DANS LA FUP.LT
Nous avons encor deux ou trois secondes ; La lune, là-bas, vient de se lever :
Causons. L'air est doux, vos tresses sont blonde; Et votre regard, ebère. lait rêver.
("."est contagieux, venant des étoiles.
Ces belles, là-baut, se font les yeux doux : La nuit couvre tout de ses chastes voiles. On peut s'adorer comme de vrais fous.
A peine le vent, triste et doux poëte, Fait vagir encor les bois apaisés ; Et moi, cependant, sur ta blonde tète Je mets la chanson de mes longs baisers.
DANS là FORÊT. 39
La lune montait derrière les murs Pour nous regarder à travers la brume ; Nos lèvres étaient comme deux fruits mûrs Que le vent des plus frais baisers parfume.
L'amour nous cuivre ainsi qu'un vieux vin ; Nos cœurs sont tout pleins d'immortels délires, Pour avoir cueilli ce printemps divin Où s'épanouit la fleur des sourires !
XYU
Tu sais comme, l'autre soir, Le petit sentier que j'aime Te fit peur, étant tout noir, Et te fit rire quand même.
Tu t'appuyais à mon bras ; Tu sais, — nous nous regardâmes, Et les « Ne m'oubliez pas »
Avaient ce soir-là des âmes.
Des âmes, non des couleurs,
Des sourires, non des feuilles ;
C'est comme cela, les fleurs, Toutes les fleurs que tu cueilles.
bll comme tu te taisais, Effeuillant des marguerites, Moi, dans l'ombre, je baisais Tes mains blanches et petites.
J'aime les verts sentiers qui s'effacent là-bas Au brumeux horizon de la plaine muette. J'ai laissé bien souvent se perdre là mes pas, Chaque jour dans mon cœur étant un jour de fête.
Mais surtout lorsqu'un soir de juin, tiède et joyeux, Apaisant par degrés tous les bruits de la plaine, On n'entend plus au loin que le vent des hauts lieux, Et des oiseaux de nuit la musique lointaine...
Moi, je suis le chemin que bordent les grands blés Doucement .agités au vent frais des soirées ; Et, quand monte la lune aux cieux immaculés, Je rêve de son front aux pâleurs adorées.
Je rêve de ses yeux fatigués et si doux, Du plaisir infini des longues causeries, De la naïveté des premiers rendez-vous, De ses bras amoureux aux étreintes chéries.
Car j'ai, par elle, appris à tout aimer, les bois El le marcher si doux sur les feuilles fanées, Les vents et les flots bleus aux musicales voix, Et la nature, jeune en dépit des années.
Aussi, dans le silence, aux choses de la nuit Je livre le secret de mon àme trop pleine, Et l'ineffable nom de mon amour, sans bruit, Parcourt comme un frisson les grands blés de la plaine.
Votre Altesse blonde s'honore Très-peu de mon amour, qui sait ?
Car mon nom, certe, est plus sonore Que les louis de mon gousset.
Mes rimes sont millionnaires Et mes souliers très-peu cirés ; Mais les arbres sont débonnaires Aux poètes énamourés,
Les blés put laissé leur poussière aux rebords de mon grand chapeau, Et les baisers de la lumière M'auront bientôt tanné la peau.
Avec un arbuste pour canne, Je m'en irai par les chemins, Dans la liberté paysanne Qui permet de montrer ses mains.
Mais qu'importe ? mon front ne ploie Sous la charge d'aucun souci, Je vis, je t'aime, et j'ai la joie D'être tout seul au monde, ici !
Je vais, philosophe et bohème, Glanant des strophes et du pain, Faisant éelore mon poème Dans la poussière du chemin.
Lorsque la route est bonne, j'aime, Avec un bâton dans la main, Vagabonder, rêvant quand même Aux splendeurs de l'azur sans fin.
DANS IV PORBT.
Toujours i\iv, ét.itit de la
De ceux qui couchent dan- I- b
Je m'en vais ainsi, frêle insecte ;
Sachant, dans un éclat de \"i\.
Si rie larmes mon œil s'humecte, Rire et sangloter à la fois.
Sur mon front penche d'invisibles ailes Pour me rafraîchir se posent parfois ; Mes yeux alourdis n'ont plus d'étincelles, Et je dors gaiment sous l'ombre des bois.
Ou bien, les yeux clos, mais l'esprit alerte, J'écoute chanter le coucou lointain, Et bruire en chœur, dans la forêt verte, Chênes et bouleaux au vent du matin.
Je ii \ain souci dans la tète,
L'azur infini me sourit encor; Et mon seul ami, dans ces temps de fête, E^t un Mcu Shakespeare enluminé d'or.
