‹ Les chansons des rues et des boisChapitre 55 sur 79 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

Madame, et de fermer la source Des songes sinistres et doux.

Maintenant, calmé, je regarde, Pour oublier d'être jaloux.

Un tableau qui dans ma mansarde Suspend Venise à quatre clous.

C'est un cadre ancien qu'illumine, Sous de grands arbres, jadis verts, Un soleil d'assez bonne mine Quoique un peu mangé par les vers.

Le paysage est plein d'amantes.

Et du vieux sourire effacé De toutes les femmes charmantes Et cruelles du temps passé.

Sans les étreindre, les années Ont couvert de molles pâleurs Les robes vaguement traînées Dans de la lumière et des fleurs.

Un bateau passe. Il porte un groupe Où chante un prélat violet; L'ombre des branches se découpe Sur le plafond du tendelet.

A terre, un pâtre aimé des muses Qui n'a que la peau sur les os, Regarde des choses confuses Dans le profond ciel, plein d'oiseaux-

Autrefois iiiséparablos, Et maintenant séparés.

Gaie, elle court dans les prés, La belle aux chants adorables;

La belle aux chants adorés, Elle court dans la prairie; Les bois pleins de rêverie i:e ses yeux sont éclairés.

Apparition exquise !

Elle marche en soupirant, Avec cet air conquérant Qu'on a quand on est conquise.

La toilette, cet esprit.

Celte déesse prisette, Qu'adore en chantant Lisette, A qui Minerve sourit,

Pour la faire encor plus belle Que ne l'avait faite Dieu,

Pour que le vague oiseau bleu Sur son front batte de l'aile,

A sur cet ange câlin Épuisé toute sa flore, Les lys, les roses, l'aurore, Et la maison Gagelin.

Soubrette divine et leste, La Toilette au doigt tremblant A mis un frais chapeau blanc Sur ce flamboiement céleste.

Regardez-la maintenant.

Que cette belle est superbe!

Le cœur humain comme l'herbe Autour d'elle est frissonnant.

Oh! la fière conquérante!

Le grand œil mystérieux!

Prévost craint pour Desgrieux, Molière a peur pour Dorante.

Elle a l'air, dans la clarté Dont elle est toute trempée, D'une étincelle échappée A l'idéale beauté.

0 grâce surnaturelle!

Il suffit, pour qu'on soit fou, Qu'elle ait un ruban au cou.

Qu'elle ait un chiffon sur elle.

Ce chiffon charmant soudain Aux rayons du jour ressemble, Et ce ruban sacré semble Avoir fleuri dans l'Éden.

Elle serait bien fâchée

Qu'on ne vît pas dans ses yeux

li)-2 LKS CHANSONS DKS HL'KS ET DES HOIS

Que de la coupe des cieux Sa lèvre s'est approchée.

Qu'elle veut vaincre et charmer, Et que c'est là sa manière, Kt qu'elle est la prisonnière Du doux caprice d'aimer.

Elle sourit, et, joyeuse, Parle à son nouvel amant Avec le chuchotement D'une abeille dans l'yeuse.

— Prends mon âme et mes vingt ans.

Je n'aime que toi ! dit-elle. —

O filin d'Eve éternelle.

0 femme aux cheveux flottants,

Ton roman sans fin s'allonge; Pendant (ju'aux i)laisirs tu cours, Et que, te croyant toujours Au commoncoment du songe.

Tu dis en baissant la voix :

— Pour la première fois, j'aime ! — L'amour, ce moqueur suprême, Rit, et compte sur ses doigts.

Et, sans troubler l'aventure De la belle aux cheveux d'or.

Sur ce cfpur, si neuf encor L'amour fait uiio rature.

Et l'ancien amant? Pùli.

Brisé, sans doute i\ cette heure Il se désespère et pleure?... — Écoute ce hallali ;

Passez les monts et les plaines La curée est dans les bols

Les chiens mêlent leurs abois, Les ileurs mêlent leurs lialeines;

Le voyez-vous? Le voilà.

11 est le centre. Il flamboie.

11 luit. Jamais plus de joie Dans plus d'orgueil ne brilla.

Il brille au milieu des femmes, Tous les yeux lui disant oui, Comme un astre épanoui Dans un triomphe de flammes.

Il cherche en face de lui Un sourire peu sévère, 11 chante, il lève son verre, Éblouissant, ébloui.

Tandis que ces gaîtés franches

Tourbillonnent à sa voix,

Elle, celle d'autrefois,

Là-bas, bien loin, sous les branches,

Dans les taillis hasardeux, Aime, adore, se recueille, Et, près de l'autre, elle effeuille Une marguerite à deux.

Fatal cœur, comme tu changes!

Lui sans elle, elle sans lui !

Et sur leurs fronts sans ennui Ils ont la clarté des anges.

Le séraphin à l'œil pur Les verrait avec envie.

Tant à leur âme ravie Se mêle un profond azur !

Sur ces deux bouches il semble Que le ciel met son frisson;

l'Ji LES CHANSONS DtS ULES KT DKS MOIS.

Sur l'une erre la chanson, Sur l'autre le baiser tremble.

Cos C'ircs s'aimaient jadis; Mais (jui viciuirail le leur dire Forait éclaler de rire Ces bouches du paradis.

Les baisers do l'autre année, Où sont-ils? Quoi! nul remord!

Non! tout cet avril est mort, Toute cette aube est fanée.

Hall ! le baiser, le serment.

Rien de tout cela n'existe.

Le myosotis, tout triste, Y perdrait son allemand.

Elle! à travers ses lonf,'s voiles, Que son regard est cliarniant!

Lui! comme il jotto ^'aiment Sa chanson dans les étoiles!

Qu'elle est belle! (Ju'il ost beau 1 Le morne oubli prend dans l'ombre, l'ar degrés, l'épaisseur sombre De la pierre du tombeau.

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