III. — AHI ! AMOURS, CON DURE DEPARTIR
Las ! je m'en vois plorant des ieus du front La u Dieus vuet amender mon corage ; Et sachiez bien qu'a la meillour du mont 52 Penserai plus que ne di au voiage.
^*^j 49-52. JHntroduis dans le texte les formes et graphies familières à M pour ces quatre vers donnés par C seul, ainsi : 49 Lais, voix, eulz del front — 50 Lai ou deus veult araendeir m. coraige — 51 saichies b. ca la millordou — 52 Penxerai plus (jue ne faz a v.
TRADUCTION
I. — Hélas ! Amour, quelle dure séparation il me faudra faire d'avec la meilleure qui jamais ait été aimée et servie I Puisse Dieu en sa douceur me ramener vers elle aussi certainement qu'il est vrai que je me sépare d'elle à grand deuil ! Las ! qu'ai-je dit ? Je ne me sépare pas d'elle : si le corps va servir Notre Seigneur, le cœur reste en son servage, tout entier.
IL — Soupirant pour l'amour d'elle, je m'en vais en Syrie, car nul ne doit faillir à son Créateur. Qui lui faillira en ce besoin, sachez que Dieu lui faillira en une plus grande détresse. Et sachez tous, les hauts hommes et les moindres, que c'est là qu'on doit faire chevalerie, car on y conquiert paradis et honneur et valeur et louange et l'amour de sa dame.
III. — Dieu ! nous avons été preux si longtemps en musant sans rien faire. Maintenant apparaîtra qui sera vraiment preux, et nous irons venger l'outrage douloureux dont chacun doit être irrité et honteux, car c'est de notre temps qu'a été perdu le lieu saint où Dieu souffrit pour nous la mort pleine d'angoisses ; si nous y laissons nos ennemis mortels, notre vie en sera honteuse à jamais.
IV. — Qui ne veut mener ici vie humiliée, qu'il aille UKuirir pour Dieu en joie et en liesse, car elle est douce et savoureuse, la mort par quoi l'on conquiert le royaume précieux. Et pas un seul ne mourra de mort, mais tous renaîtront en vie glorieuse. Qui reviendra aura, lui aussi, graml privilège : Honneur sera son épouse à jamais.
V. — liCS clercs et les vieillards qui persévéreront dans la charit-é et
les bonnes œuvres auront tous part à ce pèlerinage ; et aussi les dames qui vivront chastement, si elles gardent loyauté à ceux qui vont là-bas ; et, si par mauvaise inspiration elles pèchent, elles pécheront avec des couards et des mauvais : car tous les bons partiront pour ce voyage.
YI. — Dieu est assiégé en son saint héritage. Voici l'heure où l'on verra comment le secourront ceux qu'il a retirés de la prison ténébreuse, quand il mourut sur cette croix que les Turcs ont prise. Sachez que ceux qui ne partiront pas sont honnis, si pauvreté, vieillesse ou maladie ne les retient ; et ceux qui sont sains, jeunes et riches ne peuvent pas rester sans honte.
^*^ — Las ! je m'en vais pleurant des yeux de mon front là-bas où Dieu veut purifier mon cœur ; et sachez bien qu'en ce voyage je penserai plus que je ne dis à la meilleure qui soit au monde.
REMARQUES
V. 1. Les divers groupes de manuscrits rangent très différemment les strophes de la chanson (voyez l'appareil critique). J'ai adopté, comme M. Wallenskold, l'ordre de C 0 (x), qui est, en effet, le seul acceptable, si une fois on admet que toutes les strophes sont authentiques, et l'envoi aussi ( qui doit, comme on sait, reproduire les deux dernières rimes de la strophe qui termine la pièce). M. A. Jeanroy [Revue critique, 1892, 2^ semestre, p. 227) préfère l'ordre de M T : départie Surie Idretage aage anuieuse oiseuse. « Le sens, dit-il, assure la consécution des strophes héritage aage, et l'envoi, donné par un seul manuscrit, est apocryphe. » — Il est certain qu'on obtient une suite de pensées plus satisfaisante si on lit, comme le veut M. Jeanroy, la strophe héritage avant la strophe aage ; mais l'ordre inverse ne nous choque pas autrement. Le fait que l'envoi se trouve dans un seul manuscrit ne suffit pas à le rendre suspect : l'envoi est par nature ce que les copistes suppriment le plus volontiers, ce que les interpolateurs sont le moins portés à fabriquer après coup. Ces quatre vers (les deux premiers ont leur beauté) ne semblent pas indignes de Conon de Béthune.
y. 10. Car nus ne doit faillir son creatour. Cette leçon, aussi autorisée par le classement que l'autre, nous semble préférable, parce qu'elle s'accorde mieux, par son tour général, avec la phrase qui suit.