ÉTUDE PRATIQUE D'UNE RÉFORME MONÉTAIRE
Principaux groupes de faits à prendre en considération. — Le milieu économique. — Le coté financier d'une réforme.
L'étude d'une réforme ne comprend pas seulement la construction théorique, assez facile, du système qu'on se propose d'établir ; il y a aussi une question d opportunité à résoudre. La description que nous avons faite des inconvénients de l'instabilité montre ce qu'un pays gagne, en principe, à posséder un système de monnaies à valeur fixe, mais il se peut aussi qu'un changement de régime ait des effets regrettables, soit sur sa situation économique générale, soit sur ses finances. Avant de réaliser une réforme, les deux grands points de fait à étudier sont le milieu économique dans lequel vit le pays et l'étendue des dépenses qu'entraînera l'adoption de l'étalon d'or avec circulation du même métal ou avec circulation d'argent stabilisée.
i° Le milieu économique. — L'excellence d'un régime monétaire est purement relative.
Deux choses, en effet, sont à envisager ; la stabilité de la valeur de la monnaie et la stabilité da change.
La première dépend de la perfection intrinsèque du système ; la seconde est déterminée par l'harmonie de ce système avec celui des autres pays. Le change est normal entre deux pays à étalon d'or et entre deux pays à étalon d'argent; il subit, au contraire, des fluctuations énormes entre un pays à étalon d'or et un pays à étalon d'argent. Gomme c'est de la stabilité du change que dépend la sécurité des relations commerciales, c'est à elle qu'on doit songer, plutôt qu'à la stabilité absolue de la valeur monétaire. Le système employé par les pays avec lesquels on effectue le plus d'échanges, doit donc être un facteur des plus importants dans la détermination d'une réforme monétaire.
En fait, la question perd tous les jours de son intérêt et l'on a plus guère à se préoccuper de cette distinction, car toutes les grandes nations économiques, centres du commerce universel, sont maintenant à l'étalon d'or. 11 y a quelques années, l'Extrême-Orient était encore presque tout entier au régime de l'argent, mais tour à tour, le Japon, les Détroits, les Philipines, le Siam se sont mis à l'étalon d'or. Il reste cependant encore la Chine qui, malgré tous les efforts, ne parait pas encore prête à une réforme. Bien que la plupart de
ses voisins entretiennent beaucoup moins de relations avec elle qu'avec l'Europe, elle constitue cependant un centre d'attraction commerciale assez important pour exercer une influence décisive sur le choix du système monétaire de notre colonie d' Indo-Chine qui, tant par la nature de ses produits que par sa situation géographique, est un annexe économique du Céleste Empire.
Nous en parlerons plus loin en détail, mais nous avons tenu à signaler ce fait dès maintenant, car il y a là un principe dont la méconnaissance a déjà entraîné des erreurs dans des f projets et même des tentatives de réforme pour 'Indo-Chine.
2° Le côté financier d'une réforme. — Un changement de système monétaire implique naturellement une transformation matérielle qui entraîne des dépenses variables selon les cas et que nous ne pouvons pas étudier ici. Il est évident que le passage de la circulation d'argent folle à la circulation stabilisée est beaucoup moins coûteux que le passage immédiat à la circulation d'or. Les derniers exemples que nous en ayons montrent que, pour l'effectuer, les pays intéressés saisissent volontiers une occasion exceptionnelle, comme le paiement d'une indemnité de guerre. C'est grâce aux cinq milliards que nous avons donnés à l'Allemagne, que celle-ci a pu adopter l'étalon d'or aussi facilement et il est à peu près certain que le Ja-
ag
pon en eût été incapable, sans l'indemnité en or qu'il a reçue de la Chine en i8g5 (i). Sans l'aide de ces ressources exceptionnelles, il est plus sage d'adopter comme transition le système de la circulation d'argent stabilisée.
La catégorie de dépenses que nous voulons étudier est celle que nécessitera l'entretien de la circulation qu'on se propose d'adopter. Elles dépendent de la situation de créditeur ou de débiteur occupé par le pays vis-à-vis de l'étranger. S'il est créditeur, il reçoit plus d'or qu'il n'en donne, sa circulation s'entretient d'elle-même et il n'y a aucune contre-indication financière à la réalisation d'une réforme. Si, au contraire, il est débiteur, l'or a une tendance à émigrer et il faudra le remplacer dans la circulation, au cas où c'est l'étalon d'or effectif qui a été adopté, ou bien, si c'est le régime de l'argent stabilisé, on devra entretenir à l'étranger un fonds de réserve en or qui servira à effectuer les remises, afin d'éviter une nouvelle dépréciation de l'unité monétaire. Quelles seront l'importance et la durée de ces dépenses ? Est-il opportun de les entreprendre? Comment seront-elles supportées par le pays P Autant de questions
3ui ne peuvent être résolues que par V étude e la balance des paiements, de la situation
(i) On trouvera sur ce sujet des renseignements forts intéressants et tous les détails théoriques et pratiques d'une réforme dans le Report on the adoption ofthe gold standard, publié en 1899 par le ministère des Finances du Japon.
économique générale et de Yétat des finances publiques.
La position créditrice ou débitrice est révélée
Kir 1 examen de la balance des paiements, ais peu d'investigations sont aussi difficiles et demandent plus d'esprit critique, parce que les éléments qu'il s'agit d'analyser sont extrêmement nombreux, complexes et souvent difficiles à saisir. Si les échanges commerciaux sont enregistrés avec une exactitude relative par les douanes, les mouvements de capitaux et de valeurs mobilières échappent à toute espèce de contrôle et Ton est souvent réduit à des suppositions. C'est pourquoi les conclusions tirées de l'étude de la balance des paiements demandent à être accueillies avec une grande réserve.
