‹ Les chansons du soirChapitre 35 sur 36 · LÉGENDE DES ALPES VAUDOISES · texte numérisé non relu

LÉGENDE DES ALPES VAUDOISES

De Gryon, le haut village,

•du entend le sourd concçrt Du torrent dans le fond vert Où l’on suit son blanc sillage, De Gryon, le haut village.

Sous les monts et sous les bois, •

Dont les échos lui répondent,

Avec les siens se confondent,

Que nous dit sa forte voix,

Sous les monts et sous les bois ?

Sa voix est toujours la même,

Il roule éternellement Le même flot écumant ;

Gomme à nous, c’est son problème.

Gomme à nous, toujours le même.

Il ne dit rien, et dit tout Pour qui sait comment s’écoule Get autre flot qui nous roule Où chacun arrive au bout ;

Il ne dit rien, et dit tout.

Dans sa course sans mémoire.

Il a pourtant ramassé Une fleur du temps passé, - Sombre fleur, toute la gloire De sa course sans mémoire. '

En des âges $i lointains Qu’il n’en reste aucune trace,

Où des gens d’une autre race Habitaient les monts hautains; En ces âges si lointains, • .

Où d’un lait gardant sa crème .

Vivait le monde jia.issant ;

Où d’ailleurs, comme: à présent.

Plus d’un vivait pour soi-même, De son lait gardant la crème ; * .

Ce ghcier qui là-haut dort, Accroupi soUs ses rocs. sombres.

Sur sa moraine en décombres, •

N’était pas ce vallon mort,

Ce glacier qui là-haut’dort.

Son nom même est d’un autre âge :

« Plan- névé, » dans le roman Parlé sur le bleu Léman ;

« Plan -de-neige, » en beau langage Son nom même est d’un autre âge.

Gomme un cirque crevassé.

Avec son arène blanche Qui s’évase et qui se penche.

Il est là, haut adossé,

Comme un cirque crevassé.

Autrefois, vert élysée,

Ses gradins aux cent couleurs Etaient tout brodés de fleurs El de perles de rosée ,

Autrefois vert élysée !

11 avait de grands chalets,

Bâtis de rouge mélèîe,

Où. pouvaient tenir à l’aise Maîtres, femmes et valets ;

Il avait de grands chalets.

C’est là qu’au son des clochettes Le printemps voyait monter Cinq cents vaches, sans compter Veaux, génisses et chevrettes.

Tous agitant leurs clochettes.

Ce murmure doux et clair Jusqu’aux cimes se prolonge;

On croit être dans un songe ,

Et l’ouïr flotter dans l’air En murmure doux et clair.

A travers le pâturage Un ruisseau va chuchotant,

En un lac va.s’aïrêtant,

Puis, de nbuveau, s’encoufagé ‘ ; A travers le pâturage.

Tout un monde de vachers', .

Pèresi mères, leurs familles,

• Vieillards verts et sans béquilles.

Vivant là sous les rochers^

• Tout un monde de vachers.

Du vieux* temps vieilles images:

On dît que, près des chalets, '

Quand ils’ jouaient aux palets,

’ C^était avec des fromages :

Du vieux temps vieilles images.

Ils en jettent un petit.

Puis leur bras . tendu sè joue D’un aussi grand qu’une roue.

Et le disque retentit En un bond sur le petit.

Le soir, au tournant des cimes, ■ ' .

Ils rappellent en chantant • . .

Les vaches qui vont’ bro’ütant Sur la pointe des abîmes.

Le soir, au tournant des cimes. • . . ,

Tout le jour à leur labeur.

Ou fauchant dans la prairie, * ‘ •

Ou trayant dans, l’écurie.

Ils n’ont ni souci ni peur, • ;

Tout-le jour à leur lajbeur.

Leur peau n’en est paS; moins blanche ; • Et, comme eux sans embarras.

Grandes filles aux grands bras

Y retroussent bien la tnanche ;

Leur peau n’en est pas moins blanche»

Quand elles vont au lavoir.

Les vachers qui s’eri reviennent Font que leurs troupeaux se. tiennent ‘

Plus longtemps à l’abreuvoir, Quand elles vont au lavoir.

Ainsi vivaient à leur guise,

Loin du monde, ces bergers, Repoussant les étrangers.

