LA QUESTION DU CHANGE EN ESPAGNE
Caractéristiques de la situation. — Les luttes d'intérêts entre ceux qui profitent de la dépréciation et ceux qui y perdent. — Le rôle de la Banque d'Espagne. — Simplicité du remède à appliquer. — Les idées de M. Germain et les projets de M. Villaverde.
Il faudrait un volume pour étudier en détail la situation monétaire de l'Espagne. Aussi nous bornerons-nous à en marquer, avec le plus de précision possible, les caractéristiques essentielles. La circulation espagnole, déduction faite de l'encaisse de la Banque d'Espagne, se compose d'environ 35o millions de monnaie d'argent et de près de i 600 millions de billets. La banque détient 372 millions en or, mais il n'y en a pas dans le public.
La valeur réelle de la peseta étant inférieure à la moitié de sa valeur nominale, on peut dire que la circulation espagnole ; monnaie d'argent et billets, en tout 1 milliard 950 millions, est fiduciaire pour la presque totalité : 1 600 millions de billets, plus la moitié au moins de la
monnaie d'argent : 175 millions, en tout 1 775 millions.
Une circulation fiduciaire ne vaut que si elle est représentative d'une valeur réelle contre laquelle on puisse échanger à tout instant les signes monétaires. Or, si nous examinons la situation de la Banque d'Espagne, nous trouvons que la contre-partie de la circulation est formée par les 3*]b millions en or et les 5i5 millions en argent de l'encaisse, auxquels il faut ajouter 600 millions de pagarès du Trésor, 292 millions en Rente intérieure t\ pour 100 et \l\ millions d'autres titres. La valeur nominale de cette garantie est sensiblement égale à celle de la circulation, mais c'est moins la valeur que la liquidité qu'il faut considérer, car un billet de banque doit pouvoir être remboursé à tout instant. Or, il est impossible de {'eter sur le marché, en un court espace de temps, es 600 millions de pagarès ou billets à ordre du Trésor, les 3o6 millions de titres du portefeuille, sans provoquer un effondrement des cours.
D'autre part, le rôle de l'encaisse-or est purement platonique, car les billets ne sont plus remboursables en or. On connaît l'origine des pagarès et de la Rente intérieure, qui figurent au portefeuille de la Banque. Ils lui furent remis en gage par l'Etat, auquel la Banque fournit des sommes énormes, surtout pour les besoins de la guerre et de la liquidation qui
suivit. Comme la circulation, lorsqu'elle est libre, se proportionne d'elle-même aux besoins réels, les billets émis en excès n'auraient pas manqué de revenir à la Banque si celle-ci avait continué à les rembourser en or. Elle dut donc défendre son encaisse de métal jaune et avec d'autant plus d'énergie que l'or, une fois lancé dans le public, aurait certainement passé les frontières sans esprit de retour, l'Espagne étant monométalliste argent.
En réalité, la contre-partie vraiment effective et liquide de la circulation se compose uniquement de l'encaisse-argent de 5i5 millions qui, au change actuel de 33 pour ioo, ne valent environ que 386 millions. Donc, d'un côté, inflation de la circulation de papier ; de l'autre, insuffisance de gage qui ne permet pas d'entrevoir la reprise des remboursements en or.
En Espagne, la dépréciation du change a créé des conflits d'intérêts d'une acuité exceptionnelle et capables d'empêcher, au moins i'usqu'à présent, toute mesure susceptible d'améiorer effectivement la situation. D'un côté, le Trésor et les Compagnies de chemins de fer,
Îui ont une dette extérieure payable en or et es achats à faire à l'étranger ; de l'autre, la Banque d'Espagne, les spéculateurs sur le change et les exportateurs se livrent à une
bataille dont on ne peut malheureusement prévoir la fin.