On peut, cependant, poser en principe que cette étude est d'autant plus facile et que ses résultats ont d'autant plus de chances d'être exacts que le développement industriel, commercial et financier du pays est moins avancé. Une nation jeune n'entretient avec les autres que des rapports très simples. Ses relations extérieures se bornent ordinairement à un commerce peu étendu. N'ayant pas de capitaux qu'elle ne puisse employer chez elle, ses rapports financiers avec l'étranger, et ce sont les plus difficiles à saisir, sont très souvent négligeables. Il s'ensuit que dans la balance générale des paiements, c'est la balance
commerciale qui joue le rôle prépondérant et les statistiques douanières, encore que très imparfaites, donnent des renseignements fort utiles. Dans ces conditions, si les indications données par la balance du commerce ne sont pas décisives, elles ont des chances sérieuses de refléter assez exactement la position du pays vis-àvis de l'étranger.
La situation est tout autre quand il s'agit d'un pays ayant une culture économique plus avancée. Les mouvements du commerce extérieur ne représentent plus qu'une partie, parfois relativement faible, des échanges internationaux et leurs indications sont en contradiction avec celles delà balance générale des paiements. La meilleure preuve en est dans la situation de certaines vieilles nations comme la France et l'Angleterre, qui importent plus qu'elles n'exportent et cependant ne perdent pas l'or de leur circulation. C'est donc que la balance commerciale trouve des correctifs dans des échanges autres que ceux de marchandises. Ce sont principalement les mouvements de capitaux qui vont s'employer à l'extérieur ou qui rentrent our payer les intérêts des titres achetés à 'étranger, les transferts de valeurs internationales, les paiements effectués en coupons, etc. , etc. . . Tous ces éléments sont très difficiles à saisir et il faut en conclure que l'étude de la balance économique est beaucoup plus facile et beaucoup plus probante chez les pays neufs
comme le Maroc, par exemple, que chez les pays plus développés, comme l'Espagne.
On peut aussi conclure de ce qui précède, qu'après avoir accordé à la balance du commerce une importance exagérée, on est peutêtre arrivé à la mépriser avec excès. Son importance est relative : si elle ne signifie rien, au point de vue de la situation générale, pour une nation arrivée à une extrême culture économique, elle a, au contraire, les plus grandes chances de représenter avec exactitude la position véritable d'un pays neuf. Il faut ajouter, d'ailleurs, que, dans ce dernier cas, la simplicité des relations internationales est compensée par la pénurie des moyens d'investigations.
C'est ainsi qu'on ne peut déterminer que très approximativement la situation de la Chine.
oi l'examen de la balance des paiements, effectué avec la prudence et les réserves indi-
3uées, révèle un déficit plus ou moins consiérable, et, par conséquent, présage des dépenses pour l'entretien de la circulation, il est nécessaire d'en fixer la signification exacte afin de pouvoir apprécier l'opportunité de ces dépenses. C'est l'état général du pays qui donnera les indications nécessaires.
La balance des paiements est presque fatalement défavorable aux nations jeunes, même très intelligentes et très énergiques. Il est, en effet, de toute nécessité, qu'elles traversent une période de formation et d'installations maté-
rielles, durant laquelle elles produisent fort peu, mais importent, en revanche, tout ce qui est nécessaire à la mise en train de leurs industries : machines, matières premières et capitaux. Alors, le déficit, quelle que soit son importance et, avec lui, les dépenses d'entretien de la circulation, sont destinés à disparaître peu à peu, à mesure que les installations se compléteront, que le pays deviendra capable de se suffire à lui-même et que sa puissance de production se développera.
D en est tout autrement lorsque la lenteur des progrès, l'habitude de l'agitation politique, le désordre financier, le tempérament du peuple, laissent planer l'incertitude sur l'avenir immédiat du pays. La réforme monétaire a alors bien des chances de n'amener qu'un surcroît de dépenses perpétuelles, en pure perte, sans produire de résultat général satisfaisant.
L'étendue, la durée, l'utilité des dépenses déterminées approximativement, il reste à savoir comment elles seront supportées par les finances publiques, car il est bien rare qu'une réforme monétaire effectuée dans ces conditions ne nécessite pas un emprunt spécial. Il y a là, évidemment, une question de fait qui ne peut être étudiée à un point de vue général. Nous signalerons, cependant, l'importance particulière que l'on doit attribuer dans ce cas à la composition de la dette existante : emprunts intérieurs ou emprunts extérieurs.
Les premiers ne sont pas influencés directement par le change et le service de l'emprunt nouveau s'ajoutera directement aux charges financières anciennes. Les seconds, au contraire, si leurs intérêts sont payables en or, occasionnent, tous les ans, une perte sur le change facile à calculer. Or la réalisation de la réforme fera disparaître cette perte et l'économie qui en résultera se compensera plus ou moins complètement avec la dépense exigée par le service du nouvel emprunt. Il s'ensuit que l'existence des emprunts extérieurs milite en faveur d'une réforme, d'abord parce que tant que le change reste déprécié, ils sont l'occasion de pertes considérables pour le Trésor, et ensuite, parce que l'économie procurée par l'abolition de cet état de choses rendra plus légères les charges financières de la réforme.
Ajoutons qu'elles le seront encore davantage, s'il est possible de contracter un emprunt intérieur, car les sorties d'or nécessitées par le service d'un emprunt extérieur constituent naturellement un élément défavorable pour le change et peuvent contribuer à retarder l'amélioration qu'on attend d'une réforme.