LE ROLE POSSIBLE D'UNE BANQUE D'ÉTAT AU MAROC
Situation financière et monétaire du Maroc. — Nécessité d'organiser la comptabilité publique et de constituer un régime monétaire satisfaisant. — Rôle de la Banque comme intermédiaire financier et organisateur du crédit. — Défauts probables d'une banque internationale.
Nous avions le dessein d'étudier l'opportunité de l'organisation financière et monétaire du Maroc et le rôle qu'y pourrait jouer une banque d'Etat, lorsqu'une correspondance du Times a annoncé que rétablissement d'une institution de ce genre faisait effectivement partie du programme soumis au Makhzen par notre chargé d'affaires. Certains détails qui, à première vue d'ailleurs, paraissaient in vrai sembables, ont été démentis dans la suite, mais il semble bien que le principe même d'une banque d'Etat soit réellement compris dans les propositions de la France. Quel pourra être dès maintenant, et surtout dans l'avenir, le rôle de cette institution ?
La situation au Maroc présente des contra-
dictions : il est impossible d'y rien établir de définitif puisqu'il s'agit d'un pays complètement anarchique, mais il n'en est pas moins vrai que le moment ne saurait être mieux choisi pour établir un certain contrôle sur les finances et pour opérer la réforme monétaire.
Au point de vue budgétaire d'abord, il est certain que le Maroc marche à la faillite. Les finances n'y existent pas plus que le reste. Les ressources dont dispose le Sultan sont évaluées à 17 millions environ, mais il y est fait état de revenus aussi incertains que les amendes, les confiscations et les cadeaux des fonctionnaires. Les impôts eux-mêmes qui sontYachour ou dixième de la récolte et le zekat, droit de
2 pour 100 sur la valeur des bestiaux, sont d'un rendement très aléatoire, puisqu'ils doivent, la plupart du temps, être perçus manu militari. Les ressources les plus sérieuses sont les droits de douane, dont le rendement est estimé à dix millions. Il y a également des monopoles sur le soufre, le plomb, le salpêtre, la poudre et les armes, rapportant environ 5ooooo francs.
Les dépenses comprennent le service de l'emprunt contracté l'année dernière : près de 4 millions ; l'entretien de l'armée de terre :
3 millions ; les dépenses pour les douanes, les ports et la marine militaire : environ 4oo 000 francs ; le traitement des fonctionnaires et des consuls : 35o 000 francs ; les dépenses de la
maison impériale, les cadeaux aux mosquées :
3 millions et demi. Au total : environ 10 à iâ millions.
Il est à peu près certain que ces embryons de budgets se soldent par des excédents qui reviennent au Sultan. Mais cela ne Ta pas empêché d'emprunter quelques dizaines de millions pour subvenir aux frais de la répression des rebelles et à diverses autres dépenses improductives. De plus, l'emprunt de Tannée dernière n'a pas dû lui rapporter de grandes ressources, puisqu'il n'est, pour la plus grande partie, que la consolidation des emprunts précédents.
Or, nous avons tout intérêt à préserver le Maroc de la banqueroute, non seulement pour ne pas perdre nos capitaux, non seulement parce que ce serait une entrave au développement économique du pays, mais encore pour conserver notre prépondérance. En eflet, si de nouveaux emprunts sont conclus, ils peuvent l'être ailleurs qu'en France, et une faillite autoriserait les nations créancières à intervenir directement, au même titre que nous et au détriment de notre influence. On peut dire, il est vrai, que le Maroc trouverait difficilement à emprunter de grosses sommes, et ce serait vrai, s'il s'agissait d'une pure question de finances, mais on sait bien qu'en avançant de l'argent à un Etat insolvable, ou sur le point de l'être, on se réserve par là même le droit
éventuel de s'immiscer dans ses affaires et de prendre des compensations. C'est pourquoi le Maroc pourrait trouver assez facilement des préteurs en dehors de nous.
A ce point de vue, une banque d'Etat pourrait être d'une utilité très effective. Il nous est impossible d'exercer un contrôle direct sur les finances chérifiennes, puisque nous n'établissons pas de protectorat, mais on peut faire admettre un établissement dont la fonction principale serait de servir de trésorier du gouvernement. Il recevrait toutes les recettes du Trésor en compte courant, opérerait pour le compte du Makhzen le service des emprunts, et exécuterait tous les mandats de paiement de l'administration pour les différents services publics : solde de l'armée, appointements des fonctionnaires, travaux publics, etc., etc..