50 LES CHAKSOXS JOYEUSES.
un
Vn beau couchant de pourpre étale Sa bannière au front du ciel bleu, Et, d'une flèche horizontale, Perce le cœur comme un adieu.
Ou ue sait quelle fierté triste
Tombe du riche firmament
D'or, d'escarboucle et d'améthyste
Que la brunie endort mollement.
Dans l'air lourd et velouté flotte lin- poussière «le soleil ; Le ruisseau d'argent, qui sanglote Sur la mousse, en devient vermeil.
Comme un flot tranquille, la prée,
Berçant ses brins d'herbe fluets, Porte une écume diaprée l)e boutons d'or et de bluets.
Tout est superbe et las. 11 semble Que de longs soupirs musicaux Poussés par l'orme ou par le tremble Gémissent les lointains échos,
Le ciel, bordé d'éclairs farouches, Couve la terre en pâmoison; Et l'éternel sceau de leurs bouches Kst le baiser de l'horizon.
XXTII
Le bois antique et jeune encore Dans sa beauté calme apparaît, Empourpré de lueurs d'aurore :
Salut, cliènes de la forêt !
Vous vivez entre deux abîmes, Plongeant du pied sous le sol dur, Et portant vos têtes sublimes Au cœur de l'immortel azur.
Vous avez la grâce el la lune, Car les oiseaux vous font chanter, Et sur votre rugueuse éeorec L'effort du temps vient avorter.
Aussi, malgré la bise noire, L'hiver nu, le stérile été, Vous portez fièrement la gloire De votre verte éternité !
Mais vous, les géants vainqueurs des tempêtes, N'avez-vous parfois envié nos sorts, Lorsque vous voyez, inclinant vos têtes, Mes chères amours qu'en mes bras j'endors?
Et n'avez-vous pas désiré, grands chênes, Votre liberté, pour marcher un jour A travers la vie, et, rompant vos chaînes, Vous jeter aux bras d'un vivant amour ?
Le calme éternel peut-être vous lasse ; La sève bouillonne en vos bras nerveux ; Et vous secouez alors dans l'espace Frénétiquement vos sombres cheveux !
ni
Et puis vous pénétrez dans la cité malsaine, Taillés et façonnés par quelque rude main, Vous courbez votre orgueil devant l'orgueil humain, Et vous voilà faits lits d'un lupanar obscène.
Ou bien, noirs de charbon, vous voguez sur la Seine, Avec les grands quais droits et nus pour seul chemin. Hier, un vieillard vous prit pour béquilles; demain, Cercueils, vous jugerez notre dernière scène,
Peut-être vous prendrez notre vie en pitié ; La douleur en remplit au moins une moitié, Et le reste à courir au hasard se disperse.
Et vous vous souviendrez des nuits de frais sommeil, Des feuillages profonds qu'un gai rayon d'or perce, Et de votre existence immobile au soleil
DANS LÀ FORÊT. 5b
Mais malheur aux vaincus ! L'homme dit : « Peu m'importe; Je suis le roi du monde, et n'ai point de remord ; Je ne prends pas l'avis de cette forêt morte.
« Et, comme les sultans trop au-dessus du sort Pour admettre personne à boire dans leur verre, Je veux vivre tout seul, sans témoin, ni support.
« Pas de murmure, ici! je suis un roi sévère
Devant qui la matière est sur ses deux genoux ;
Je ne veux point qu'on m'aide, et veux qu'on me révère.
« Vous, chênes, mes aînés, ne soyez point jaloux; Je pourrais vous tailler, vous plier, vous détruire, Et vous faire sauter en l'air comme des clous.
« Dans les ouragans noirs vous aurez beau bruire, Lorsque j'emboucherai ma trompette ou mon cor Vous vous tairez, sachant que ma torche va luire.
« Ah! vous fouillez le sol ! j'irai plus bas eucor : Je plongerai mon poing dans le sein de ma mère, Et l'en sortirai plein de diamant et d'or.
<( Ah ! vous percez le ciel ! Malgré la bise amère, Et la trombe et la nuit, je l'escaladerai, Monté sur le Réel, et non sur la Chimère!
« Tu vois bien que je suis le plus fort, bois sacré Que ne protège plus la sombre Proserpine; Le Druide est lui-même à tes pieds enterré.
« Donc, à moi seul, à moi le viol et la rapine ! Qui voudra m'arrèter dans mon nouveau chemin, Je saurai lui tresser sa couronne d'épine.
