‹ Les chansons joyeuses: poésiesChapitre 2 sur 65 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

To •* the fair, chaste, and unexpressive she."

(As y ou like ii.)

Voici le mois de Mai rayonnant et joyeux ; Le mort se sent béni dans son étroite bière ; En larmes de cristal glisse à travers la pierre La rosée éclatante et fraîche des grands cieux.

Les rêves que mon cœur enterra soucieux, En ce beau mois, auront enfin de la lumière ; El, d'une aile puissante, en leur fraîcheur première. Us vont redéployer leur essor glorieux.

Et voici la chanson d'éveil, gaîment rimée :

Salut, mon cœur, — salut, ma blanche bieh-aimée, Et salut, ô printemps ! c'est la chanson d'éveil.

Les portes de l'exil enfin se sont ouvertes.

Et j'ai tout laissé là, moi, l'ami du soleil. Pour me sauver marron, loin, dans les forêts vertes,

Librement mon cœur se dilate Et s'^anouit au soleil :

La douceur du matin vermeil, La splendeur du soir écarlate,

La tranquillité des midis, Là-bas, dans les forêts prochaines.

Et le sommeil au pied des chênes, Sur des lits de mousse attiédis ;

ai 11.9.9.:.

DANS LA FORÊT. - u

Après avoir marché sous le grand soleil d'or, Dans la plaine sans ombre où Ton baisse la tète, On arrive aux forêts dont le murmure endort.

Et, le front en sueur, quelque temps l'on s'arrête.

La tête renversée, et les bras sous le cou, Couché dans le gazon, si quelquefois on lève Les yeux pour regarder au loin, je ne sais où, A l'horizon qui prend l'aspect vague d'un rêve, '

Lentement, lentement, jusqu'aux bords du ciel bleu* Le champ de blé comme un océan se déroule, Et les coquelicots ardents, couleur de feu, Font une rouge écume à cette verte houle*

D'autres fois, le regard entrevoit le soleil A travers un tissu de lumineux feuillages.

Et, vacillant dans les ivresses du sommeil, Notre âme par l'azur fait d'étranges voyages ^

Mais ma bien-aimée est la fleur des fleurs, L'oiseau des oiseaux, le rêve des rêves.

Qui fait, dans le bois, palpiter les sèves.

Et fondre d'amour la rosée en pleurs.

Et ma bien-aimée embellit les choses ; Sa voix fait plus doux les rossignolets.

Et ses grands cheveux, légers et follets.

Ravivent encor le parfum des roses.

Et quand, à travers les feuilles, je vois La blonde aux yeux bleus, en claire toilette. Simple et douce, ainsi qu'une violette.

Je crois voir passer l'âme des grands bois.

Au petit sentier passa ma mignonne, Et le doux sentier se mit à fleurir.

Le soleil de mai sur les prés rayonne, Et mon cœur ému tremble, et va s'ouvrir.

J'ai versé mon sang, tout mou sang pour Elle,

Tai jeté mon cœur de par les chemins.

Pour faire un marcher plus doux à ma belle.

Pour ne point heurter ses beaux pieds divins.

Je n'ai jamais su donner une fête, Je ne puis aimer comme un damoiseau ; Mais je me suis fait chanteur et poète Pour avoir une aile, et pour être oiseau.

Et, sous les grands bois, rossignol mystique. Afin de la voir je me tapirai, Et je chanterai, pour seule musique.

Son tout petit nom, trois fois adoré.

Mes sérénades, dans la nuit, Montent vers toi, ma bien-aimée ; Cependant la jeunesse fuit.

Et ton âme reste fermée.

Il faut avoir au moins fleuri

Un printemps, dans ce pauvre monde ;

A peine si tu m'as souri

A travers ta lumière blonde.

Oh ! viens, mets ta main dans ma main, L*amour, c'est la Vie et la Voie ; Nous suivrons un même chemin Vers le paradis de la joie.