Evidemment, ce ne serait pas une garantie absolue, mais ce serait un grand pas fait dans la voie de l'économie, puisque le premier rôle de la Banque serait de créer la comptabilité du gouvernement. Et, au Maroc, l'établissement d'une comptabilité régulière aura un double effet : non seulement elle permettra d'établir la proportion des recettes et des dépenses, mais à mesure que la pacification facilitera et augmentera la rentrée des impôts, on pourra, grâce à elle, inventorier et déterminer exactement l'étendue des ressources budgétaires qui, jusqu'à présent, sont inconnues. Tout le monde
reconnaltra que la première chose à faire pour un pays anarchique, naturellement dépourvu d'expérience financière et ignorant même le montant exact de ses revenus possibles, est de lui donner un comptable.
A ce rôle de trésorier, la Banque joindrait tout naturellement celui de conseiller financier et même, sous certaines garanties, celui de prêteur. Il serait à désirer également qu'elle servît d'intermédiaire obligé entre le Makhzen et la finance européenne pour les emprunts à venir. Ce dernier point est assez délicat, car il serait injuste de forcer le gouvernement marocain à subir les conditions de la banque. Mais on pourrait au moins, en présence de propositions également avantageuses, lui réserver un droit de préférence.
Passons maintenant à la question monétaire.
La circulation marocaine se compose d'abord de 3o ou 4o millions en monnaie nationale ou h'assani, comprenant des pièces d'argent de o fr. 25, o fr. 5o, i fr. s5, 2 fr. 5o et 5 francs, dont une grande partie a été frappée en France. Comme elle est en quantité insuffisante pour les besoins du commerce et qu'elle n'a cours que dans le pays, c'est l'Espagne qui fournit presque tout le numéraire nécessaire aux transactions. En réalité, la seule monnaie d'un usage courant au Maroc est la peseta. Inutile d'ajouter qu'elle suit toutes les fluctuations du change espagnol.
Or, à toutes les raisons générales, qui militent en faveur d'une réforme, s'ajoutent d'autres motifs particuliers très puissants pour qu'on agisse le plus tôt possible. D'abord, l'Etat n'a qu'une dette relativement faible : les remises a'or qu'il doit faire à l'étranger pour en assurer le service s'élèvent à trois millions et demi environ. Or, plus la dette extérieure est petite,
{>lus l'amélioration du change est facile, puisque es exportations de métal jaune sont peu importantes de ce chef, surtout les exportations à époques fixes, qui facilitent la spéculation sur le change. De plus, le Maroc, manquant de tout, doit être au début un pays importateur, principalement de machines et de capitaux, et nous savons la répugnance qu'éprouve l'or étranger à s'aventurer dans un pays dont le change est instable. Enfin, si l'on attend, pour effectuer la réforme, que des industries se soient créées et que le pays ait pris un certain développement économique, on se heurtera alors à une foule d'intérêts particuliers et hostiles, qui la rendront, sinon impossible, tout au moins beaucoup plus difficile que maintenant.
Là encore, la tâche est au-dessus des forces et des lumières du gouvernement. La réforme monétaire, ou plutôt la constitution d'un système monétaire marocain, ne peut s'accomplir sans la collaboration de financiers expérimentés. Sans doute, le gouvernement devra y
prendre part par les mesures législatives nécessaires, telles que l'interdiction de la peseta (i) et la fixation de la valeur de la monnaie H'assanL Mais, il lui sera impossible de procéder à d'autres opérations délicates, telles que la constitution d'un stock de métal jaune nécessaire à l'adoption de l'étalon d'or, adoption qui paraît s'imposer, puisque le Maroc n'a aucune raison spéciale de s'en tenir à une circulation d'argent.
L'établissement d'un régime monétaire satisfaisant se complique de trop de détails minutieux, pour que nous l'examinions d'une manière complète, mais parmi les questions qui s'y rattachent, on peut en signaler deux particulièrement intéressantes, et dans lesquelles une banque d'Etat serait d'une incontestable utilité. D'abord, le commerce du papier de change. En centralisant régulièrement tout le change nécessaire au service de la dette publique, la Banque empêcherait les spéculateurs de dicter leurs conditions au Trésor et lui épargnerait ainsi des dépenses inutiles.