Ne craignant ni vent ni bise.

Ainsi vivant à leur guise.

Leur val a de tels remparts.

Prend si bien ses avenues.

Que, plus haut, filent les nues.

Plus bas, traînent les brouillards ; Leur val a de tels remparts.

L’hiver seul y met sa glace.

Sa neige, son aquilon.

Quant aux maîtres du vallon , Leur cœur dur a toujours place Pour la neige et pour la glace.

Digilized by Cooglc

Un soir qu’ils étaient assis Devant leurs portes fumeuses,

Et sur les plaines brumeuses Leurs yeux flottant indécis,

Un soir qu’ils étaient assis,

Ils relevèrent la tête.

Voyant soudain devant eux Une vieille à l’air honteux,

Qui leur faisait sa requête.

Ils relevèrent la tête.

— J’ai grand’soif et j’ai grand’faim.

Mes bons amis, leur dit-elle :

J’ai souffert peine mortelle,

Mais qui va passer enfin.

J’ai grand’ soif et j’ai grand’faim.

— Eh ! d’où sors-tu donc, la vieille?

Firent-ils sans se lever : .

Voit-on jàmais arriver Si tard.visite pareille ? '

Eh ! d’où sors-tu donc, la vieille ?

— Par monts et vaux, tout le jour, Cherchant les plantes secrètes

Que Dieu cache en leurs retraites,

J’ai couru, fait maint détour, •

Par monts et yaux, tout le jour.

• — Oh I tu peux gaYder tes herbes.

Vieille, nous nous p.ortons bien.

Nous n’avons besoin de rien^

Dirent ces hommes superbes :

Oh ! tu peux garder tes herbes. .

— La nuit monte et n’est pas loin, Les pics la renflent plus noire,..

Rien (ju’un peu de lait à boire; • Pour ma couche, un peu de foin. .

La huit monte-et n’est pas loin.*

; — Vieille, cesse ton ramago!

De notre foin, s’il te plaît,

Nous ne'faisons que du lait,

Et du lait que du fromage. .

Vieille, cesse ton ramage !

' — Soyez bons, a.yez pitié !

Je suis faible,* et je demeure Tout Jà-bas, ^ que je meure Si je puis m’y^ rendre â pied !

Soyez bons, ayez pitié !

' — Oui, c’est là toft fin langage Ce soir, un de nçs chalets-;

Demain, l’un de nos mulets Pour transporter ton bagage :

N’est-ce pas ton fin langage ?

— Bons vachers, ne riez pas !

Chez moi je pourrais me rendre • Que je n’y saurais où prendre

De quoi faire un seul repas.

Bons vachers, ne riez pas !

— Pour ta soupe et ton potage.

Eh ! n’as-tu pas mieux que tout :

Tes herbages de haut goût ?

Nous n’avons que du laitage, Nous autres, pour tout potage :

— Puisque vous raillez ainsi, C’est pour moi de bon augure.

Avec l’aube, je vous jure Que je serai loin d’ici.

Puisque vous raillez ainsi.

Soyez bons ! dit-elle encore.

— Pourquoi bons ? c’est le moyen D’être pauvre et m’être rien.

Cherche ailleurs qui te restaure.

— Soyez bons ! dit-elle encore.

— Pourquoi bons, quand la bonté N’est que sottise et faiblesse ?

Donne-t-elle la noblesse, >

La fortune, la santé?

Pourquoi bons ? sotte bonté !

Va ! la descente est aisée ;

Le sentier’ te conduira,

La lune te guidera.

Qu’est-ce qu’un peu de rosée !

Va ! la descente est aisée.

Pour loger les paresseux Nous n’avons lit ni cuisine.

Digilized by Cooglc

Fusses-tu notre cousine, ;

. Nous ne sommes pas de ceux • • ' ' * .

Qui logent les paresseux.

Et chacun lâche son siège,

Mince appui n'ayant qu’un' pied, Où l’étranger qui s’assied .

S.e sent flotter comme un liège.* Chacun donc lâchant son siège,

Ils rentrèrent au chalet,

Riant d’un rire suprême,

•.Et soupèrent de' leur crème, ‘

De leur beurre et de leur lait.

