conditions.

Un exemple du genre a été observé et raconté dans ses menus détails par un médecin militaire, le Dr Robert. Le voici sommairement :

Un cavalier au 9e chasseurs est tatoué sur les avantbras par un ancien marin, qui venait journellement mendier à la porte de la caserne en même temps que recruter des clients à tatouer. — D'abord, sur l'un des avant-bras se produit un phlegmon, qui nécessite une longue et profonde incision. — Puis, sur l'autre, se manifestent huit chancres, disséminés sur le trajet d'un dessin représentant un chasseur à cheval. — Consécutivement, accidents usuels de syphilis. — On recherche alors le tatoueur, on l'arrête, et on le trouve affecté de plaques muqueuses multiples sur la bouche

1. V., pour la bibliographie de ces divers cas, le livre de Duncau Bulkley [Syphilis in the Innocent), p. a3 l .

2. Exceptionnellement,, la transmission a paru se faire par l'inlermediaire d'une aiguille non essuyée, qui, après avoir servi à t.itouer un sujet syphilitique, est portée sur un sujet sain.

ÉTIOLOGIE. TATOUAGE. aÇ)è

et les commissures labiales. — Quant à son procédé de tatouage, il était plus primitif qu'antiseptique. Car, d'après les déclarations de plusieurs soldats qu'il avait tatoués (et dont deux autres furent également infectés de la même façon), ce singulier opérateur « se servait de sa salive pour délayer l'encre de Chine qu'il employait pour son dessin »; et, de plus, il avait coutume, alors que le sang venait à masquer son dessin, « de cracher à plusieurs reprises sur la peau, afin de nettoyer la place à tatouer » !

Les mêmes détails sur le procédé opératoire des tatoueurs se trouvent consignés dans une foule d'autres cas. Vous citer ces observations ne serait que reproduire à peu près textuellement ce que vous venez d'entendre. Je m'en abstiendrai; mais, en revanche, j'appellerai toute votre attention sur le point suivant.

Si le tatouage était sporadique (passez-moi l'expression), il ne ferait pas grand nombre de victimes. Mais c'est que tel il n'est pas précisément. Bien au contraire, il est essentiellement épidèmique. Au régiment, quand un soldat se fait tatouer, il est de règle que plusieurs, que bon nombre de ses camarades se fassent tatouer également, et cela par esprit d'imitation, par entraînement; on n'ose pas ne pas faire « comme les amis ». Bref, il en est du tatouage comme de la vaccine; l'un et l'autre procèdent par fournées. De là cette conséquence qu'une contamination par le tatouage reste bien rarement isolée. Presque toujours elle fait un certain nombre de victimes. Ainsi, dans le cas précité du Dr Robert, trois cavaliers du même régiment, sur un nombre de huit tatoués, furent infectés de syphilis. En d'autres cas, on a compté 3, 5, 9, 9, 12, r5 et jus-

aC)4 CHANCRES DU TRONC ET DES MEMBRES.

qu'à 26 contaminations de syphilis dans une « fournée » de tatouage. Additionnons ces quelques chiffres pris au hasard; ils nous fourniront, pour 8 cas, 82 sujets infectés de syphilis.

Aussi hien — soit dit incidemment — serait-il temps en vérité de réagir contre cette sotte pratique du tatouage, qui ne survit plus guère aujourd'hui que dans l'armée et la marine. Le tatouage ne réalise rien d'utile, ne répond à rien. Ses prétendues « illustrations » ou « décorations » de la peau ne sont que des stigmates niais, ridicules, tout au plus dignes des sauvages. D'autre part, il est loin d'être inoffensif. Plus d'une fois il a déterminé des lymphangites, des érysipèles, des phlegmons, et divers accidents graves, comme dans un cas de Hutin qui faillit aboutir à une amputation. Maintes fois aussi il a été l'occasion d'infections syphilitiques. Pourquoi donc les autorités militaires, toutes puissantes en l'espèce, ne se décideraientelles pas à en finir une fois pour toutes avec cette pratique stupide et dangereuse? Quelques règlements comminatoires, au besoin quelques punitions en viendraient, ce me semble, facilement à bout. C'est donc là, à coup sûr, une mesure de prophylaxie qui s'impose.

4° Mentionnons enfin le danger peu connu des

Page 1