Enfin et surtout, elle pourrait avoir une puissante influence sur l'immigration des capitaux étrangers, en organisant le crédit. Actuellement, presque toutes les opérations de crédit sont aux mains des juifs, et le taux des avances
(i) La Conférence d'Algésiras maintiendra certainement la situation de la monnaie espagnole au Maroc. Mais la diplomatie a parfois des raisons que la finance ne connaît pas.
atteint jusqu'à ioo pour ioo pour six mois, dans certains cas. Contrairement à ce qui a été dit souvent, le crédit au Maroc est assez sûr, pourvu qu'il soit à long terme et qu'on n'hésite pas à accorder des renouvellements.
Il y aura là, comme dans tous les pays neufs, des occasions de placement très engageantes pour les capitaux étrangers, mais à condition d'éviter la spéculation et de fixer, d'une manière convenable, le taux de l'escompte et des avances, L'autorité dont jouirait un établissement officiel et la surface qu'il présenterait seraient une garantie pour les capitalistes, en même temps que pour le commerce marocain, et faciliterait
I entrée de l'or étranger. L'action d'une banque d'Etat dans ce sens paraît d'autant plus nécessaire qu'il a été commis tant d'abus dans des circonstances analogues.
Nous ne pouvons terminer sans signaler un danger qui risquerait de compromettre l'œuvre que nous attendons d'une oanque officielle.
Qu'on ne confonde pas le mot « banque d'Etat » avec celui de « banque d'émission ». Un établissement de ce genre n'aurait rien à faire au Maroc, ni maintenant, ni plus tard.
II serait, au contraire, un danger permanent pour les finances de l'Etat, pour lé régime monétaire et pour le crédit, car, quelle que soit la fermeté de sa direction, tout le pousserait à des émissions exagérées de billets : le gouvernement qui a besoin d'argent, et la ten-
tation d'ouvrir des crédits avantageux. En réalité, une banque d'émission, au lieu de protéger les finances publiques et la circulation, risquerait d'être le premier et le plus sûr élément de dissolution financière (i).
Tels sont les caractères que devrait avoir une banque d'Etat au Maroc : comptable et trésorier du gouvernement, créateur et défenseur de la circulation monétaire et organisateur du crédit.
Si l'on veut condenser en deux mots la nécessité d'un établissement ainsi conçu, on
5 eut dire qu'elle résulte avec évidence de ces eux raisons : d'une part, impossibilité pour le gouvernement français de gérer directement les finances du Maroc ; d'autre part, nécessité de ne laisser au Makhzen qu'une initiative très restreinte en matière financière.
Mai 1905.
On sait qu'à la suite des incidents provoqués par l'Allemagne et les négociations qui les ont suivis, la question d'une banque d'Etat est actuellement soumise à la Conférence d'Algésiras. Il en résultera une institution internationale. Même si nous laissons de côté notre amour- Sropre et les droits précédemment acquis par es financiers français, en nous plaçant unique-
(1) Les projets tournis à la Conférence d'Algésiras contiennent cependant des mesures de précaution qu'on peut, en principe, estimer suffisantes.
ment au point de vue de l'intérêt du Maroc, nous ne pourrons que regretter une telle décision. Si l'institution d'une banque d'Etat était chose purement financière, la collaboration d'hommes d'affaires Français et étrangers pourrait donner, là comme ailleurs, d'excellents résultats, mais on prévoit aisément que le Conseil d'administration de la Banque jouera le rôle d'un corps diplomatique accrédité auprès d'un souverain toujours à court d'argent. Les délégués financiers seront le plus puissant moyen d'action des puissances sur le Sultan, et si les luttes passionnées que nous avons vues depuis quelques mois se prolongent, la moindre réforme deviendra extrêmement compliquée, alors qu'elle eût été très simple avec une banque dirigée par des financiers d'une seule nation.
OU EH EST L'ÉTUDE DE Là QUESTION MONÉTAIRE EN CHINE
Caractéristiques de la situation actuelle. — Conception archaïque de la monnaie et absence de tout système défini. — Unification sur la base du taël. — Difficultés pratiques résultant de l'insuffisance de l'outillage économique. — La question de l'étalon d'or. — Insuffisance des études faites jusqu'à présent.
Les efforts tentés par tous les grands pays du monde pour provoquer et tourner à leur profit le développement économique de la Chine soulèvent un ensemble de problèmes, à la base desquels tous ceux qui aiment à mettre de Tordre dans les questions et se rendent compte de leurs positions respectives, placent le problème monétaire.
En d'autres pays, au Mexique, par exemple, l'adoption de l'étalon d'or était désirable parce qu'elle seule permettra de hâter les progrès économiques de la nation. Mais au moins, possédait-il auparavant un véritable système monétaire, un, logique, et, à part l'instabilité, capable
de rendre tous les services d'un bon instrument d'échange. En un mot, la réforme monétaire n'y fut qu'un simple perfectionnement.
