VI
Moi je suis content; je rentre Dans l'ombre du Dieu jaloux ; Je n'ai plus la cour, j'ai l'antre; J'avais des rois, j'ui des loups.
Je redeviens le vrai chêne.
Je croîs sous les chauds midis; Quatrevingt-neuf se déchaîne Dans mes rameaux enhardis.
Trianon vieux sent le rance.
Je renais au grrand concert ; Et j'appelle di';livrance Ce (|uc vous nommez désert.
La reine eut l'épaule haute.
Le fjrand dauphin fut pied-bol ; J'aime mieux Grosjean (pii saute Librement dans son sabot.
Je pii'fèr»' aux Léonorcs Qu'inlroiluisaient les Dangeaux,
Les bons gros baisers sonores De mes paysans rougeauds.
Je préfère les grands souffles, Les bois, les champs, fauve abri.
L'horreur sacrée, aux pantoufles De madame Dubarry.
Je suis hors des esclavages ; Je dis à la honte : assez!
J'aime mieux les fleurs sauvages Que les gens apprivoisés.
Les hommes sont des ruines; Je préfère, ô beau printemps.
Tes fiertés pleines d'épines A ces déshonneurs contents.
J'ai perdu le Roquelaure Jasant avec la Boufflers; Mais je vois plus d'aube éclore Dans les grands abîmes clairs.
J'ai perdu monsieur le nonce, Et le monde officiel, Et d'Antin; mais je m'enfonce Toujours plus avant au ciel.
Décloîtré, je fraternise Avec les rustres souvent.
Je vois donner par Denise Ce que Célimène vend.
Plus de fossé; rien n'empêche, A mes pieds, sur mon gazon.
Que Suzon morde à sa pèche, Et Mathurin à Suzon.
Solitaire, j'ai mes joies.
J'assiste, témoin vivant,
130 LES CHANSONS DES lU'ES ET DES 1»0IS.
Dans los sombres claires-voics, Aux avontiiros du vont.
Parfois dans les priuK'vèn'S Court (juclquc ciifanl de quinze ans; Mes vieilles ombres sévères Aiment ces yeux innocents
llicn ne pare un paysage, Sous réternei firmament, Comme une fille humble et sape Oui soupire ol)srurement.
La Mlle aux Heurs de la bcrpe Parle dans sa belle humeur.
Et J'entends ce que la vierge Dit dans l'ombrt^ à la primeur.
J'assiste au germe, à la sève, Aux nids où s'ouvrent des j'cux, A tout cet immense rêve De l'hymen mystérieux.
J'assiste aux couples sans nombre, Au viol, dans le ravin, De la grande pudeur somlire Par le grand amour divin.
J'assiste aux fuites rapides De tous ces baisers charmants.
L'onde a des cieurs dans ses rides ; Les souffles sont des amants.
Cette allégresse est sacrée, Et la nature la veut.
On croit finir, et l'on crée.
On est Mitre, et c'est le meud.
J'ai pour jardinier la pluie, I/ouragan pour émondeur;
Je suis grand sous Dieu ; j'essuie Ma cime à la profondeur.
L'hiver froid est sans rosée ; Mais, quand vient avril vermeil, Je sens la molle pesée Du printemps sur mon sommeil.
Je la sens mieux, étant libre.
J'ai ma part d'immensité.
La rentrée en équilibre, Ami, c'est la liberté.
Je suis, sous le ciel qui brille, Pour la reprise des droits De la forêt sur la grille, Et des peuples sur les rois.
Dieu, pour que i'éden repousse, Frais, tendre, un peu sauvageon, Presse doucement du pouce Ce globe, énorme bourgeon.
Plus de roi. Dieu me pénètre.
Car il faut, retiens cela, Pour qu'on sente le vrai maître, Que le faux ne soit plus là.
Il met lui, l'unique père, L'Éternel toujours nouveau, Avec ce seul mot : Espère, Toute l'ombre de niveau.
Plus de caste. Un ver me touche.
L'hysope aime mon orteil, Je suis l'égal de la mouche, Étant l'égal du soleil.
Adieu le feu d'artifice Et l'illumination.
J'en ai fait le sarrifice.