Il est facile d'évaluer ce que l'Etat perd au change. Les dépenses à l'étranger peuvent être estimées en moyenne à 60 millions : lu pour le service de l'Extérieure et une vingtaine de millions pour divers autres objets. Au change actuel de 33 pour 100, la perte annuelle s'élève à 19800000 francs. Quant aux Compagnies de chemins de fer, elles perdent du fait de leur dette-obligations, dont elles doivent faire le service en or, et du fait des achats de matériel quelles effectuent à l'étranger et qui se sont élevés, pour 1903 seulement, à plus de 25 millions de pesetas. Depuis dix ans, le change a fait perdre 79 millions de pesetas au Nord-Espagne, 28 millions aux Andalous et 90 millions au Madrid-Saragosse. On a calculé que ces trois Compagnies commençaient à être en perte lorsque le change atteignait 36 pour 100 pour la première, i5 pour 100 pour la seconde et 43 pour 100 pour la troisième. Avec de telles conditions, rien d'étonnant que ni les Andalous, ni le Nord-Espagne ne donnent de dividende et que le Saragosse diminue le sien, déjà si faible. La situation est encore aggravée
Î>ar ce fait que les tarifs de transports restent es mêmes, alors que le matériel coûte plus cher, que les charges des dettes sont plus lourdes et les salaires plus élevés.
L'augmentation des salaires a été rendue
nécessaire par la cherté croissante de la vie. Le
Sain et le vin coûtent de dix à vingt centimes e plus qu'en France ; la viande de bœuf, de mouton et de porc coûtent le double. Le peuple, lui aussi, a donc à se plaindre de l'élévation des changes, moins toutefois qu'en d'autres pays, caria sobriété et l'endurance de l'Espagnol ont réduit ses besoins au minimum.
A tous ceux-ci qui souffrent d'une façon immédiate de la situation monétaire, il faut ajouter les intérêts généraux de l'industrie et du commerce. Depuis longtemps, les économistes français et espagnols ont insisté sur le rôle bienfaisant que pourraient jouer les capitaux étrangers dans ce pays pauvre en argent, mais fécond en richesses naturelles. Bien que ses mines métalliques soient célèbres, la plus grande partie des gisements reste à exploiter et, sur le marché de la houille, l'Espagne pourrait devenir le plus sérieux concurrent de l'Angleterre. Il en est de même au point de vue agricole; malgré les mesures prises pour la revision du cadastre et l'irrigation de contrées fertiles sous les Maures et maintenant désertes, la proportion des terres non cultivées est plus forte en Espagne qu'en aucun autre pays d'Europe. L'avenir est si tentant qu'en dépit des aléas que les fluctations du change font courir aux capitaux, des Sociétés anglaises et américaines se sont constituées depuis quelques années, surtout pour la mise en valeur des
terres cultivables. On peut dire que le jour où l'amélioration de la situation monétaire aurait rendu quelque sécurité aux capitaux, la prospérité économique de l'Espagne pourrait devenir magnifique.
Mais il faudrait, pour en arriver là, vaincre la coalition de petits intérêts particuliers qui s'opposent à l'adoption de mesures décisives et au premier rang desquels on trouve la Banque d'Espagne.
Afin de comprendre toute l'originalité de sa politique, il faut songer à la conduite qu'auraient tenue dans des circonstances analogues certains organismes similaires comme la Banque de France, par exemple, ou surtout la Banque d'Angleterre. La principale fonction de ces établissements, en dehors de leur rôle de caissiers du commerce et de banquiers des banquiers, consiste à défendre la circulation monétaire. Lorsque, pour une raison ou pour une autre, le change se tend et que l'or commence à sortir, la banque d'émission, par des remises faites à propos et aux meilleures conditions possibles aux commerçants qui ont des paiements à faire à l'extérieur, abaisse le cours du change, et surtout, par l'élévation du taux de son escompte, retient l'or nécessaire à la circulation intérieure. Elle évite ainsi des émissions exagérées de billets et, partant, la dépréciation de la monnaie.
L'Espagne n'a pas comme la France et l'An-
gleterre qu'à défendre sa circulation, elle doit la restaurer complètement, et l'on se rend compte du rôle salutaire qu'aurait pu jouer la Banque privilégiée, si elle avait voulu seconder les efforts de M. Villa verde et de tous ceux qui poursuivent le relèvement monétaire et économique de l'Espagne. Mais, soutenue par ses actionnaires parmi lesquels doivent se trouver d'importants personnages, poussée par une minorité de spéculateurs et d'exportateurs qui ont, au moins pendant un temps, intérêt à voir les changes élevés, la Banque d'Espagne ne songea qu'à profiter de la mauvaise situation monétaire pour réaliser sur les changes et sur les émissions de papier-monnaie d'importants bénéfices.