La question se pose tout autrement pour la Chine. L'absence de tout système défini, l'anarchie causée par le nombre presque incalculable des unités de comptes, l'usage, pour l'argent, de lingots incommodes, de poids et de titres incertains et pour le cuivre, de pièces lourdes, encombrantes et souvent suspectes, une conception même de la monnaie qu'on ne trouve que chez les peuples primitifs, font de la réforme monétaire le problème fondamental de la future organisation économique. Comment subvenir aux exigences du commerce et de la finance modernes avec un instrument aussi lourd, aussi malaisé à manipuler et d'une instabilité teDe que les plus simples opérations se transforment en spéculations hasardeuses ? Ce n'est pas tout de créer des affaires en Chine, il en faut rendre le succès possible en facilitant les transactions au moyen d'une saine monnaie.
Le premier défaut de l'organisation monétaire du Céleste Empire est, comme nous l'avons dit, dans la conception même de la monnaie. Le Chinois la pèse au lieu de la compter : pour lui elle est un poids et non une valeur. Le taël, unité de compte, est un lingot d'argent pesant un taël, unité de poids. C'est là une nécessité pratique. Dans tous les pays civilisés, la monnaie ne possède une valeur déterminée que
parce qu'elle contient un poids fixe de métal précieux, mais celui-ci, étant garanti par un gouvernement loyal, personne ne songe plus depuis longtemps, à le vérifier. Ainsi la notion de poids a fini par s'éliminer d'elle-même, pour ne plus laisser que la notion synthétique de valeur : franc, livre sterling, mark ou dollar. En Chine, au contraire, cette garantie n'existe pas : l'argent n'est pas monnayé et les piastres étrangères qui circulent autour des grands centres sont souvent fausses ; quant aux pièces de cuivre, qui, jusqu'à ces dernières années, n'étaient pas frappées, mais fondues, elles renfermaient jusqu'à du sable. Naturellement, la vérification nécessaire du poids et du titre exclut une des qualités principales de la monnaie ; la facilité de circulation.
La seconde caractéristique de la monnaie chinoise, c'est d'être une monnaie provinciale et même locale, et non une monnaie nationale. Sans doute, elle a des traits communs dans toute l'étendue de l'Empire. Partout, la base du système est le taël, pure monnaie de compte, servant à mesurer ou plutôt à peser les lingots d'argent dont se sert le haut commerce et partout la monnaie réelle, la véritable monnaie usuelle est la sapèque ou cash, pièce de bronze ou de zinc, percée d'un trou carré et employée sous forme de ligatures. Théoriquement même, on peut poser l'égalité : i taël = 10 maces = ioo candareens = iooo cashs ou sapèques.
Mais quel taël ? Il y en a tant d'espèces que le Chinois le plus érudit ne saurait les compter. On ne peut les distinguer par le nom dune province, car il y en a une infinité par province, ni même par le nom d'une ville, car certains grands centres en possèdent plusieurs : l'un sert aux Trésor, un second à la Douane, un troisième à la gabelle, un autre dans les relations avec les étrangers, etc.. A Hankéou par exemple, il y en a cinq d un usage courant, sans compter une dizaine d'autres moins employés. Parmi cette multitude, on peut en distinguer trois principaux : le Ganton-taël qui, à Shanghaï, sert à peser l'argent venant d'Angleterre, de France ou d'Amérique; le Sanghaïtaël avec lequel on pèse l'argent chinois ou sycee et le Haïkwan-taël, employé pour le paiement des droits de douane.
Le Ganton-taël pèse, en fait, 37,783 grammes ou 1 2i5 oz. troy ou 538 20 grains. Le Shanghaï-taël est un peu plus léger et le Haïkwantaël un peu plus lourd : 100 Canton-taëls = io3 i/a Shanghaï-taëls == 98 Haïkwan-taëls.
Quel qu'il soit, le taël n'est qu'une entité. Il n'est pas monnayé, il ne sert qu'à peser l'argent sous toutes ses formes : lingots ou piastres en usage dans les ports ou dans les grands centres.
