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LA STABILISATION DE LA PIASTRE AU MEXIQUE

L'ancien système. — La dépréciation de la monnaie est-elle la cause de la prospérité actuelle du Mexique ? — Essais infructueux pour régulariser les cours de l'argent. — La réforme et ses résultats : stabilité du change, développement des importations de marchandises et de capitaux.

La sage administration du président Porfirio- Diaz, en prenant les mesures nécessaires à l'amélioration du change, a supprimé le dernier obstacle qui s'opposait à la complète prospérité du Mexique. La réforme ne s'est pas accomplie sans résistance, ni sans que des objections cent fois refutées fussent soulevées de nouveau, mais la fermeté d'un Gouvernement, qui a déjà à son actif le relèvement économique de son pays, a su en triompher et les longues études entreprises sous sa direction par une Commission spéciale ont eu pour conclusion la loi monétaire, votée en décembre 1 904 .

La loi du 27 novembre 1867 avait établi au Mexique le bimétallisme classique, improprement appelé régime du double étalon. Deux

monnaies jouissaient de la frappe libre et du pouvoir libératoire illimité: la piastre d'or, pesant 1^,692, au titre 875 millièmes, et la

Êiastre d'argent, pesant 27^,073, au titre 902,7. Iles valaient respectivement, en monnaie française, 5 fr. 10 et 5 fr. 43 au pair. Leur rapport légal i6,5 était légèrement supérieur au rapport commercial de l'or et de l'argent, qui fut, en 1867 : 16,57 en moyenne.

Mais à partir de 1873, la valeur de l'argent commença à baisser, et depuis cette époque, au milieu de fluctuations et de soubresauts parfois considérables, la chute s'est poursuivie sans arrêt. L'argent, qui valait à Londres, en 1871 , 60 d. et demi l'once standard, est tombé progressivement à 24 d. i/i6en 1902, pour se relever, en 1904» aux environs de 26 d.

De ce fait, le rapport de valeur entre les deux métaux précieux a monté de i5,59 à 36,28.

Une fois de plus, la célèbre loi de Gresham s'appliqua, et la bonne monnaie, c'est-à-dire la piastre d'or, disparut du Mexique. En effet, tant que le rapport commercial entre l'or et l'argent resta inférieur au rapport légal de i6,5, on eut avantage à garder le premier sous forme de monnaie, puisqu 'alors un gramme d'or monnayé valait 16 grammes d'argent, tandis qu'en lingot, il n'aurait valu, en 1867, par exemple, que ib* T ,5'j. Mais, dès que la valeur de l'argent décrut et que le rapport commercial devint supérieur au rapport légal, il fut

Slus avantageux de fondre la monnaie d'or et e l'employer en lingots, car avec un gramme d'or monnayé on ne pouvait toujours se procurer que i6* r ,5 de monnaie d'argent, tandis 3ue, maintenant, par exemple, un gramme 'or en lingot s'échange contre 36 sr ,a8 de monnaie d'argent.

Le Mexique passa donc en fait à l'étalon unique d'argent.

Or, dans tout pays où la frappe n'est pas limitée aux nécessités des transactions, la valeur de la monnaie d'argent, n'étant pas maintenue par une rareté relative, tend à se rapprocher de la valeur marchande de ce métal.

Jamais peut-être cette loi ne s'appliqua plus complètement qu'au Mexique, qui es| le plus gros producteur d'argent du monde entier.

Les mines suffisent non seulement à la consommation monétaire et industrielle du pays, mais, encore, elles fournissent de piastres l'Extrême-Orient. La monnaie d'argent fut donc toujours en surabondance, et l'offre en dépassant constamment la demande, elle n'eut plus d'autre valeur que celle du métal dont elle était formée. Du pair : 5 fr. 43, la piastre argent tomba à 4 fr- 67 en 1880, k fr. a5 en 1890, 2 fr. 5a en 1900 et 2 fr. 3a en 190/4.

Mais si elle suivit la dépréciation progressive de l'argent métal, elle en subit également les oscillations continuelles, dont l'amplitude peut

se mesurer aux cours extrêmes de l'once standard sur le marché de Londres. Les voici pour ces dernières années :

Plus haut. Plus bas.

1900 3o,io 37 »

Le Mexique n'avait donc plus qu'une monnaie dépréciée de plus de moitié et dont la valeur variait du jour au lendemain entre des limites fort éloignées.

Quel fut sur l'état économique du Mexique l'intluence de la dépréciation monétaire ?

Rarement, on a pu soutenir avec plus de vraisemblance que la hausse des changes constitue un état favorable à l'industrie nationale. Depuis dix ou quinze ans, l'essor économique du Mexique est absolument remarquable. De 189 4 à 1904» les exportations ont augmenté de 121 pour 100, passant de g5 millions de piastres à a 10 millions, et les importations se sont élevées de 167 pour 100 : 177 millions de piastres en 1904, contre 66 millions en 1894. En outre, l'examen détaillé des divers chapitres du commerce extérieur indique une situation très saine. Les principales exportations ont

t>our objet les métaux précieux qui constituent a grande richesse du pays et les produits manufacturés. Au contraire, l'accroissement des importations a porté surtout sur les outils, les machines et les matières premières nécessaires à l'industrie.