DANS LA FORÊT. il

L'amour, lointain et tout proche à la fois, Va nous mener à lui parmi les roses, Dans un charmant et mystérieux bois Où les chansons vont se mêlant aux proses.

Le rossignol nocturne et langoureux

Y chante bien des roulades qu'il perle ;

Mais pour narguer les pauvres amoureux,

Au lendemain siffle le ioyeux merle.

Vous pourrez voir, chère, mes billets doux Aux verts buissons se suspendre sans cesse, Avec du sang de mon cœur, qui pour vous Laisse couler à grands flots sa jeunesse.

Et quand la brise, un beau jour, dans mes bras Vous poussera, rougissante et charmée.

Des vieux serments laissant là le fatras.

Je vous dirai, tout pâle : « bieu-aimée ! »

DANS LA FORÊT. i9

Le ciel avait perdu sa gloire, Mais mon cœur était plein de jour, Et pouvait, de rayons d'amour.

Éclairer l'immensité noire.

Elle allait devant moi, rêvant; Quand la nuit se faisait rtoins sombre, Je mêlais mon ombre à son ombre, Et ses cheveux flottaient au vent.

Elle marchait, la bien-aimée ; J'aurais voulu que le sentier Traversât tout le monde entier Sans trouver de grille fermée ;

Et tous deux, ne nous parlant pas, Pour une éternité de joie.

Nous aurions fait sur cette voie Sonner joyeusement nos pas.

Je chancelais, comme ivre d'elle, Et je n'osais pas lui parler ; Mon rêve prêt à s'envoler Éperdument battait de l'aile.

Nous étions deux beaux amoureux Marchant par une nuit exquise, Sans souci de la folle brise Qui chantait sur nos fronts heureux.

Or je contemplais sa fenêtre.

Pourquoi ? je ne le sais pas bien.

Peut-être Me direz-vous que c'est pour rien.

Quoi. qu'il en soit, je vis ses ailes.

Si vous n'en croyez pas un mot,

Les belles Vous le feront croire bientôt.

Cette fenêtre était très-haute.

Ce n'est pas, bien que je sois fou,

Ma faute, Si je m'y suis rompu le cou.

Mais tout est possible en ce monde, Depuis que j'ai vu de jnes yeux

La blonde Se pencher pour m'écouter mieux.

Pourquoi donc alors lui parlai-je De fleurs qui poussent n'importe où ?

La neige Des beaux lis fleurit sur son cou.

Pourquoi donc lui conter les choses D'avril errant par les chemins ?

roses De sa jeunesse, œillets, jasmins !

Pourquoi tout penser et tout dire?

Quand j'aurais dû la regarder

Sourire, A quoi bon tant lui demander ?

Lorsque j'éUiis sous la fenêtre, Pourquoi parler, ivre et joyeux ?

Peut-être Uu baiser de loin valait mieux.

Mais la nuit fut belle, et qu'imi)ortc, mon cœur, puisque j'ai poussé

La porte Par où Ion sort du noir passé ?

Et que mon ame va, sans prendre Aucun souci de ses douleurs,

S'épandre A travers les sentiers en fleurs ?

Je l'ai vue, et la belle a souri. Tout est dit.

Et je chante, et je suis heureux comme uu bandit !

Je regarde, avec l'air le plus vainqueur du monde,

Un doux chiffon d'azur que m'a donné la blonde.

Ayant épingle, comme un joyeux mémento.

Sa première faveur au col de mon manteau.

C'était un matin de ce mois de mai, Et par les chemins je t'avais suivie.

Le printemps était vert et parfumé, Et je saluais la terre et la vie.

C'était un matin de ce mois de mai, Et dans Tair filait la bleue hirondelle ; Tu m'avais voulu nommer ton aimé, Et je te suivais comme un chien fidèle.

Or ton pied laissait uu sillon de feu, Et par les chemins je t'avais suivie.

Le jour clair montait au pi\le ciel bleu Qui joyeusement d*aimer nous convie.