La sapèque ou cash qui est la monnaie courante se présente bien sous la forme d'une pièce et même, depuis quelque temps, d'une pièce frappée avec des machines modernes, mais elle
n'en est pas moins un simple lingot, dont la valeur dépend du poids du cuivre quelle contient et même de la distance ou elle se trouve du lieu de fabrication, car on ajoute à sa valeur intrinsèque les frais de transport. Aucun rapport fixe ne la rattache au taël et celui-ci, variant le plus souvent de ville à ville, vaudra ici i ooo cashs, là 1 o3o, et ailleurs i o5o. A Hankéou, le I er janvier 1904, 1000 sapèques valaient 0,948 Hankéou-taël; le 3i décembre, elles valaient 0,837 Hankéou-taël, soit une variation de 12 pour 100.
Si nous ajoutons à cela que la valeur de chaque espèce de taël varie naturellement avec les cours de l'argent-métal et que la valeur de la sapèque dépend elle-même de la quantité de pièces en circulation, du titre de l'alliage et du cours du cuivre, nous commençons à entrevoir la prodigieuse instabilité du chaos monétaire chinois. Le nombre de sapèques équivalant à un taël dépend : i° du taël choisi ; 2° de la valeur de l'argent ; 3° de la valeur de la sapèque. Il y a, peut-on dire, instabilité dans le temps et dans l'espace : dans le temps, en raison des fluctations de l'argent et de la sapèque ; dans l'espace, parce que le taël, pris pour base, change suivant les localités.
Il résulte de cette situation que l'importateur chinois doit prévoir un double change : un sur l'extérieur et un sur l'intérieur, et le simple petit commerçant qui achète dans une ville et
vend dans une autre a un change à calculer.
Les confusions qui naissent naturellement d'une telle complication sont d'ailleurs habilement exploitées par la friponnerie chinoise qui excelle à tricher sur le nombre et sur la qualité des sapèques. Les percepteurs eux-mêmes, pour un taël qui vaut ordinairement i o3o cash dans le commerce, en font facilement payer i 5oo et empochent la différence.
À côté de ce système purement indigène, les nécessités du commerce international ont fait admettre la piastre, au moins dans les ports et dans les centres fréquentés par les étrangers. Elle aussi n'est acceptée que comme lingot, soumise à la vérification et, si elle est bonne, marquée d'un signe spécial : Chop.
Les Chinois se sont, cependant, rendu compte des avantages qu'elle offrait sur leurs lingots en forme de soulier (shoe) et plusieurs monnaies provinciales se sont mises à en frapper. Un décret impérial du m août 1901 a même ordonné aux monnaies du Kouang- Toungetdu Hou-Pé, qui s'étaient distinguées par la qualité de leurs produits, d'en augmenter la fabrication et les a admises pour 3 0/0 dans le paiement du tribut territorial, de la solde et des approvisionnements des troupes, au taux fixe de 0,72 taël Kou-Ping par piastre. Actuellement, il y a neuf piastres ou dollars principaux en usage, quatre étrangers : l'aigle mexicain, le dollar espagnol des Philippines,
la piastre française de l'Indo-Chine, le yen japonais ; et cinq chinois, des provinces de Kouang- Toung, Hou-Pé, Tchi-Li, Kiang-Nian et An- Nui. Malgré tout, la piastre n'est pas entrée dans les habitudes indigènes, elle est en usage seulement dans les ports et dans les centres fréquentés par les étrangers.
La frappe de ces pièces par les monnaies provinciales ne constitue certainement aucun progrès dans le système monétaire chinois.
Différentes suivant leur pays d'origine ou les provinces qui les ont fabriquées, elles n'apportent qu'une complication de plus dans le chaos. Il en est de même du taël que Ghang-Chih-Toung, vice-roi du Hou-Pé, a commencé à faire frap-
Ser au mois de février de cette année, pesant 7^,3 au titre de 0,877 et qu'il a chargé la Banque impériale du Hou-Pé de mettre en circulation. Cette dernière expérience pourra cependant donner des indications utiles pour la réforme définitive.
L'exposé que nous avons fait du système monétaire chinois montre suffisamment qu'il ne s'agit pas, pour la Chine, d'un simple perfectionnement, comme l'a été, pour beaucoup de pays, la stabilisation d'une monnaie dépréciée. Aucune réforme ne peut être fondée sur le chaos actuel : c'est un système nouveau qu'il
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faut créer de toutes pièces. Mais ce n'est pas encore la principale difficulté, et des théoriciens l'ont déjà résolue d'une manière convenable.