Y a-t-il entre cette prospérité et la tension des changes relation ae cause à effet ou simple coïncidence ? A ceux qui soutenaient la première opinion, M. Limantour, ministre des Finances, répondit par une statistique victorieuse. Dans la période comprise entre 1881 et 1891 , l'exportation passa de a5 à 53 millions de piastres or, soit une augmentation de 100 pour 100, alors que la dépréciation monétaire était encore très faible : la valeur de la Siastre variant entre 84 et 89 centièmes de ollar. De 1891 à 1901, cette même piastre tomba de 84 à 48 centièmes de dollar : logiquement, l'exportation aurait dû doubler : or, l'accroissement constaté ne fut que de 21 pour 100.

Aussi bien la question était-elle mal posée.

Il y a, à la renaissance industrielle et commerciale du Mexique, une infinité de causes dont les moins douteuses sont la sagesse du Gouvernement, l'amélioration des procédés d'exploitation, le développement des voies de communication, surtout des chemins de fer, l'abaissement des prix de transport, la suppression des octrois qui permettaient aux états

et aux villes d'accabler d'impôts les produits venant des autres parties du pays, et, enfin, les conditions atmosphériques qui furent exceptionnellement favorables, Qu'à toutes ces raisons, on puisse, ou doive même, ajouter dans certains cas, pour certaines industries d'exportation, la hausse des changes, rien de plus juste, mais cette cause est loin d'être la seule, et on peut même dire qu'elle est la plus discutable, car si elle a quelques bons effets, on ne saurait nier qu'à d'autres points de vue elle produit de déplorables conséquences.

M. Limantour, qui, en présentant son projet de réforme monétaire, a dû répondre à beaucoup de critiques, a recherché avec soin qu'elle avait pu être l'influence de la hausse des changes sur le développement industriel du pays. Il est arrivé à cette conclusion qu'un très petit nombre d'industries lui devaient leur prospérité. Et encore il ne s'agit que d'exploitations de peu d'importance, comme la culture du henequen, celle de quelques céréales, telles

3ue le haricot et le pois chiche, etle commerce es peaux non tannées. La plupart du temps, la dépréciation de l'unité monétaire n'a été qu'un stimulant tout à fait secondaire et, en tout cas, momentané, car, comme nous l'avons dit précédemment, les prix ne tardent pas à s'élever à l'intérieur, et l'exportateur finit par ne plus tirer aucun bénéfice de la diminution de la monnaie.

Par contre, la tension des changes produit des désordres dont on ne peut douter. Ainsi, le réajustement des prix à la nouvelle valeur de la piastre ne se fait pas régulièrement, mais par saccades. Certains objets renchérissent avant d'autres : le pain, par exemple, avant les salaires et les appointements des employés. Il en résulte pour la majorité de la population une gêne très pénible.

De plus, si Ton réfléchit un instant à Finsécurité que les oscillations du change introduisent dans tous les marchés internationaux, on doit convenir qu'il y a là, comme nous l'avons déjà expliqué, une entrave permanente au commerce extérieur et à l'immigration de capitaux étrangers, qui pourraient trouver au Mexique un emploi très avantageux.

En résumé, si le commerce et l'industrie mexicains se sont développés, c'est grâce à un ensemble de causes générales auxquelles la dépréciation monétaire a pu collaborer, en créant, pour un temps, une prime à l'exportation, mais, une fois cette prime disparue, elle ne peut donner que de mauvais résultats. En sorte que si, mettant les choses au mieux, nous admettions que la prospérité du Mexique a eu pour cause unique l'amoindrissement de la piastre, il n'en faudrait pas moins reconnaître que c'est désormais un facteur usé, que le souci de l'avenir oblige à supprimer le plus tôt possible.

Pour arriver à ce résultat, on envisagea toutes les solutions possibles. Les démarches auprès des gouvernements étrangers pour amener une plus grande stabilité sur le marché de l'argent ne donnèrent pas de résultats pratiques. On ne s'arrêta pas davantage à l'adoption effective de l'étalon d'or. Cette mesure, qui a toujours l'inconvénient de coûter très cher, aurait été particulièrement nuisible au Mexique par le trouble que la démonétisation de la piastre aurait jeté sur le marché de l'argent.

Le système adopté, après de longues études, est celui de V étalon d'or avec circulation d'argent, ce qui ne signifie pas que la monnaie d'argent sera désormais échangeable contre de la monnaie d'or, mais seulement que la valeur de la piastre argent est évaluée par rapport à l'or. Il ne s'agit donc là que d'un étalon purement théorique,

La nouvelle valeur légale de la piastre est fixée à 0^,752 d'or fin, soit a fr. 589 ou un demi-dollar environ, ce qui porte le rapport légal des deux métaux à 32,5. Cette valeur est légèrement supérieure à la valeur intrinsèque au moment de la réforme de la piastre soit 2 fr. 4a » l'once standard étant coté à Londres 27 d. i/4.

