‹ Les chansons joyeusesChapitre 8 sur 64 · LA MORT JOYEUSE · texte numérisé non relu

LA MORT JOYEUSE

Falstaff est mort. Même vaincu, Il est vainqueur dans sa défaite ; Il est mort comme il a vécu, Et sa vie était une fête.

Il a crié : Mon Dieu ! mon Dieu !

Puis, comme on ne répondait guère, Pour rafraîchir sa gorge en l'eu Il a demandé son grand verre.

Calme, il a bu devant la mort, Eu essayant un dernier rire.

Comme visiteur, le remord Cbez lui ne s'est pas fait inscrire.

Pas de sanglots ! mais le boquet :

Sa large faim est assouvie, Et s'il tombe, c'est qu'au banquet Il avait trop bu de la vie.

Le soir, à l'heure du repas, Au fond ce fut épouvantable.

On fut navré de ne voir pas Son énorme bedaine à table.

Mais l'hôtesse .dit : « J'enfonçai Ma main sous les tapis de laine.

Et je vis qu'il était glacé, Ce qui me fit beaucoup de peine !

h .le glissai ma main dans le lit ; Les pieds étaient déjà de glace !

On eût dit un enseveli...

Mais occupant beaucoup de place.

o Je mis ma main un peu pins liant.

Un peu pins liant... par Notre-Dame, Tout était froid, pins qu'il ne fani Pour faire s'envoler une âme. »

ni

Alors on luit à la santé Du buveur royal et superbe, Qui devait pour l'éternité Cuver son vin dans la bonne berbe.

Et l'on ne fut pas attristé.

A ce que raconte Sbakespeare, Par la funèbre obscénité De l'bôtesse, et par son gros riri

Seulement, le nez tout en feu, Bardolphe dit d'un air de gloire :

« Qu'il soit au diable, ou bien à Dieu, Avec lui j'irais encor boire ! »

Mais on avala son wbiskey, Calme, et sans arrière-pensée; On eût dit chaque nez piqué Par une abeille courroucée.

Les larmes ne sauraient venir A ces amateurs de gingembre, Car, ô Falstaff, ton souvenir Emplit encor toute la chambre !

O sir Jobn, mon meilleur ami, Étonnant buveur de genièvre, Qui vidais ton verre à demi, Presque sans y tremper ta lèvre !

Poltron, Ivrogne, débauché, Être poussif, bedaine ronde, Ferme colonne «lu péché, Nez couleur d'enfer, face immonde,

Will t'a mis au nombre des dieux ; Car ta figure qui flamboie, Ton large rire et tes gros yeux Portent écrit ce mot : La Joie !

LES SORCIERES

In thundcr, lightning, or in rain.

Sur la bruyère, on sombres groupes Qu'ensanglante le grand soleil, Voici Macbeth avec ses troupes Marcher dans le couchant vermeil.

Joyeusement le clairon sonne, La bannière évente le ciel ; Il n'est peut-être là personne Qui ne se sente un immortel.

Et les trois sœurs, aux barbes grises Qu'échevèle un veut furieux, Dans la bruyère sont assises, Montrant d'un maigre doigt les cieux :

a Chef vêtu d'or et d'écarlate.

Par la mort et par sou effroi, Par notre redoutable Hécate, Salut, salut, tu seras roi ! »

A la brusque lueur des glaives, J'ai contemplé ce futur roi, Et, comme j'étais plein de rêves.

J'ai pu croire que c'était moi.

Leurs langues demeurant muettes, Je me suis vu, blême, anxieux, Me pencher vers les noirs prophètes Pour les regarder dans les veux.

Je leur ai dit : « Spectres de femmes, Déroulez-moi mon avenir ; Qu'il soit fait de cendre ou de flammes, Je le porterai sans pâlir. »

Et les infernales sorcières, Riant affreusement de moi, Dansaient autour de leurs chaudières En répétant : « Tu seras roi ! »

Mais je n'ai pas peur : je suis homme, Spectres de minuit ! Je connais Les noms dont le crapaud vous nomme Dans les ronces et les genêts.

Vous que l'implacable enfer broie, Vos noms charmants, en paradis, Étaient Jeunesse, Amour et Joie, Car vous fûtes belles jadis.

Mais la fatalité, beaui anges, Voua a précipités du eîel

l>.in> les ornières et les langes nù voua vomissez votre fiel.

De sombres lois impérieuses

Vous enchaînent toutes les trois , Et vous, vous eEaehez, furieuses.

Sur votre beauté d'autrefois.

Toi qui fus ma douce Jeuni ss .

Toi que tous tes charmes ont fui, Sinistre et grave prophéti - Ton nom est Pensée aujourd'hui.

Toi qui, dans les jours de folie, Fus ma Joie au rire charmant, Tu t'appelles Mélancolie.

Et tu songes amèrement.

0 toi qui fus Amour, souffrance Et volupté, tes yeux hagards Portent le mot : Indifférence Dans leurs prunelles sans regards.

Mais écoutez ! l'ouragan gronde ; Venez, ô sœurs, et que le bruit De votre épouvantable ronde Se mêle à l'horreur de la nuit.

Pour composer de puissants charmes.

Dans la marmite on jettera Tout le passé, toutes ses larmes, Puis en chantant l'on tournera.

Toi, faisant ta grimace affreuse, Sorcière Amour, tu jetteras Tout le beau sang de l'amoureuse Que je pressais entre mes bras.

Et toi, nia Joie, avec un rire A tirer les morts du sommeil.

Tu jetteras tout le délire Que nous dépensions an soleil.

Et toi, dans la chaudière en tonte.

Ma Jeunesse, tu jetteras Souvenir, sang, joie, amour, honte.

Vie, et tout ce que tu voudras !

0 nuit funèbre, sans étoiles, Nuit où siffle la voix des morts, Étends sur nous tes sombres voiles, l'our nous cacher à nos remords.

Frémis au veut, grande bruyère; Forêt, étire tes bras noirs, Car nous jetons dans la chaudière Et les vertus et les devoirs.

Pour que tous baisent ma main droite, Pour être roi de l'univers, Loin de prendre la voie étroite, Je livre mon âme aux enfers :

Je posséderai la science,

Je serai terrible et vainqueur,

Et je tuerai ma conscience

A coups de poignard dans le cœur !

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