Depuis que, dans les traités de commerce
Îi'elle a conclus avec l'Angleterre et les Etatsnis, la Chine s'est engagée à reconstituer son régime monétaire, les conseillers ne lui ont pas manqué et nombre d'entre eux, hypnotisés par les résultats obtenus dans certains pays civilisés, ont cru pouvoir prôner l'adoption immédiate de l'étalon d'or avec circulation d'argent» Si l'on ne peut être que d'accord avec eux sur le principe même de la réforme, il faut bien avouer qu'ils ont travaillé dans l'absolu, sans se rendre compte des difficultés économiques et même purement psychologiques qui doivent ralentir l'application de leur système. A mesure que nous analyserons le mécanisme de la réforme, nous nous rendrons compte des obstacles que susciteront la mentalité retardataire du Chinois, sa conception du crédit et la connaissance trop vague que nous avons de la véritable situation économique de la Chine.
Avant de songer au couronnement de l'édifice, il faut en jeter les fondations, c'est-à-dire modifier la conception monétaire du Chinois, l'amener à l'idée synthétique de valeur, sans passer par celle de poids, lui faire accepter, en un mot, le principe d'une monnaie comptée au lieu d'une monnaie pesée. On ne peut espérer raisonnablement voir une nation routinière
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sauter une étape que des peuples à l'intelligence plus alerte ont mis longtemps à franchir.
L'unification de la monnaie, principe de tout système bien équilibré, pourra seule avoir raison de ces habitudes séculaires. Quand les indigènes auront essayé cent fois, mille fois, des pièces qui, se présentant toujours sous un aspect identique, auront invariablement le même poids et le même titre, ils finiront bien, quelle que soit leur méfiance, par les accepter sans vérification. Mais ce pourra être assez long, car à l'esprit conservateur s'ajoute l'intérêt de tous ceux qui aiment à pêcher en eau trouble et dont une simplification du système arrêtera les friponneries.
Quelle devra être la future unité monétaire du Céleste Empire? La meilleure sera celle qui choquera le moins les habitudes du peuple. On ne peut donc hésiter qu'entre la piastre et le taël. La première, si elle a l'avantage d'être monnayée, a le défaut d'être une monnaie étrangère ; elle n'a pas pénétré dans les mœurs et son usage est limité au commerce avec les étrangers. Le taël n'est pas beaucoup plus commode, à cause de sa diversité et de son caractère de simple monnaie de compte, mais il a cette suprématie décisive d'être purement indigène et de porter un nom familier aux oreilles chinoises. Il constitue certainement l'unité monétaire toute désignée, quitte à choisir, parmi ses innombrables variétés, la plus
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répandue et la plus facile à réaliser sous forme de pièce.
L'adoption d'une monnaie officielle emporte naturellement un certain nombre de mesures accessoires destinées à assurer sa prépondérance et, peu à peu, son usage exclusif. Elle sera employée obligatoirement dans les rapports entre les particuliers et le Trésor ; l'importation des piastres étrangères devra être prohibée et la frappe des piastres indigènes définitivement supprimée.
La démonétisation des piastres pourra se faire sans qu'on ait à craindre une crise de contraction monétaire, car elles ne représentent qu'un stock relativement peu important. Il suffira d'attendre que les ports et les centres de commerce international soient suffisamment approvisionnés de taëls.
Mais ce n'est pas tout d'unifier la monnaie ; la fabrication et la mise en circulation des nouvelles pièces présentent, en Chine, des difficultés pratiques qu'on ne rencontrerait nulle part ailleurs.
11 parait évident, tout d'abord, que la frappe ne peut être abandonnée plus longtemps aux soins capricieux et peu désintéressés des vicerois. L'avalanche de sapèques que les Monnaies provinciales font pleuvoir depuis quelque temps, parce que la frappe leur procure un bénéfice de 4o pour ioo, montre ce qu'on peut attendre d'un tel régime. Les deux points
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à considérer dans cette question sont : l'autorité, la confiance dont jouira le fabricant des fuèces et la puissance dont il disposera pour es faire accepter dans tout l'Empire.
Aucune organisation existante ne réunit malheureusement les conditions nécessaires.
Le gouvernement n est pas suffisamment mêlé à la vie commerciale du peuple et les meilleures banques ne sont que des établissements locaux ou provinciaux, impuissants à réaliser une réforme qui intéresse un pays de plus de 4oo millions a habitants.
C'est là surtout qu'apparaît l'insuffisance de l'outillage économique de la Chine, et c'est pourquoi tous ceux qui ont étudié le problème monétaire ont été amenés à conseiller la création, de toutes pièces, de l'instrument nécessaire à la frappe, à la garantie et à la diffusion de la nouvelle unité monétaire, c'est-à-dire une Banque d'État.