On ne saurait cependant la rendre pleinenement responsable, tout au moins des débuts de la crise. Le plus coupable fut le gouvernement espagnol qui, surtout à partir de 1898, et pour la liquidation des dépenses de Cuba se fit consentir par la Banque de formidables avances
Îui dépassèrent rapidement le milliard. La banque remet à l'Etat des billets dont la fabrication lui coûte peu de chose et elle reçoit en garantie des obligations du Trésor, des pagarès coloniaux ou de la rente amortissable.
On conçoit quel intérêt a la Banque à faire des avances à l'Etat : avec des billets qui ne lui coûtent que les frais de fabrication, elle se procure ainsi de la Rente et des obligations qui
lui rapportent des intérêts. C'est la plus importante source de bénéfices de l'établissement M. Neymarck a communiqué récemment à la Société d'Economie politique les recherches qu'il a faites sur le montant annuel de ces bénéfices. En 1895, le total des bénéfices de la Banque étant de 34 millions de pesetas ; la partie provenant des opérations avec le Trésor s'élevait à 6 835 000 soit près de a4 pour 100. Cette proportion s'est élevée, en 1897, ^ 7& pour ioo f en 1898, à i5i pour 100, en 1899, à 127 pour 100 pour s'abaisser ensuite aux chiffres encore respectables de 77, 66, 42 et 45 pour 100.
On ne s'étonnera pas, dès lors, que la Banque ait résisté énergiquement à la politique d'assainissement monétaire de M. Villaverde, politique dont le principe est d'obtenir la réduction de la circulation par le remboursement de la dette du Trésor et la vente du portefeuille. La politique de l'établissement est bien caractérisée parles incidents de 1899 sous le ministère Villaverde.
Lorsque cet homme d'Etat prit le pouvoir, au mois de mars 1899 la Banque avait en portefeuille 1 1 1 1 millions en pagarès d'outre-mer et i48 millions en obligations du Trésor. La circulation s'élevait à 1 459 millions et le taux de l'escompte était de 5 pour 100. M. Villaverde remboursa 168 millions. C'était une invitation directe à réduire d'autant la circula-
tion. La Banque non seulement fit la sourde oreille, mais abaissa le taux de son escompte à 4 pour ioo. À la fin de Tannée, la circulation atteignit i 5a3 millions, soit une augmentation de 64 millions. En igoo, même façon d'agir.
Ayant l'emprunt de conversion du 4 juin 1 899, la circulation était de 1 569 millions. M. Villaverde préleva sur le produit de l'emprunt une somme suffisante pour réduire à 944 millions la dette de l'Etat envers la Banque. La circulation fut ramenée à 1 5a5 millions, mais la Banque ayant abaissé le taux de son escompte à 3,5 pour 100, la circulation remonta à 1 586 millions puis à 1 6a3 millions. On voit qu'elle fait payer cher les services rendus pendant la guerre de Cuba et qu'elle exploite résolument la situation qui en est encore la conséquence.
Ainsi, le taux de l'escompte, ce régulateur presque mathématique de ta circulation, si adroitement manœuvré par la Banque d'Angleterre, est devenu pour la Banque d'Espagne une arme qui lui permet de s'opposer efficacement à tout progrès de la situation monétaire.
Cette résistance aux efforts de tous ceux qui comprennent les véritables intérêts de l'Espagne s'explique encore par les bénéfices que la Banque tire des changes élevés. Elle est, en effet, le plus gros spéculateur de toute la Péninsule. Achetant le plus possible d'effets sur l'étranger, elle se rend peu à peu maltresse du mar-
ohé du change. Il est bien évident qu'une fois en possession du papier, elle ne le lâche plus sans un bénéfice convenable. Les autres cambistes de moindre importance, qui connaissent bien cette situation, spéculent à coup sûr, et peuvent impunément dicter leurs conditions aux acheteurs d'effets. Il va sans dire que la Banque trouve les fonds nécessaires à ces opérations dans l'émission de nouveaux billets ; aussi, en résulte-t-il non seulement une hausse du change, mais un accroissement de la circulation.