La réforme a donc consisté à stabiliser l'état

— Goactuel de la circulation : d'abord, à peu de choses près, la valeur de la piastre, puis par la suppression de la frappe libre, le nombre de piastres existantes.

Le résultat de ces mesures est facile à discerner. La liberté de la frappe avait discrédité la piastre. Elle n'était plus qu'un vulgaire petit disque d'argent pesant 27^,07 et revêtu d'une effigie, petit disque fort commode à la vérité, puisqu'on pouvait l'échanger contre toutes sortes de marchandises. Mais comme il était très facile de s'en procurer autant qu'on voulait, son utilité spéciale ne lui donnait aucune valeur supplémentaire. Désormais, la quantité de piastres étant fixe, tandis que les transactions et avec elles le besoin de monnaie se développeront, la piastre perdra son caractère purement commercial de disque d'argent d'un

foids déterminé ; sa rareté relative fera sentir importance de sa fonction pratique, et on lui accordera de ce fait une valeur supérieure à celle de la quantité du métal qu'elle renferme- C'est ainsi que la valeur de la piastre se séparera peu à peu de celle de l'argent et remontera jusqu'au taux fixé par la loi. Ce mouvement sera d'autant plus facile que le stock monétaire actuel du Mexique n'a rien d'exagéré. On l'évalue à 19 fr. a5 environ par habitant. Beaucoup de pays ont un chiffre supérieur.

Quelques mesures supplémentaires ont été nécessaires, soit pour assurer le plein effet de

la réforme, soit pour remédier au préjudice qu'elle porte à certaines industries.

En premier lieu, on a prohibé la réimportation des piastres fournies par les producteurs mexicains à l'Extrême-Orient. A vrai dire, le danger n'était pas très grand, car l'Asie, qui absorbe une grande quantité de piastres, ne les rend jamais. Toutefois, afin d'éloigner jusqu'à la tentation d'une réimportation clandestine, les monnaies exportées seront frappées d'un poinçon spécial qui les rendra facilement reconnaissantes.

D'autre part, le gouvernement a dû prendre en considération la situation des propriétaires de mines d'argent, qui n'auront plus la faculté de transformer en monnaie une partie de leur production. On leur donnera une compensation par la suppression d'une partie des charges fiscales qui pesaient sur les mines et le gouvernement leur accordera des avances sur les lingots, qu'il se chargera ensuite de réaliser dans les conditions les plus favorables.

Il y a tout lieu de croire que la réforme monétaire mexicaine, qui a été très intelligemment comprise et exécutée avec le souci de sauvegarder tous les intérêts, produira les effets qu'on en attend. Nous en avons pour garant 1 exemple des Indes anglaises. La roupie, dont la valeur nominale était de 2 fir. 37, tomba à 1 fr. 45. En 1893, la frappe libre fut supprimée et la valeur de la roupie stabilisée à 1 fr. 67 .

Non seulement elle atteignit le pair, mais encore elle le dépassa, et on dut y remédier par de nouvelles frappes. Il n'y a pas de raison pour que la réforme mexicaine, basée sur le même principe, n'aboutisse pas aux mêmes effets. La reproduction des mêmes phénomènes sous l'influence de causes identiques prouve

Sue, même en la délicate matière du change, est parfois possible d'expérimenter avec une certitude presque mathématique des résultats.

Mars 1905.

La réforme monétaire mexicaine a déjà produit les effets que nous en attendions et qu'il était facile de prévoir. La valeur de la piastre s'est désolidarisée des cours de l'argent. Elle s'est élevée de 20 centimes environ et se tient actuellement entre 2 fr. 54 et 2 fr. 58.

Récemment, le Mexican Herald signalait d'autres conséquences heureuses de la réforme. Les capitaux étrangers, trouvant désormais au Mexique la sécurité qui leur est nécessaire, affluent dans le pays dont les richesses naturelles et la situation générale justifient la création d'un grand nombre d'affaires. Les importations se sont développées et la consommation des marchandises étrangères augmente tous les jours. En même temps les exportations de piastres vont en décroissant ; la diminution pour les dix premiers mois de l'année fiscale 1904- 1905 atteint 16000000 de piastres. Ce

dernier fait cependant doit être attribué autant aux réformes effectuées en Extrême-Orient qu'à la réforme mexicaine elle-même.

D'autre part, il ne semble pas que la marche générale des affaires ait souffert, en quoi que ce soit de la stabilisation de la piastre. Comme le fait très justement remarquer YEconomista Mexicano, la meilleure preuve en est dans le maintien au même niveau du taux de l'intérêt. Les producteurs d'argent trouveront aisément d'autres débouchés que la fourniture des piastres en Extrême-Orient. La situation toute particulière des mines d'argent au Mexique leur permet d'atteindre des prix de revient extrêmement faibles et de concurrencer victorieusement les autres pays. Il a lancé dernièrement l'idée d'un trust de l'argent contrôlé par le gouvernement dans le but de régler les stocks et de diriger les cours.

Les profits que le Mexique commence à retirer de sa réforme sont la justification de l'intelligence avec laquelle elle a été étudiée et de la décision qu'on a apporté à son application.

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