« Sur les grandes forêts posant ma large main, Pour voguer, pour courir, j'aurai de la matière ; Et si mon corps, ailé, peut s'envoler demain,
« Je planerai, vainqueur de la nature entière. »
li.VNS I.A 10 11 ET. 57
J'irai dans la plaine où le vent répète On chant dans les blés, les blés, les blés d'or; J'irai dans la plaine où tout est en fête, Pour chômer le saint nommé Messidor.
J'irai dans la plaine avec ma mignonne Pour cueillir des fleurs, des fleurs dans les blés Car ma bien-aimée aime une couronne Faite de bluets par moi rassemblés.
La plaine sera toute parfumée
De baisers cueillis à l'ombre des murs,
Et je chanterai pour ma bien-aimée
La chanson des blés, des blés, des blés mûrs.
Voici qu'un vent du Nord tout à coup s'est levé Qui balaye le ciel et qui remplit mes voiles; Et c'est la nuit, — je crois avoir longtemps rêvé*
— Une à une je vois s'éteindre les étoiles.
Me-- \eux étincelants vont se noyer de pleurs Et mon hymne de joie expirer sur ma bouche ; Et voici que le vent a remporté les fleurs Dont, le soir nuptial, il parfuma ma couche.
Et je vais, le front bas, reprendre mon chemin, Seul à travers la vie — un vrai désert torride — Laissant derrière moi tout ce que j'ai d'humain, La jeunesse et l'amour avec un front sans ride.
Le soleil d'été darde ses traits d'or.
Le ciel est tout triste en sa beauté fière ; Solitairement il rêve et s'endort Dans une aveuglante lumière.
Nos mois de printemps sont bien loin déjà, Et bien loin aussi dans le passé vague, Le soir où ton cœur d'enfant échangea Tout son amour contre une bague.
Une bague d'or, divin talisman Qui joint doucement mon àme à la tienne, Et qui porte écrit le premier serment Pour qu'à jamais il t'en souvienne.
DANS LA FORÊT. fil
Le temps est bien loin où, par les chemins, Nous nous en allions eu cueillant des roses, Où je sériais bien tes petites mains En te disant de douces choses.
Où je te parlais, sous les chênes verts, De l'émotion des choses lyriques, Où je te disais mes plus jeunes vers Et mes rêves les plus féeriques.
in
Or, le temps reviendra des beaux amours joyeux Et des soupirs voilés qui montent vers les deux. Dénouant tes cheveux aux plus fraîches haleines Du vent mystérieux qui passe sur les plaines, Nous reprendrons, dans un sonore et long baiser, Le rêve interrompu que rien n'a pu briser. Et tu mettras ta main dans ma main, et la lièvre De tant de voluptés marquant toujours ta lèvre, .Nous resterons unis longtemps : et nos vingt au-. Ivres de souvenirs, ayant soif de printemps,
Reviendront voir les bois et piétiner les mousses Qui nous offraient un lit aux nuits calmes et douces, Pour ouïr la chanson qui tremble dans les nids Et qui fait palpiter les arbres rajeunis.
Or, avant ce jour-là, couché dans l'herbe épaisse, Je veux fermer les yeux, oubliant la tristesse Du si mélancolique adieu, pour ne plus voir Que mes rêves ouvrant leurs ailes dans le soir, Et vivants devant moi, tout souriants et roses, Comme ils prendront un jour place parmi les choses.
Nous mettrons donc sur le contrat :
a Deux fois vingt, cela fait quarante. » Si la chose est extravagante Chacun au diable s'en ira.
C'est une habileté profonde :
Deux fois vingt! — nous serons très-vieux. Les gens riront à qui mieux mieux, Mais nous nous moquerons du monde.
M t LES CHAH80KS JOYEUSES.
Pourvu qu'où puisse s'adorer, Nous ne trouverons rien a dire ; Et puis, nous aimerons à rire, Il est toujours temps de pleurer !
Je ne te dirai plus : « Mon âme, »
Cela sent trop son amoureux.
Il est gai d'être sérieux, Et je t'appellerai : « Madame. »
Nous aurons, comme les oiseaux, On nid — nouveau chaque semaine Une petite maison pleine De baisers et de madrigaux.
Ou nous nous en irons, mignonne, Faire la chasse aux papillons.
Et tresser dans tes cheveux blonds Des lilas lilas en couronne.
Lilas, vos frissons sous le ciel doré
Sont contagieux et troublent les âmes;
En avril chacun est énamouré,
Vous pour la rosée, et nous pour les femmes.
Lilas, nous aimons vos premiers parfums Comme nous aimons un premier sourire, Et nos cœurs, ainsi qu'aux amours défunts, Quand vous vous fanez pleurent sans rien dire.
Quand les bruits du jour se sont apaisés, Votre doux murmure au vent des soirées Accompagne bien le bruit des baisers Que nous mendions à nos adorées.