Toutefois, la spéculation est moins vive maintenant que le paiement des droits de douane sur certains articles se fait en or. Cette mesure a eu pour effet, ainsi que l'expliquait récemment M. Lacombe (i), de procurer à l'Etat l'or nécessaire à ces remises, en sorte que le change est acheté désormais non plus par un seul acheteur et à un moment déterminé, mais par la foule de ceux qui acquittent les droits et qui savent mieux que le Trésor défendre leurs intérêts.
On a beaucoup critiqué également et à juste titre le taux des avances sur titres. Alors que les principaux fonds d'Etat espagnols, l'Intérieure et l'Amortissable, se capitalisaient à 5 ou 5 et demi pour ioo, la Banque maintenait
(i) Éludes sur le change espagnol publiées dans Y Information.
le taux de ses avances à 3 et demi ou 4 pour ioo. Il arrivait naturellement que des spéculateurs achetaient de ces titres bien au delà de leurs ressources et les déposaient en garantie à la Banque, qui leur faisait une avance. Ils profitaient ainsi de la différence entre l'intérêt de 3 et demi ou 4 pour ioo qu'ils payaient à la Banque et le revenu des titres : 5 à 5 et demi pour ioo.
C'était un nouveau prétexte à émission de billets qui aurait dû profiter cependant plutôt aux commerçants qu aux spéculateurs. Cette opération est aussi moins lucrative maintenant qu'il y a quelques années, car le taux de capitalisation des fonds d'Etat espagnols a légèrement baissé et la Banque a été obligée d'élever le taux de son escompte et de ses avances à 4 et demi pour ioo. Mais, en dehors de l'Intérieure et de l'Amortissable, il reste encore des valeurs sur lesquelles il est possible de se faire consentir ces avances lucratives et si l'on obligeait la Banque à maintenir l'intérêt de ses avances au-dessus du taux de capitalisation des principales valeurs cotées à Madrid, on lui enlèverait par là même un prétexte aux nouvelles émissions : ce serait une manière indirecte de réduire la circulation.
Après la Banque d'Espagne, les adversaires les plus acharnés de l'assainissement monétaire sont les producteurs exportateurs. Ce fait semble venir à l'encontre des théories admises sur le
peu de durée de la prime à l'exportation créée par le change déprécié et contredire ce que nous avons dit plus haut sur l'élévation du prix de la vie et des salaires. La chose s'explique cependant par les conditions un peu spéciales de la vie en Espagne. Malgré la hausse des principaux objets d'alimentation, le salaire, dans beaucoup d'industries, est resté extrêmement faible ; si celui des ouvriers des chemins de fer a augmenté, c'est qu'ils ont profité vraisemblablement de leur situation d'employés d'une grande administration. Mais, d'une manière générale, le manque absolu de confort et la simplicité de vie matérielle de l'Espagnol du peuple lui rendent moins sensible la cherté des subsistances et le portent à se contenter d'un moindre salaire.
Si, d'autre part, les producteurs espagnols mettent tant d'acharnement à défendre le statu quo, c'est qu'il s'agit pour eux, non d'un supplément de bénéfices, mais d'une question de vie ou de mort. Beaucoup d'industries ne subsistent que par les bénéfices qu'elles réalisent sur le change. Certaines, comme la Compagnie d'Aguilas, sont connues, mais nous pourrions citer telles autres entreprises particulières dans le Nord de l'Espagne qui se trouvent dans le même cas. Mais ce sont là des exploitations rudimentaires ou des exploitations finies, usées, qui ne se soutiennent plus que par ces moyens artificiels. On conviendra
qu'elles méritent peu d'égards. Ce sont des industries caduques que le change fait vivre, et la prolongation de leur existence, si elle profite à quelques-uns, est nuisible au pays tout entier, car elle ne peut que barrer la route à des entreprises plus jeunes, plus saines et capables de prospérer par leurs propres moyens.
Il est possible, d'ailleurs, que l'Espagne ne soit pas encore mûre pour la réforme monétaire, précisément parce qu'elle n'est pas un grand consommateur et que, n'étant pas habituée au luxe, elle sent moins vivement la hausse des prix à l'intérieur. Il est bien probable que si elle avait derrière elle, comme le Mexique, une période de prospérité, l'amélioration de la situation monétaire serait infiniment plus facile.
Nous avons dit que la situation monétaire de l'Espagne était caractérisée par l'inflation de la circulation de papier et l'insuffisance, le défaut de liquidité du gage qui empêchait de reprendre le remboursement en or des billets.