'Ils rentrèrent au chalet.

' Pour mieux railler la bégueule,

^Is font rôtir, sans quartier,

* Un froinage tout entier, •

De lâ taille d’une meule, ’

Pour mieux railler la bégueule.

Cë ne sont là grands débours :

Tels fromages, sur trois files, • Sont' rangés, en hautes piles Qui ressemblent à des tours.

Ce ne. sont là grands débours.

La vieille alors de la porté • - En grommelant s’éloigna,

Tout à coup se retourna.

Et cria d’une voix forte,

Le bras levé vers la porte : •

« Gens sans cœur, soyez maudits.

Maudits dans votre avarice, - Maudits en tout, et périsse >

L’orgueil qui vous a roidis.

Gens sans cœur, soyez maudits !

» Périsse le val, périsse Le lieu par eux infecté I Qu’il ne soit plus fréquenté.

Que rien n’y croisse et mûrisse.

Avec lui que tout périsse !

» Qu’il n’ait plus d’autre terroir Que la roche et que la glace.

Et que la neige y remplace Le sol chaud, fécond et noir !

Qu’il n’ait plus d’autre terroir I

» Qu’il n’offre abri ni toiture, Qu’il soit aride comme eux,

Et qu’il en reste fameux,

Parmi la race future !

Qu’il n’offre abri ni toiture !

» Fier vallon des hauts sommets, Charmant vallon que je pleure, Ils t’ont perdu ! voici l’heure ;

Tu ne renaîtras jamais.

Fier vallon des hauts sommets. »

De sa voix retentissante Elle ameute ainsi les airs.

Et déjà des bois déserts La plainte est plus gémissante,

A sa voix retentissante.

« Que dit-elle là-dehors ?

Firent les bergers à table :

Cette vieille insupportable

Digilized by Cooglc

Est donc folle de son corps •

.Que dit-elle là-tdehors? t •

• » Ou sorcière, on l’en soupçonne, »

F’it un autre en s’avançant,

• Et déjà la pourchassant...:*

Mais il ne vit rien.... personnel

.Ni la vieille qu’il soupçonne.

•Tout était silencieux.

Seul, lê. ruisseau qui serpente- • Jasait en suivant la pente.

Sur la terre et dans les cieux.

Tout était silencieux. ’

« Enfin, la voilà partie !

Bon voyage ‘et bonne nuit 1

Et qu’elle aille où la conduit

:Gelui dont elle est isortie I » •

Enfin, la voilà partie !

» Qu’il la'mène à leura. sabbats,

Et qu’il nous laisse tes nôtres 1 Notre bien n’est pas pour d’autres.

Bonne joie et beaux ébats !

Qu’il la mène à leurs sabbats ! »

Là-dessus, grande risée.

Puis l’un d’eux encor sortit,

Mais rentra l’air interdit,

La mine décomposée.'

Là-dessus, grande risée.

« Il a vu son fouet d’éclairs :

Ses yeux, dit-il, sont de flamme ;

C’est pourtant la même femme.

Mais à cheval dans les airs.

Et tenant un fouet d’éclairs. »

« — En 'voilà du sortilège I • . •

Firent- ils: allons-y voir..!.

Que disais-tu?... tout est noir,

Et je crois, pardieu, qu’il neige :

En voilà du sortilège !

» Vois ! pas plus que sur la main De sorcière au regard louche.

L’orage, en passant, nous touche; Il n’y paraîtra demain Pas plus gros que sur la main. »

D’un drap blanc plus fin que toile Le val est déjà couvert ;

Il change son manteau vert.

Comme un mort dont l’œil se voile.

En un drap plus fin que toile.

Ayant huché leurs troupeaux Vers la chaude et vaste étable,

Ils se sont remis à table ;

Ils reprennent leurs propos,

Ayant huché leurs troupeaux.

« Les monts, qu’il neige ou qu’il vente.

Sont solides, dieu merci!

Nous ne craignons rien ici.

Nous n’avons nulle épouvante.

Sur les monts qu’il neige ou vente.

» Contre le froid de la nuit Que le vin nous soit en aide :

C’est le souverain remède, '

Le meilleur qu’on ait produit Contre le froid de la nuit. »

Un tonneau moins long que large Attendait qu’on le goûtât.