C est une œuvre formidable que d'amener une telle institution au point où elle pourra être utile à la mise en circulation des taëls frappés, dans toute l'étendue de l'immense Empire, car non seulement, il sera nécessaire de créer partout des succursales, mais il faudra que celles-ci arrivent peu à peu à conquérir la confiance du peuple, en se mêlant intimement à sa vie économique. En Chine, il ne suffirait pas d'afficher la loi monétaire et d'inviter les indigènes à opérer le change de leurs
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lingots contre des pièces nouvelles, car leur méfiance instinctive et leur esprit conservateur sont insensibles aux réclames financières et le crédit, chez eux, est strictement personnel.
En réalité, subordonner la réforme monétaire à la création et à la mise en œuvre d'une Banque d'Etat serait en reculer indéfiniment l'échéance et il y a heu de se demander s'il ne serait pas possible d'utiliser l'outillage actuel, c'est-à-dire les meilleures banques locales, en leur offrant, par exemple, certains avantages dans l'émission des nouvelles pièces, comme on le fait pour une émission de titres. La question n'a jamais été étudiée, mais il nous semble Qu'elle en vaudrait la peine, car la possibilité 'employer une combinaison de ce genre ferait gagner un temps considérable. Cela n'empêcherait pas, d'ailleurs, la fondation d'une Banque d'État qui, plus tard, rendrait d'autres services, mais elle aurait alors tout le temps de se développer ; il n'y aurait pas urgence.
Reste h régler la question des sapèques.
Leur situation actuelle repose sur deux principes également archaïques ; elles servent de monnaie courante pour tous les usages, sauf pour le grand commerce, et elles sont acceptées pour la valeur du cuivre qu'elles contiennent. On se rend facilement compte du poids de métal que nous devrions porter si nous étions obligés de régler en pièces de 5 ou de 10 centimes seulement nos petites transactions quoti-
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«tiennes. Mais si ces pièces n'étaient prises que pour leur valeur intrinsèque, le fardeau décu-
I)lerait et il nous faudrait vraisemblablement e traîner sur une petite charrette. Telle est la situation en Chine.
La création de monnaies divisionnaires, fractions du taël, aura vite fait de réduire les sapèques à leur rôle naturel de monnaie d'appoint.
Mais ce n'est pas suffisant ; pour qu'une monnaie d'appoint soit réellement pratique, il faut qu'elle soit, comme dans tous les pays civilisés, un simple jeton auquel on attribue une valeur fictive, quadruple ou même décuple de sa valeur intrinsèque. On devra donc fixer, entre le taël et la sapèque, un rapport artificiel que l'on maintiendra à l'aide d'une raréfaction relative des pièces de bronze. C'est exactement le contraire de ce qu'on fait maintenant. La fabrication des pièces de 10 sapèques, dans les Monnaies provinciales, est si active que, si l'on en juge d'après le dernier rapport de la Metallgesellschaft de Francfort-sur-le-Mein, la Chine, en absorbant pour cet usage une partie de la production cuprifère américaine, est un sérieux élément de la hausse du cuivre.
M. W. D. Little, président de la Chambre de commerce de Shanghaï, a calculé que si la fabrication continuait à se développer, il y aurait, dans un an, 4o pièces de 10 sapèques par habitant ! Il y a là une source de nouvelles
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difficultés pour rétablissement du futur régime monétaire et la réclamation diplomatique qui s' est produite à ce sujet est parfaitement justifiée -
Si nous supposons vaincues toutes les difficultés que nous avons indiquées , la Chine, sortant du chaos, deviendra monométalliste-argent . Pourquoi ne pas aller plus loin et adopter, du même coup, l'étalon d or, en fixant définitivement la valeur du taël ? Beaucoup de réformateurs n'y ont pas vu d'objection et ont conseillé l'établissement immédiat de l'étalon d'or. M. William D. Little, dont nous parlions tout à l'heure et la Commission américaine pour la stabilité du change international nommée en 1903 à la suite des démarches du Mexique, ont établi des projets détaillés qui, heureusement, ont été accueillis avec un certain scepticisme.