Le remède n'a pas besoin d'être cherché longtemps, il s'impose : c'est le remboursement de la Dette de l'Etat envers la Banque et l'obligation pour celle-ci de réduire la circulation au fur et à mesure des remboursements.
La seule difficulté, outre la répression des
intrigues qui s'opposeront toujours à une diminution des bénéfices de la Banque, consiste à trouver les ressources suffisantes pour rembourser les 600 millions de pagarès qui forment la dette de l'Etat. Un emprunt sera évidemment nécessaire. On a discuté beaucoup sur la forme de cet emprunt Doit-il être intérieur ou extérieur? Il semble bien que le premier soit préférable. Un emprunt extérieur ne réussirait qu'à condition que les intérêts en seraient Sayables en or et les fortes remises que l'Etat evrait faire tous les ans à l'étranger pourraient retarder l'amélioration du change. Et puis, en dernière analyse, l'opération se réduirait presque à ceci : prendre, en une seule fois, un stock d'or, à l'extérieur et le lui rendre peu à peu sous forme d'intérêts. Quand le stock serait épuisé tout serait à recommencer.
On peut donc dire que l'emprunt intérieur doit prévaloir. L'Etat espagnol a chez lui assez de crédit et les capitalistes de ce pays assez de fonds disponibles pour qu'il réussisse. Le projet que M. Villa verde avait préparé comportait un emprunt intérieur amortissable de 700 millions au taux de 5 pour 100. L'émission devait se faire par tranches en quatre ans. Une partie des titres pouvait être placée à l'étranger. Mais les intérêts étant payables en pesetas, il est probable que les autres pays auraient montré peu d'empressement à souscrire.
En même temps, on obligeait la Banque à
seconder l'action du gouvernement, en vendant son portefeuille de rente intérieure et de valeurs industrielles qui ne forment pas un gage assez liquide pour la circulation de papier. M. Osma a d'ailleurs commencé cette exécution.
La circulation s'élevant à i 600 millions, le remboursement des 600 millions de pagarès la réduirait à 1 milliard. Serait-elle encore exagérée? M. Henri Germain estimait que non et que l'Espagne pourrait supporter aisément une circulation de un milliard en créant des petites coupures de 25, 20, 10 et 5 pesetas qui, répondant à des besoins continuels, circulent avec une extrême facilité. L'expérience le prouve d'ailleurs : l'Italie a 3a pour 100 de ses billets en petites coupures, le Portugal 33 pour 100, la Russie 37 pour 100 et l'Autriche 55 pour 100. Or, la proportion n'est que de 10 pour 100 en Espagne ; on pourrait facilement l'accroître et par là même rendre la circulation plus légère.
Il serait donc relativement facile, en principe, de réduire à une limite appropriée la circulation espagnole. Mais ce n'est là que la partie négative de la tâche qui s'impose pour relever la situation monétaire de l'Espagne. Il faut encore la doter d'un système métallique solide qui assure la sécurité des transactions extérieures.
Parmi les innombrables solutions qui ont été proposées, nous ne retiendrons que les
deux plus intéressantes : celles de M. Henri Germain et celle de M. Villa verde qui toutes les deux envisagent l'adoption de l'étalon d'or. Mais la question, qui se présente tout de suite à l'esprit après l'étude que nous avons faite du Mexique, est celle-ci : Pourquoi l'Espagne ne se bornerait-elle pas à consolider la perte de la peseta comme le Mexique a consolidé la valeur au change de la piastre ? C'est Sue l'Espagne, n'étant pas un gros producteur 'argent, peut, sans inconvénient, choisir entre les deux solutions : stabilisation de la peseta ou adoption de l'étalon d'or. Dans ces conditions, la seconde, malgré les dépenses qu'elle entraîne, est certainement la plus simple et la plus définitive parce que l'or est actuellement le seul métal dont la valeur se défende d'elle-même et reste invariable. Un louis vaut vingt francs parce que telle est sa valeur intrinsèque, indépendante de toute convention, tandis que la piastre mexicaine ne vaudra a fr. 59 qu'en vertu d'un ensemble de mesures législatives.