Le rose orient s'était enflammé, La ibrèt chantait comme une berceuse, Le printemps était vert et parfumé !

Lonte tu mai*chais, ô ma paresseuse...

Aube de bonheur, dans mon jeune cœur Se levait Tamour nouvelle et ravie ; Ton soui'ire doux n'était point moqueur, Kt je saluais la terre et la vict

Toute la nature en fête pour nous Nous sourit ainsi qu'une bonne mère, Et cette éternelle a des yeux bien doux Pour nos pauvres fleurs d'amour éphémère.

verdissement des sentiers connus, Roses diaprant la terre embaumée, Eau tranquille et claire, où la bien-aimée Ira rafraîchir ses petits pieds nus !

virginité, verdeur prinlanière,

Léger tissu bleu de Tair doux encor,

Réveil, inondant le ciel de lumière,

Tu chantes en nous comme un oiseau d'or !

Sois la bienvenue, aube lumineuse, Signe rayonnant d'éternelle foi, Qui vins éveiller cette matineuse Et lui dis : « Voici Tamour, lève-toi ! }>

Par les prés, par les bois, pleins d*odeurs bien douces»

L'herbe fume au soleil de mai ; Le vent frais va rasant le velours des mousses,

Mon coeur dort, se sentant aimé.

Le sommeil lentement vient d'ouvrir son aile Sur le nid où Toiseau se tait ;

Mais dans Tair une voix sonne, gaie et frêle, Comme si tout mon cœur chantait.

Le bruit sourd des mouvants peupliers me berce, Je vais clore, en rêvant, les yeux.

Calme, et sous le feuillage un rayon qui perce Remplira mon vieux cœur joyeux.

L'essaim fou des muets, des féeriques rêves

Va danser dans Téther calmé ; Voilez-nous, blondes nuits, nuits d'amour si brèves.

Mon cœur dort, se sentant aimé.

Je me parfumerai d'aloès et de myrrhe,

Et des senteurs les plus fraîches de l'Orient,

Ou les encens iront aux fleurs se mariant

Pour que mon front soit doux et pur sous ton sourire.

En mon cœur chantera l'inexprlmahle lyre De Tamour vierge encore, et vers le ciel riant, Des longs regards d'extase aux baisers variant Le thème de musique impossible à redire.

Que tu me seras bonne en ces profondes nuits Où, laissant sommeiller les êtres lourds d'ennuis, L'àme en fleur, nous serons comme deux roses blanches !

Tes cheveux brilleront d'un éclat matinal ;

Et moi, quand dans Tair pur se déploîront tes manches,

Je verrai s'entr'ouvrir un essor virginal.

ASPÉRULA

Elle cueillit la fleur qu'on nomme aspériïla : Cette petite fleur, cette fleur étoilée, Par je ne sais quels doigts divins fut ciselée. Elle dit : « Oh ! la fleur charmante que voilà ! »

Elle cueillit la fleur aux teintes purpurines, La regardant avec des yeux de grande sœur; Et c'étaient deux parfums d'une égale douceur,

Deux souffles, deux rayons, deux aubes enfantines!

Elle cueillit la fleur. Le soir silencieux Tombait, et c'était Theure où Vénus étincelle ; Et je lui disais : « Dis, laquelle est la plus belle, « L'étoile de la terre, ou l'étoile des cieux? »

Elle cueillit la fleur et sourit sans rien dire,^ Et je compris le nom de la petite fleur.

Si bien que je crus voir, — tu le sais, ô mon cœur! Biiller un peu d'espoir à travers son sourire.

Un peu d'espoir ! et l'on sait bien Les sous-entendus d'un sourire ; Il en dit plus qu'il n*en veut dire, Et tout naîtra de presque rien*

Des baisers sont, ainsi qu'en rêve.

Après d'autres baisers posés; Et des baisers et des baisers Font des baisers sans lin ni tit^ve»

Mon amour s'est enfin rendu ; Il a, sans plus faire de moue, Tendu sa délicate joue A tout mon désir éperdu.

