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LES TROIS LARRONS

Nos filous, dit-on, ne sont rien,

Les bons nous viennent d’Angleterre ; Mais j’en sais un qui les vaut bien, Qui les dépasse et les enterre.

Toujours veillant, rôdant toujours.

Partout sans bruit sachant se rendre, Il réussit dans tous ses tours •

Et ne se laisse jamais prendre.

Il dresse à tous ses guels-apens, Chacun de nous est sa pratique,

.Et c’est ainsi qu’à nefs dépens Il renouvelle sa boutique. .

C’est là qu’on verrait étalés,

Si quelqu’un savait sa cachette,

Tous les objets qu’il a volés,

Et que personne ne rachète.

Pour lui payer un seul d’entre eux.

Nul, en effet, n’est assez riche.

Outre qu’il n’est pas généreux,.

Ce maitré-filou qui nous triche.

Il vole ses cheveux à l’un.

Dont la tempe, aux sillons arides,

• Sans nul épi, ni blond ni brun, v N^est plus qu’un vaste champ dè rides’.

A l’autre il vole ses amouis, • -

' De sorr printemps riants riïensüi^es ; • A celui-là,, ses heureux jours,

A celui-ci, ses heureiix songes.-

L’œil impassible et sans pitié.

Il assiste à notre souffraiice.

Nous vole même l’amitié.

Nous voie même l’espérance.

A tous entin, d’un ris moqueur.

Il nous 'surprend notre jeunesse.

Et tue aussi même le cœur.

Sans que jamais rien y renaisse. .

Et dans cela, nui air malin.

Nul fauve éclair, nul regard louclie ; Le pas léger, .l’abord câlin :r On né dirait:pas qu’il y touche.

Mais ce qui cause un vague eflVoi,

Et nous rend presque ses intimes, C’est qu’on l’écoute malgré soi,

Et qu’il console ses victimes.

Le Temps, ainsi toujours au guet.

Est ce voleur au grand front chauve, Qui sur nous tous fait son paquet,

Rit dans sa barbe, et puis se sauve.

J’en sais pourtant un autre encor Qui dans son art est plus grand maître.

Qui nous vole un plus lin trésor Et plus à fond nous pille en traître.

Ce qu’il détourne à son profit.

C’est le trésor de nos pensées :

Il souffle, et cela seul suffit.

Les voilà toutes dispersées.

El lés allaient du bon côté,

Il leur fait prendre une autre route, Ternit ieiir jeune pureté,'

Et dans leur foi; glisse le doute,

11 en attire à lui les fils,

En dérange,, en noircit la trame, •

Et par. là, de ses doigts subtils,

Ce qu’il nous vole, c’est- notre- à mè. j

Il la caresse, il la.séduit, ■ ‘

A son feu de mort il l’embrase,

Et nous laisse, i^ur tout produit, j Un cœur qui se brise ou se blase. ' , j ■

Car si son texte est de prêcher.

Le Plaisir à la' face pâle.

C’est pour qu’on s’en dresse un bûçher, Comme autrefois Sardanapale.

Puis, dans ses fers brûlants et lourds, Quand il tient nos âmes déchues,

On voit alors, sous le velours.

Apparaître ses mains crochues.

Le pis de tout, c’est qu’on se plaît Sous ce maître au pouvoir sans bornes.

Encor qu’il doive être fort laid Avec sa queue, avec ses cornes.

Nos bons aïeux du moins ont cru Voir ainsi ce voleur suprême. "

Cornes et queue ont disparu ;

Le voleur a-t-il fait de même?

Qu’il existe avec ou sans corps.

Qu’il ne soit rien, ni vent, ni flamme.

Si ce n’est lui, c’est nous alors Qui nous volons la vie et l’âme.

Nous, Tètre humain vivant en nous,' Chagrin, rusé, flottant, bizarre,

Qui, de son propre bien jaloux.

Nous en dépouille et nous égare.

Donc, un troisième grand larron.

Qui vient à bout de ce problème :

De saisir maître Âliboron Et d’être Aliboron lui-mème.

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