On conçoit facilement que, dans l'état actuel du marché des métaux précieux, la circulation d'or est le seul système monétaire naturel et qu'il est plus simple et plus sûr de l'adopter quand la chose est possible.
M. Henri Germain, dans une lettre qui est restée célèbre et qui constituait plutôt une ébauche qu'un projet détaillé, fondait toute la réforme monétaire espagnole sur la démonéti-
sation et la vente de l'encaisse argent de la Banque d'Espagne qui s'élève actuellement à 600 millions. Le produit en or de cette vente porterait l'encaisse or de la Banque à 5g8 millions, sur lesquels on prélèverait la somme suffisante pour rembourser 4oo millions de billets.
Cette mesure apparaît immédiatement comme trop brusque et insuffisante en elle-même. Trop brusque, parce que la vente des 5oo millions d'argent entraînerait pour le Trésor une perte de plus de a5o millions, perte qui serait dure à supporter d'un seul coup. Insuffisante, parce que tes 3oo millions d'or lancés dans la circulation par le rachat des billets auraient bien vite fait de disparaître si cette opération n'était pas soutenue par des mesures accessoires.
Il nous semble préférable d'obtenir immédiatement la réduction de la circulation de papier par le remboursement de la Dette de l'Etat envers la Banque au moyen d'un emprunt intérieur. Il serait loisible alors de démonétiser
S eu à peu l'argent de l'encaisse et d'acheter e l'or pour garantir le remboursement des billets. En procédant de cette manière, la perte sur la vente de l'argent serait répartie sur une plus longue période et l'or qu'on se procurerait ainsi, au lieu d'aller se perdre, resterait disponible dans les caisses de la Banque {>our assurer le remboursement à vue des bilets, le jour où celui-ci pourrait être repris.
C'est cette idée qui prévaut dans le projet de M. Villa verde. Une fois la circulation de papier ramenée dans de justes limites, on constituerait graduellement un fonds de prévoyance en or destiné à une double fin : supporter la perte provenant de la démonétisation de l'argent et permettre, lorsqu'il serait suffisant, la reprise du remboursement des billets. Envisagée de fcette façon, la réforme devient réellement pratique, car la perte résultant de la vente de l'argent est supportée au moyen de ressources créées à l'avance et indépendantes de l'encaisse, et l'or acheté reste entièrement disponible.
La formation de ce stock d'or serait assurée :
a) Par le solde résultant du recouvrement des droits d'importation et d'exportation en or, après avoir couvert les nécessités du change du Trésor pour ses besoins propres jusqu'à concurrence d'une somme de a5 millions ;
b) Par la réduction obtenue dans les dépenses publiques occasionnées par la perte au change sur les obligations du Trésor à l'étranger.
Cette seconde ressource proviendra de ce fait que le Trésor recevant des douanes l'or nécessaire au service de sa dette à l'étranger, n'est
S lus obligé d'acheter à époques fixes du papier e change et de subir les conditions onéreuses des spéculateurs. En outre, il faut se souvenir que l'élément moral joue un grand rôle dans le cours des changes et la croyance que le paie-
ment en or des billets sera bientôt repris, suffirait à faire baisser le change. M. Paul Leroy- Beaulieu a fait plusieurs fois observer que le simple remboursement de la dette de l'Etat envers la Banque suffirait à ramener le change aux environs du pair. Ce serait une économie de plus pour le Trésor et qui irait grossir le fonds de prévoyance.
Il est vraisemblable, au surplus, que l'Espagne n'aurait pas beaucoup de peine à se procurer l'or nécessaire à sa circulation. C'est un pays naturellement riche mais à peine exploité, et, dès que la situation monétaire serait en voie d'amélioration, les capitaux étrangers ne manqueraient pas d'affluer. Ce mouvement
(>ourrait d'ailleurs être accentué par une meileure politique de la Banque d'Espagne qu'on obligerait à élever le taux de l'escompte et des avances sur titres.
En somme, on peut résumer ainsi la situation en Espagne. Si la seule maladie dont souffre ce pays était la dépréciation du change, sa richesse et l'abondance de capitaux disponibles chez les nations voisines rendraient la réforme relativement facile. Mais ce que ne peuvent vaincre les économistes ni les financiers, c'est la coalition de petits intérêts particuliers peu respectables, qui s'oppose à cette œuvre
patriotique.
Avril 1905.