‹ Les chansons de croisadeChapitre 53 sur 145 · IX. — A VOUS, AMANT, PLUS QU'a NULE AUTRE GENT · texte numérisé non relu

IX. — A VOUS, AMANT, PLUS QU'a NULE AUTRE GENT

TRADUCTION

I. — Amants, c'est devant vous entre tous qu'il est juste de déplorer ma douleur, car "il me faut de toute nécessité me séparer et m'éloigner de ma loyale compagne ; la perdant, rien ne me reste ; et sachez bien, Amour, en vérité, que si personne mourut pour avoir le cœur douloureux, jamais plus ne partira de moi couplet ni lai.

IL — Beau sire Dieu, qu'en sera-t-il donc ? et comment faire ? Me faudra-t-il finalement prendre congé d'elle ? Oui, par Dieu, il n'en peut être autrement : il me faut aller sans elle en terre étrangère. Désormais je ne crois pas que grande douleur me manque, puisque je n'ai de ma dame réconfort ni soulagement et je n'attends joie de personne, hormis elle ; sera-ce jamais ? je ne sais.

III. — Beau sire Dieu, comment pourrai- je me passer de la grande joie et des entretiens et de l'amour que m'accordait celle qui était pour moi dame, compagne, amie ? Et quand je me rappelle sa courtoisie simple et les doux mots qu'elle avait coutume de me dire, comment mon cœur peut-il durer dans mon corps ? S'il ne le quitte, certes il ne vaut guère.

IV. — Dieu n'a pas voulu me donner pour rien tous les plaisirs que j'ai eus en ma vie ; mais il me les fait payer cher et j'ai grand peur que le prix qu'il m'en réclame ne me tue. Grâce, Amour ! Si jamais Dieu fit vilenie, il agit en vilain lorsqu'il rompt de loyales amours. Je ne puis pas ôter de moi l'amour, et pourtant il faut que je laisse ma dame.

V. — Maintenant, ils seront joyeux, les traîtres félons qui avaient tant de dépit des biens dont je jouissais. Mais je ne serai jamais pèlerin si parfait que je leur veuille du bien ; par là je pourrai bien perdre tout le bienfait de mon pèlerinage, car les traîtres m'ont fait tant de mal que, si Dieu m'imposait de les aimer, il ne pourrait me charger d'un faix plus pesant.

VI. — Je m'en vais, dame ; à Dieu, le créateur, je vous recommande, où (jue je sois. Je ne sais si jamais vous verrez mon retour ; ce sera un hasard si je vous revois jamais. Je vous en prie, par Dieu, quelque voie que je prenne, tenez vos promesses, que je revienne ou ijue je reste là-bas, et je prie Dieu (ju'il m'accorde de l'honneur jxmr autant que je vous fus un ami vrai.

^*^ Dis-lui de ma part, cIkuisou, et puisse-t-elle t'en croire î (jue je m'en

vais servir Notre-Seigneiir ; et sachez bien, dame de haut prix, si je reviens, que je serai parti pour votre service.

REMARQUES

Y. 1. 4 2'oifs, Amors... disent trois mss., 0, Z7, F, et, d'entrée de jeu, on a un groupement de manuscrits qui contredit le classement de Schwan, et d'ailleurs, tout autre classement. Nous ne relèverons que cet exemple des difficultés que présente l'établissement du texte de cette pièce. Il faut lire, croyons-nous, A vons^ amant,, car gent,, qui est un nom collectif, ferait un pendant inexact à Amors.

y. 29-30. C'est bien Dieu, et non, comme le veulent quelques commentateurs, le dieu d'amour qui est accusé ici de vilenie : car, si le châtelain part pour la croisade, le dieu d'amour n'y est pour rien.

Y. 35-36. Pour comprendre ces vers, il faut se rappeler que, en prononçant leur vœu de pèlerinage ou de croisade, les pèlerins promettaient de pardonner à tous ceux qui les avaient offensés.

Y. 52. Le texte du dernier vers est fort incertain.

Page 1