Je chcrclio ailleurs le rayon.
D'augustes apothéoses, Me cachant les cicux jadis, Hemplaraient, dans des feux roses, Jéhdvah par Amadis.
On emplissait la clairière De ces lueurs qui, soudain.
Font sur ses pieds de derrière Dresser dans l'ombre le daim.
La vaste voûte sereine N'avait plus rien qu'on pût voir, Car la girandole gène L'étoile dans l'arbre noir.
Il sort des feux de Bengale Lne clarté dans les bois, Fièrc, et qui n'est point l'égale De Tàtre des villageois.
Nous étion?, rhène, orme et tremble.
Traités en jiays conquis Où se débraillent ensemble Les pétards et les marqui-.
La forêt, comme agrandie l'ar les feux et les zé|)hirs, Avait l'air d'un incendie De rubis et de saphirs.
On oflVait au jirince, au maître, Heau, fier, entouré d'archers, Ces lumières, snnirs [teut-ôtre De la torche des bûchers.
Cent mille verroteries Jetaient, flambant à l'air vif,
Dans le ciel des pierreries Et sur la terre du suif.
Une gloire verte et bleue.
Qu'assaisonnait quelque effroi, Faisait là-haut une queue De paon en l'honneur du roi.
Aujourd'hui, — c'est un autre âge, Et les flambeaux sont changeants, — Je n'ai plus d'autre éclairage Que le ciel des pauvres gens.
Je reçois dans ma feuillée, Sombre, aux mille trous vermeils, La grande nuit étoilée.
Populace de soleils.
Des planètes inconnues Passent sur mon dôme obscur.
Et je tiens pour bien venues Ces coureuses de l'azur.
Je n'ai plus les pots de soufre D'où sortaient les visions; Je me contente du gouffre Et des constellations.
Je déroge, et la nature, Foule de rayons et d'yeux.
M'attire dans sa roture.
Pèle mêle avec les cieux.
Cependant tout ce qui reste Dans l'herbe où court le vanneau Et que broute l'une agreste.
Du royal siècle à giorno;
Tout ce qui reste des gerbes, De Jupin, de Sémélé,
I3i LLS LIIANSONS DES RUES ET DKS BOIS.
Dos (lieux, des ploircs superbes, Un i)eu (le carton hrùU' ;
Dans les ronces paysannes, Au niilieu des vers luisants, Les chandelles courtisanes, Kt les lustres couilisans;
Les vieilles splendeurs brisées.
Les ifs, nobles espions.
Leurs altesses les fusées, Messcigneurs les lampions;
Tout ce beau inonde me raille, Éteint, oiiîueilleux et noir:
J'en ris, et Je m'encanaille Avec les astres le soir.
Je suis triste quand je vois l'homme.
Le vrai décroît dans les esprits.
L'ombre qui jadis noya Rome Commence à submerger Paris.
Les rois sournois, de peur des crises, Donnent aux peuples un calmant.
Ils font des boîtes à surprises Qu'ils appellent charte et serment.
Hélas! nos anges sont vampires; Notre albâtre vaut le charbon ; Et nos meilleurs seraient les pires D'un temps qui ne serait pas bon.
Le juste ment, le sage intrigue ; Notre douceur, triste semblant, N'est que la peur de la fatigue Qu'on aurait d'être violent.
Notre austérité frelatée N'admet ni Hampden ni Brutus;
i30 LES CHANSONS DES ^UES ET DES BOIS.
Le sylloirisnic de l'athée Est à Taise dans nos vertus.
Sur rhonncur mort la lionle flotte.
On voit, prompt à prendre le pli, Se recomposer en ilote Le Spartiate dénaoli.
Le ciel blêmit; les fronts végètent; Le pain du travailleur est noir; Et des prêtres insultours jettent De la fange avec l'encensoir.
C'est à peine, ù sombres années!
Si les yeux de Thomme obscurcis, L'aube et la raison condamnées, Obtiennent de l'ombre un sursis.
Le passé règne; il nous menace; Le trône est son premier sujet; Apre, il remet sa dent tenace Sur l'esprit humain qu'il rongeait.
Le prince est bonhomme, la rue Kst j)ourtant sanglante. — Bravo!