Ma chère, au prochain mois d'avril, Si le hasard nous prête vie, Nous reviendrons du long exil Où l'hiver triste nous convie.
Hors de ces grands murs étouffants Qui cacheraient l'azur splendide, Nous courrons comme deux enfants, Sans morne pensée, et sans ride.
Tes yeux éclatants reluiront Au travers de ta chevelure, Dont le flot baignera ton front Qui n'a tristesse ni souillure.
Vous abriterez notre nid, 0 branches vertes et flexibles, Et nos baisers dans l'infini S'évanouiront invisibles,
W'Yll
Ainsi, nous ferons deux noces
A la fois, Emportés par quatre rosses
Dans le bois.
Nous ferons cette équipée
En gaîté.
Très en règle, avec l'épée
Au côté.
Au gai renouveau, l'abeille
Boit le thym, Et nous ta liqueur vermeille,
Chambertin !
Sans nous tromper de maîtresse,
Nous irons, Avec le cbaud de l'ivresse
A nos fronts.
Nous aurons nos fiancées
A nos bras, Et de joyeuses pensées,
Tu verras !
Et nous ferons un beau rêve ;
Tous en cbœur L'on commence, et l'on achève
Cœur à cœur.
Elles marcheront, les belles,
Par les bois ; Ainsi que deux sœurs jumelles,
Je les vois,
En légère robe grise,
Et laissant Leurs cheveux au vent de bise
Frémissant ;
Et bien qu'elles aient des roses
Au chapeau, Maint papillon prend des poses
Sur leur peau.
Donc, heureux comme deux reines
Et deux rois, Chantant tous cpiatre à voix pleines,
Ou sans voix,
Nous terminerons la noce
Des amours Dans un immense carrosse
De velours !
Le notaire sera noir, Ces gens-là, c'est si morose !
Toi, tu seras blanche et rose, Ayant, pour si grave chose, Pris conseil de ton miroir.
Et puis, le sourire aux lèvres, Pieds légers, et cœurs ouverts Au soleil, par les prés verts, Nous nous en irons devers Les riants coteaux de Sèvres.
DANS LA FOHÈT. 71
Tout seuls, chantant et bénis !
A nos pieds, les fraises mûres , Sur nos fronts les longs murmures Fourmillant dans les ramures Où s'enchevêtrent les nids.
Et les morts, clans l'herbe épaisse, Si par hasard nous passons Près d'un cimetière, aux sons De nos joyeuses chansons, Hèveront de leur jeunesse.
Bleus, les eieux seront posés Sur ta tète et sur la mienne; Et tout là-bas, par la plaine, 0 mignonne, je t'emmène Taire la chasse aux baisers !
Le charme est rompu ! Mon beau rêve Par l'azur vient de s'en aller ; Du côté que le jour se lève Je l'ai vu voler.
Moi, je regarde, l'œil atone, L'occident superbe et liévreux ; Les tristesses du tiède automne Emplissent les cieux.
Le haut blé jaune au wnt frissonne, En tumulte, comme une nier; Le grillon invisible sonne Un (liant grêle et clair.
Quand le grand soleil qui se couche Ne sera plus que pourpre et qu'or, Tu viendras, le doigt sur la bouche, Une l'ois encor,
Suivre les baisers à la piste, Au travers de nos lents aveux, Et dérouler sur mon front triste Un Ilot de cheveux.
Tu me souriras, pâle et douce, Quand la lune se lèvera; Sous nos pieds un tapis de mousse Se déroulera.
Tu te rappelleras la foule
De nos soirs d'amour, abîmés Dans la mer sans reflux qui roule Tous nos jours aimés ;
Et nos deux âmes confondues Chanteront dans le soir dormant L'histoire des gaités perdues, Douloureusement !
Ne pleurons pas en nous quittant.
L'avenir nous rira sans cloute ; On nous verra, le cœur chantant.
Reprendre ensemble notre route.
Il nous faut rêver jusque-là Des belles heures écoulées, Et du bonheur qui s'envola A. travers les jeunes feuillées.
Sans plus courir par les sentiers Comme au temps des voluptés brèves, De beaux rosiers et d'églantiers Nous saurons parfumer nos rêves.
Sans nous assoupir <lan> les bois, Nos pauvres âmes exilées Verront passer comme autrefois De gais oiseaux, plein les allées.
Comme au temps passé, les forets Se rempliront de frissons d'ailes.
Et nous serons portés tout près Par nos bons souvenirs fidèles.
Donc, puisque rien n'a pu briser Le charme qui nous environne, Au nom de ce dernier baiser, Au revoir, pas adieu, mignonne !
Il AN S I.A FORÊT. 77