Les auteurs de ces plans semblent ne s'être pas rendu compte qu'adopter dès maintenant l'étalon d'or en Chine serait se lancer dans un inconnu particulièrement dangereux pour les finances du pays. On sait, en effet, que la valeur de la monnaie d'argent ne peut se maintenir d'elle-même à un taux fixe que si la balance générale des paiements est favorable et que, s'il en est autrement, les remises à l'étranger doivent être faites en or, car la mon-
naie blanche serait prise, non pour sa valeur nominale, mais pour la valeur du métal qu'elle renferme. Il est nécessaire, dans ce cas, de constituer à l'étranger et d'entretenir un fonds de réserve en or, sur lequel on tire des traites et dont l'importance doit être en raison directe du déficit économique. Dans ces conditions, si l'on ne veut pas se lancer à la légère dans des dépenses qui peuvent dépasser les ressources du pays, il est nécessaire de résoudre, au moins avec la précision toute relative qui seule peut être atteinte, trois ou quatre questions capitales : Y a-t-il déficit dans la balance générale des paiements? Quelle somme approximative devra-t-on dépenser annuellement pour faire à l'étranger les remises en or ? Le développement économique du pays permet-il d'espérer qu'il n'y a là qu'une situation transitoire et que le coûteux déficit disparaîtra dans un laps de temps relativement court P Adopter l'étalon d'or sans avoir préalablement résolu cette série de questions serait s'engager dans un ensemble de dépenses dont on ne peut prévoir ni l'importance ni la durée.
Or, c'est précisément ce qui arriverait pour la Chine. Il est impossible de se rendre compte de sa véritable situation économique. On ne sait même pas de quel côté penche la simple balance commerciale. Les statistiques douanières accusent un déficit qui, en réalité, existe très probablement, mais les renseignements
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qu'elles fournissent n'en sont pas moins très incomplets, car le commerce par les frontières terrestres leur échappe, ainsi que la plupart -des entrées et des sorties par jonques. A plus forte raison, la balance économique est-elle incertaine. M. Morse, secrétaire du bureau de statistique de l'Inspection générale des douanes à Shanghaï, a tenté récemment d'établir l'actif «et le passif de la Chine (i). D'après ses calculs il y aurait à peu près équilibre, mais il avoue lui-même que certaines données sont tout à fait approximatives et que d'autres font totalement défaut. Cette incertitude se retrouve dans les projets de réformes établis par les partisans de l'étalon d'or et dans les critiques qui leur ont été adressées. M. G. B. Palmer, réfutant les doctrines de M. Little, estime que la réserve en or devrait s'élever à 200 millions de taëls. Par contre, les commissaires américains, qui ont réglé minutieusement à priori la formation, l'entretien du fonds d'or et le mécanisme des remises à l'étranger, estiment que 25 millions de taëls seraient suffisants. Qui croire? On a eu le tort de traiter cette question à la légère. Ce n'est pas une raison parce que la Chine est un pays neuf pour ne pas se montrer ménager de ses finances. Elle aura assez d'occasions d'emprunter à mesure qu'elle avancera dans la civilisation et que des besoins nouveaux se feront jour. Cette préoccupation est d'autant plus digne d'être prise en
considération que les finances du Céleste Empire sont grevées lourdement et pour longtemps par l'indemnité que les Puissances ont exigée en 1900, peut-être à tort.
La conclusion qui s'impose au terme de cette étude est la suivante. Le problème monétaire en Chine, malgré les complications de la situation actuelle, est relativement facile à résoudre au point de vue des principes, parce que les expériences faites avec succès dans plusieurs pays, au cours des dernières années donnent des indications très sûres sur le sens des réformes à introduire. Mais ce n'est pas là
Îie se trouve la véritable difficulté ; elle est ordre purement pratique. Elle tient, comme nous l'avons montré, à l'esprit rétrograde des indigènes à l'insuffisance de l'outillage économique et au manque de renseignements sur la situation économique de la Chine. En un mot nous savons parfaitement ce qu'il faut faire, mais nous ne sommes éclairés ni sur l'opportunité des mesures à prendre, ni sur les moyens pratiques de les faire réussir.
Il faut donc avouer que le problème monétaire chinois, qui se pose d'une façon si particulière, n'est pas encore suffisamment étudié. A notre avis, la question de l'établissement de l'étalon d'or n'a, pour le moment, qu'une importance secondaire et, par ailleurs, tout le monde étant à peu près d'accord sur le choix de la future unité monétaire, la question qui
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demande à être examinée avant toute autre est celle des procédés à employer pour mettre en circulation et faire entrer dans les habitudes économiques du peuple les pièces dont on aura décidé la création. Quand les indigènes seront familiarisés avec le principe et les usages d'une circulation moderne, il sera temps de décider à l'aide des renseignements qu'on aura eu le loisir de recueillir, s'il y a lieu ou non de la stabiliser et on pourra choisir, pour le faire, le moment le plus favorable.
Novembre iqo5.