‹ Les chansons de croisadeChapitre 33 sur 145 · AUSI · texte numérisé non relu

AUSI

Raynaud : 1030.

Manuscrits : M, T.

Editions. De La Borde, p. 1 1 1 ; Paulin Paris, p. 103 (cf. Histoire littéraire de la France, t. XXIII, p. 625) ; Dinaux, t. I, p. 140 ; Leroux de Lincy, p. 116 ; P. Meyer, p. 367 ; Brakelmann, Chans.j p. 56.

Versification. Strophes de huit décasyllabes rimant ainsi : ababbaba (à la strophe I il manque deux vers, qui formaient soit le premier couple, soit le second du prenn'er quatrain). Les rimes de la strophe I se répètent à la strophe II, tandis que la strophe III est sur des rimes nouvelles, ce qui indique que nous n'avons qu'un fragment de la chanson ; ou bien il manque deux strophes avant les trois que nous avons ; ou bien, si les trois strophes formaient le début de la chanson, elle se continuait par une strophe IV rimant avec la strophe III, et par une ou deux strophes encore sur des rimes nouvelles.

Musique. Il n'y a entre les mélodies de M et de T que d'insignifiantes variantes.

L'auteur, l'origine et la datl dk la cilvnson. Les deux manuscrits l'attribuent à Mesire Hues d'Oisi{M: Oysi). Oisi

(Nord, arrondissement et canton de Valenciennes) était au XIP siècle une place forte dont les seigneurs, qui tenaient en fief le vicomte de Meaux et la seigneurie de Crèvecœur, étaient en outre châtelains de Cambrai. Des renseignements que nous possédons sur Huon d'Oisi, il suffit d'en rappeler quelques-uns. Huon III d'Oisi, châtelain de Cambrai, prit en 1181-2 le parti de Philippe de Flandre dans sa guerre contre Philippe- Auguste (i) : ce qui explique, si la pièce est de lui, qu'il dise à Conon de Béthune Vos remaindroiz avoec vo roifailli^uQ considérant pas luimême Philippe-Auguste comme son roi. En outre, il était l'oncle à la mode de Bretagne de Conon de Béthune (2), et a entretenu avec lui des relations poétiques, comme il résulte des vers souvent cités de Conon dans la chanson Bien me deilsse targier :

Or ai je dit des barons ma semblance.

Se lor poise de ce que je le di, Si s'en preignent a mon maistre d'Oisi, Qui m'a apris a chanter dès enfance.

Enfin nous avons conservé de Huon d'Oisi un curieux petit poème, le Toriioiemeyit des dames (3).

Ces diverses circonstances rendent à première vue vraisemblable l'attribution à Huon d'Oisi de la chanson Maugré tous sainz. Pourtant M. A. Wallenskœld (4) a élevé contre elle deux objections, qui ont frappé G. Paris (5).

1. Voy. Alexander Cartellieri, PhWpp II. August, Kœnig von Franhrelch, t I, Leipzig (1899-1900), p. 107.

2. Voyez Duchesne, Histoire généalogique de la maison de Béthune, p. 106 ss. et Léon Vanderkindere, La format ion territoriale des principautés belges au moyen âge, Bruxelles, 1902, t. II, p. 56-9.

3. La plus récente édition est celle que M. A. Jeanroy a publiée dans la Romania, t. XX VIII, p. 232.

4. Dans son édition des Chansons de Conon de Béthune^ 1891, p. 101.

5. G. Paris dit {Bomania, t. XXI, p. 325) que les doutes de M. Wallenskœld sont ce très fondés ».

V, — ilAL'fiUK TOUS SAIXZ KT MAUGRE DIKU AUSI .ii>

M. Wallenskœld tire la première de la rime prcechcmens : granz (v. 5) : « La confusion de -en + consonne avec an + consonne est, sauf pour les mots connus, chose extrêmement étonnante chez un poète picard et l'on n'a aucun droit de supposer que Huon n'ait pas employé la langue de son pays. On est donc tenté de croire que la source commune de nos deux manuscrits a introduit le nom d'Huon d'Oisi sous l'inlluence du vers de la chanson 1314 (de Conon de Béthune) : Si s'(n prcigncnt a mon maistre d'Oisi.y* — Cette difficulté ne nous semble pas réelle. Huon d'Oisi, qui était un grand seigneur, qui a\'ait pu fréquenter en diverses cours des personnages d'origine et de parlers divers et qui avait épousé une fille du comte Thibaut de Blois, ne devait pas nécessairement parler et écrire tout à fait le même dialecte que les petites gens d'Oisi ou de Cambrai. En fait, nous pouvons vérifier s'il s'interdisait tout mélange de -an et de -m devant une consonne. Il n'y a qu'à regarder aux rimes de la pièce qui est assurément de lui, le Tornoicmcnt des dames : si l'on écarte les vers 76-81 (i), on constate que Volent y rime tantôt avec des mots comme repent (v. 194), tantôt avec des mots comme errant (v. 60) ; que criant rime tantôt avec des mots comme devant (v. 58), tantôt avec des mots comme prent (v. 95) (2). Donc Huon d'Oisi se permettait, du moins à l'occasion, de confondre les deux sons, et il a pu, dans notre pièce, faire nratr preechejuens 2iWQC granz.

L'autre objection de M. Wallenskœld est autrement forte. Dans

1. Aux vv. 7G-S1 (édit. Jeanroy), Huon d'Oisi semble construire sa strophe sur l'alternance des rimes -aut -ont, ce qui trancherait la ([uestion. Mais, conimc le remaniue M. Jeanroy, cette strophe est altérée : à la place des vers en -ant (76, 78, 80), la construction métriciue tle la piîice exige et le poète avait dû écrire trois vers rimajit en a oral.

2. M. Jeanroy, aux notes du v. m et du v. 9:>, dit (juc Volent devrait rtre remplacé par une rime eu -ant, criant par une rime en -ent. Mais sii seule raison de le dire est tirée précisément de ce postulat «lUc Huon d'Oisi, étant Picard, écrirait le plus pur picard.

la chanson Maugré tous sainz le poète blâme Conon et le roi Philippe-Auguste de leur retour prématuré de la croisade. Phih'ppe-Auguste étant revenu de Terre sainte à la fin de 1191 (i), la pièce est postérieure à cette date. Comment, demande M. Wallenskœld, Huon d'Oisi l'aurait-il composée, s'il était mort ? Paulin Paris a le premier reconnu cette difficulté : « un historien contemporain, dit-il, fixe la mort de Huon d'Oisi à la fin de l'année 1189 (2). » En effet, on lit dans la Chronique d'Anchiii, à la fin de l'année de 1189-T190 : « Obiit Hugo , castellaniis Cameracensis (3). » Aucun texte, que je sache, n'indique (comme le voudrait Paulin Paris) que le chroniqueur se soit trompé. Si même on annulait arbitrairement son témoignage, on n'y gagnerait guère : la veuve de Huon d'Oisi s'est remariée en 1 1 92 ; il est donc invraisemblable que Huon ait été encore en vie dans les derniers mois de 1191 (4).

Nous devons croire qu'il était mort en 1189-1190 (5;. Et pourtant l'attribution que les deux manuscrits lui font de la chanson

1. Parti d'Acre le 31 juillet, il débarqua à Otrante le 10 octobre et rentra en France peu de jours avant Noël {Ex Gestis Henrici II et Ricardi i, Pertz, SS.y t. XXVII, p. 130).

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