Attendait qu’on le fêtât’;

D’uïi mulet cé fut la charge,

pn tonneau moins teng que large.

^Is lé versent bouillonnant Dan? la chaudière qui gronde,

•Èt s’étonne dé cette onde,

De ce flot plus rayonnant,

Qù’on lui verse bouillonnant. .

Chacun y puise à la ronde ; '

La cuillère en bois sculpté Y plonge de tout côté ;

C’est Une source profonde.

Chacun y puisé à la ronde.

' Chacun. chante sa chanson, . . .

‘ L’un à part, d’autres ensemble :

, « Mes amis, que vous en semble ?

Le bon' vin n’est-il pas bon? »

Chacun chante sa chanson, :

« .Vivent l’amoiir et la joie j Meiiré le chagrin l .

Que le pèlerin ; :

. S’égare ou se noie, .!

Viverit 1 -amour et la joie ! » '

Cependantil'se fait tard, ‘

E); la lampe soupçonneuse ;

Suit dans l’ombre caverneuse • Ceux qui jasent à l’écart.

Cependant il sé fait tard-, [j • '

En un- coin, la jeune fille

Feint déjà de dénouer

Ses cheyeux, pour mieux Jouer

Sous cet or où son œil brille.

En un coin, la' jeune fille.!

Son bfas, comme un flot.de lait.

Se mêle à ces vagues blondes ;

Mais qui veut boire à ces ondes, Ce qu’il boit c’est un soufflet, Parti comme un flot de lait.

Tandis qu’on rit de la noise Et d’autres menus tracas, Tout à coup un grand fracas Fait trembler le toit d’ardoise, Tandis qu’on rit de la noise.

« Ecoutez 1 » dit une voix Du milieu de la tempête Qui rugissait sur leur tête :

« Pour cette dernière fois, Ecoutez 1 disait la voix. »

» La vieille, sur la montagne,

Est tombée en un ravin ; Portez-lui de votre vin ;

Que l’un de voua l’accompagne.

Pauvre vieille en la montagne. »

« Notre vin,' nous l’avons bu.

Vas-en demander au diable ! »

Crie, en chœur impitoyable.

L’impitoyable tribu.

« Notre vin, nous l’avons bu. »

Il se fit un grand silence.

Et comme un vide dans l’air ; Puis, ce fut comme une mer Qui s’ébranle et se balance !

Puis encore un grand silence. ,

La mer oscillant ainsi.

C’est la haute mer neigeuse,

La haute mer orageuse,

Bién’.que spn (lot soit durci,

La mer oscillant ainsi.

Elle a forcé sa crevasse,

Rompu sa digue de roc.

Se fraie un lit comme un soc.

Et comme un trait vole et passe ;

Elle a forcé sa crevasse.

Son tpnnerre a retenti.

Et la voilà qui surplombe,

La voilà qui penche et tombe.

Déjà tout est englouti.

Son tonnerre a retenti.

Cascade à- la blanche crête,.

Vastes pans de bleus glaciers,

Pics s’écroulant tout entiers ; '

Sur le val elle s’arrête,

Cascade à la blanche crête. .

Dans leur tombe de rochers,

Sa nouvelle plate-forme, .

Elle a, sous sa vague énorme, ' Chalets, troupeaux, et vachers.

Dans leur tombe de rochers'.

Au moment de rendre compte

De biens toujours si .flottants.

Ils n’avaient pas èu le temps .

D’avoir peur, ni d’avoir honte, .

Au moment de rendre compte.

Tout .fut fait en un clin d’œil.

Ces cheveux que sur sa joue La jeune fille dénôué.

Sont dénoués au cercueil, ■ Tout fut fait en un cljn d’teil.

, Seul échappe à l’avalanche Le ruisseau, même plus grand ;

Il est devenu torrent,

Et son écume, plus blanche.

Seule échappe à l’avalanche.

C’est là ce que dit sa voix, , Lorsqu’on passant il la roule Et, comme nous, qu’il s’écoule Sur les débris d’autrefois.

C’est là ce que dit la voix.

De Gryon, le haut village.

On entend le sourd concert Du torrent dans le fond vert, Où l’on suit sonblanc sillage.

De Gryon, le haut village.

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