‹ Les chansons des rues et des boisChapitre 27 sur 79 · SILHOUETTES DU TEMPS JADIS · texte numérisé non relu

SILHOUETTES DU TEMPS JADIS

— Ne me plains pas, me dit l'arbre; Autrefois, autour de moi, C'est vrai, tout était de marbre, Le palais comme le roi.

Je vo'yais la splendeur fière Des frontons pleins de césars, Et des grands chevaux de pierre Qui se cabraient sous des chars.

J'apercevais des Hercules, Des Ilébés et des Psychés, Dans les vagues crépuscules Que font les rameaux penchés.

Je voyais jouer la reine; J'entendais les hallalis; Comme grand .seigneur et chêne, J'étais de tous les Marlys.

Je voyais l'alcôve auguste Où le dauphin s'accomplit,

l'2'.' LF.S CHANSONS DKS lU'KS KT DKS BOIS.

F.oiirs iiiajoslés jusqu'au l)iist(', l.auzun caclié sous lo lit.

J'ai vu k'8 nobles hroiissailles; J'étais (lu royal jardin :

J'ai vu F.achaise à Versailles Comme Satan dans Kden.

Une grille verrouillée.

Duègne de fer. me gardait !

Car la campairne est souillée l*ar le bceuf et le l)audet,

l/agriculture est al)jecte, I/lierl)e est vile, et vous saurez Ou'un arbre qui se respecte Tient à distance les prés.

Ainsi parlait sous mes voûtes Le bon goût, sobre et direct.

J'étais loin des grandes routes Où va le peuple incorrect.

\.e goût f(>rMiait ma clôture; Car c'est pour lui l'A lî C Ouo, dans l'art ni la nature, Tout soit derrière un fossé.

J'ai vu les cieurs peu rcl)elles.

Les grands guerriers tourtereaux.

Ce qu'on appelait les belles.

Ce qu'on nommait les héros.

Ces passants et ces passantes éveillaient mon grondement.

Mes branches sont plus cassantes Qu'on ne croit communément.

Ces belles, qu'on loue en masse, Erraient dans les verts préaux Sous la railleuse grimace De Tallemant des Réaux.

Le héros, grand sous le prisme, Était prudent et boudeur, Et mettait son héroïsme A la chaîne en sa grandeur.

Dans la guerre meurtrière, Le prince avait le talent D'être tiré par derrière Par quelque Boileau tremblant.

La raison d'état est grave ; 11 s'y faisait, par moment, De crainte d'être trop brave, Attacher solidement.

J'ai vu comment, d'une patte, En ce siècle sans pareil.

On épouse un cul-de-jatte.

Et de l'autre, le soleil.

J'ai vu comment grince et rôde, Loin des pages polissons, L'auteur valet qui maraude Des rimes dans les buissons.

Ces poètes à rhingraves Étaient hautains et hideux;

i2i i.i:s CHANSONS i)i:s nuKs kt des mois.

C<^taient des Tril)oulots frravos; Ils rlianlaiont : <-{ rliarnn »reux,

Pourvu iriiii lioniirl"' lucre, Do sa sploiidi'iir ('•maillait 1,0 Parnasse «mi pain de sucre Fait par Titon du Tillct.

(-es êtres, tordant la bouche.

Jetant leurs voix en éclats, Prenaient un air très farouche Pour faire des vers très plats.

Dans Marly qui les tolère, Ils marchaient hagards, nerveux.

Les poings crispés, V(v\\ colère, Leur phrase dans leurs cheveux.

A Lavallière boiteuse Ils donnaient C-hypre et Paphos; Kl leur ]»hrase était menteuse.

Kt leurs cheveux étaient faux.

Toujours, même en un désastre, Lr's yeux étaient éblouis.

Le grand L<juis, celait l'astre ; Dieu, c'était le grand Louis.

Bossuet était fort pleutre, Hacine inclinait son vers; (yorneille seul, sous son l'eut ic.

Ilegardait Dieu «!<• travers.

Voire race est ainsi faite ; Kt le monde est à son gré

Pourvu qu'elle ait sur sa tête Un olympe en bois doré,

La Fontaine offrait ses fables ; Et, soudain, autour de lui, Les courtisans, presque affables, Les ducs au sinistre ennui,

Les Bâvilles, les Preneuses, Les Tavannes teints de sang, Les altesses vénéneuses, L'affreux chancelier glissant,

Les Louvois nés pour proscrire, Les vils Gliamillards rampants, Gais, tournaient leur noir sourire Vers ce charmeur de serpents.

Dans le parc froid et superbe.

Rien de vivant ne venait ; On comptait les brins d'une herbe Comme les mots d'un sonnet.

Plus de danse, plus de ronce ; Comme tout diminuait!

Le ÎNôtre fit le quinconce Et Lulli le menuet.

Les ifs, que l'équerre hébète, Semblaient porter des rabats ; La ffeur faisait la courbette.

L'arbre mettait chapeau bas.

Pour saluer dans les plaines Le Phébus sacré dans Reims,

120 LKS CIIANSO.NS 1)1-S HUES KT DKS BOIS.

On duiinail aux puuvivs chênes Des foniios d'alcxandriii.s.

La forèl, tout ccourtéf.

Avait Pair d'un bois piteux (Jui fioussf sous la dictée Uo monsieur Talilx'- ISalteux.

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Les rois criaient : (Jn'on fracasse, Et qu'on |)ille! l'A Ton pillait.

A leurs pieds la Drciicacc, Muse en carte, souriait.

Cette muse préalable, Habile à briller l'encens Même le moins vraisemblable.

Tirait la manche aux passants,

Et, gardant le seuil d'ivoire Du dieu du sacré vallon, Vendait jtour deux sous de gloire A la [torlt; d'Apollon.

On traipiait les calviiiislcs.

Moi, luirmi tous ces Iléaux, J'avais dans mes branches tristes Le peigne de Despréaux.

J'ai vu ce siècle notoire

Où la Maintenon sourit.

Si idanclie (ju'on peut la croire

Femelle du Saint-Kspril.

Quelle féroce, colondje!

J'ai vu fn'mir d'Aubigné

Quand sur sou nom, dans sa tombe, L'édit de Nante a saigné.

Tout s'offrait au roi, les armes, Les amours, les cœurs, les corps ; La femme vendait ses charmes.

Le magistrat ses remords.

La cour, peinte par Brantôme, Reparaît pour Saint-Simon.

Derrière le roi fantôme Rit le confesseur démon.

Tout ce temps-là m'importune.

Des fadeurs, ou des venins.

La grandeur de leur fortune Rapetisse encor ces nains.

On a le faux sur la nuque ; Il règne bon gré mal gré ; Après un siècle en perruque Arrive un siècle poudré.

La poudre à flots tourbillonne Sur le bon peuple sans pain.

Voici qu'à Scapiglione Succède Perlimpinpin.

L'art se poudre; c'est la mode.

Voltaire, au fond peu loyal, Offre à Louis quinze une ode Coiffée à l'oiseau royal.

La monarchie est boulTonne ; La pensée a des bâillons ;

Au-dessus tic tout, plafonne In règne en trois cotillons.

In beau jour s'ouvre une trappe :

Tout meurt; le sol a céd»';.

Comme un voleur <pii s'échappe, Ce monde s'est évad»'.

Ces rois, ce bruit, celte fêle, Tout cela s'est effacé Pendant (ju'autour de ma tête Quelques mouches ont passé.

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