Dit Dracoii. — La royauté grue Monte sur le roi soliveau.
Les actions sont des cloaques,
Les consciences des égouts;
L'un vendrait la France aux cosaques,
Lautre vendrait ràinc aux hiboux.
I>a religion sombre emploie Pour 1(! sang, la guerre et le fer, Les textes du ciel (ju'elle |)Ioie Aux sens monstrueux de l'enfer.
La renommée aux vents répète Des noms impurs soir et matin.
Et l'on peut voir à sa trompette De la salive d'Arétin.
La fortune, reine enivrée De ce vieux Paris, notre aïeul, Lui met une telle livrée Qu'on préférerait le linceul.
La victoire est une drôlesse ; Cette vivandière au flanc nu Rit de se voir mener en laisse Par le premier goujat venu.
Point de Condés, des La Feuillades ; Mars et Vénus dans leur clapier; Je n'admire point les œillades De cette fille à ce troupier.
Partout l'or sur la pourriture, L'idéal en proie aux moqueurs, Un abaissement de stature D'accord avec la nuit des cœurs.
Mais tourne le dos, ma pensée !
Viens; les bois sont d'aube empourprés;
Sois de la fête; la rosée
T'a promise à la fleur des prés.
Quitte Paris pour la feuillée.
Une haleine heureuse est dans l'air ; La vaste joie est réveillée; Quelqu'un rit dans le grand ciel clair.
Viens sous l'arbre aux voix étouffées, Viens dans les taillis pleins d'amour
138 LES CHANSONS DKS HUKS K T UKS DOIS.
Oii la nuit vont danser les fées Et les paysannes le jour.
Viens, on t'allcnd dans la nalure.
Les niarlinds sont revenus; L'eau veut te conter l'aventure Des bas ôlôs »M des pieds nus.
C'est la grande orgie ingénue Des nids, dos ruisseaux, des forêts, Des rochers, des fleurs, de la nue:
La rose a dit que tu viendrais.
Quitte l'aris. Lu plaine est verte; Le ciel, cherché des yeux en pleurs, Au bord de sa fenêtre ouverte Mot avril, ce vase de fleurs.
L'aube a vouhi. l'aube superbe, Que |)Our toi le champ s'animât.
L'insecte est au bout du l)rin d'herbe Comme un maleiot au grand mât.
Que t'importe l'ouché de Nantes Et le prince de liénévent!
Les belles mouches l)ourdonnantes Emplissent Tazu!' et le vent.
Je ne comprends jjIus tes murmures Kt je me décla'"e content Puisijue voilà li!S fraises mûres Et que l'iris sort de l'étang.
Fuyons avec celle <|ue j'aime.
Paris troiilijr l'amour. Fuvon;
Perdons-nous dans Toubli suprême Des feuillages et des rayons.
Les bois sont sacrés; sur leurs cimes Resplendit le joyeux été; Et les forêts sont des abîmes D'allégresse et de liberté.
Toujours les cœurs les plus moroses Et le? cerveaux les plus boudeurs Ont vu le bon côté des choses S'éclairer dans les profondeurs.
Tout reluit; le matin rougeoie; L'eau brille; on court dans le ravin ; La gaîté monte sur la joie Comme la mousse sur le vin.
La tendresse sort des corolles; Le rosier a l'air d'un amant- Gomme on éclate en choses folles, Et comme on parle innocemment!
O fraîcheur du rire, ombre pure!
Mystérieux apaisement !
Dans l'immense lueur obscure On s'emplit d'éblouissement.
Adieu les vains soucis funèbres !
On ne se souvient que du beau.
Si toute la vie est ténèbres, Toute la nature est flambeau.
Qu'ailleurs la bassesse soit grande.
Que l'homme soit vil et bourbeux, J'en souris, pourvu que j'entende Une clochette au cou des bœufs.
Il est bien certain que les sources.
Les arbres pleins de doux ébats,
Les champs, sont les seules ressources (Jue l'àiiie humaine ail ici-ljas.
0 soliUKJe, tu m'accueilles Kt tu m'instruis sous le ciel bleu.
Ln petit oiseau sous les feuilles, Chantant, sulllt à prouver Dieu.
YI