Il m'a donné des baisers même, Sans reprocher et sans compter ; Et ma laissé tout bas chanter La vieille chanson des : Je t'aime.

Je me suis mis à deux genoux : Un ruisseau sanglotait dans l'ombre.

Et les étoiles d'or sans nombre Nous regardaient d'un air très-doux.

Nous avons oiicor deux ou trois secondes ;

La lune, là-bas, vient de se lever :

Causons. L'air est doux, vos tresses sont blondes.

Et votre regard, chère, fait rêver.

C'est contagieux, venant des étoiles.

Ces belles, là-haut, se font les yeux doux ;

La nuit couvre tout de ses chastes voiles.

On peut s'adorer comme de vrais fous.

A peine le vent, triste et doux poète, Fait vagir eiicor les bois apaisés ; Et moi, cependant, sur ta blonde tête Je mets la chanson de mes longs baisers.

La lune montait derrière les murs Pour nous regarder à travers la brume ; Nos lèvres étaient comme deux fruits mûrs Que le vent des plus frais baisers parfume.

L'amour nous enivre ainsi qu'un vieux vin ; Nos cœurs sont tout pleins d'immortels délires, Pour avoir cueilli ce printemps divin Où s'épanouit la fleur des sourires l

xvu

Tu sais comme, l'autre soir, Le petit sentier que j'aime Te fit peur, étant tout noir, Et te fit rire quand même.

Tu t'appuyais à mon bras ; Tu sais, — nous nous regardâmes, Et les « Ne m'oubliez pas »

Avaient ce soir-là des âmes.

Des âmes, non des couleurs, Des sourires, non des feuilles ; C'est comme cela, les fleurs.

Toutes les fleurs que tu cueilles.

Et comme tu te taisais, Effeuillant des marguerites, Moi, dans l'ombre, je baisais Tes mains bla'nches et petites.

J*aime les verts sentiers qui s*effacent là-bas Au brumeux horizon de la plaine muette.

J'ai laissé bien souvent se perdre là mes pas, Chaque jour dans mon cœur étant un jour de fête.

Mais surtout lorsqu'un soir de juin, tiède et joyeux, Apaisant par degrés tous les bruits de la plaine, On n'entend plus au loin que le vent des hauts lieux, Et des oiseaux de nuit la musique lointaine...

Moi, je suis le chemin que bordent les grands blés Doucement agités au vent frais des soirées ; Et, quand monte la lune aux cieux immaculés, Je rêve de son front aux pâleurs adorées.

Je rêve de* ses yeux fatigués et si doux, Du plaisir infini des longues causeries.

De la naïveté des premiers rendez-vous.

De ses bras amoureux aux étreintes chéries.

Car j'ai, par elle, appris à tout aimer, les bois Et le marcher si doux sur les feuilles fanées. Les vents et les flots bleus aux musicales voix. Et la nature, jeune en dépit des années.

Aussi, dans le silence, aux choses de la nuit Je livre le secret de mon âme trop pleine.

Et rineffable nom de mon amour, sans bruit, Parcourt comme un frisson les grands blés de la plahie.

Votre Altesse blonde s'honore Très-peu de mon amour, qui sait ?

Car mon nom, certe, est plus sonore Que les louis de mon gousset.

Mes rimes sont millionnaires Et mes souliers très-peu cirés ; Hais les arbres sont débonnaires Aux poètes énamourés.

Les blés ont laissé leur poussière Aux rebords de mon grand chapeau, Et les baisers de la lumière M'auront bientôt tanné la peau.

Avec un arbuste pour canne, Je m'en irai par les chemins, Dans la liberté paysanne Qui permet de montrer ses mains.

Mais qu'importe ? mon front ne ploie Sous la charge d'aucun souci, Je vis, je t'aime, et j'ai la joie D'être tout seul au monde, ici !

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Toujours ivre, étant de la secte De ceux qui couchent dans les bois, Je m'en vais ainsi, frêle insecte ;

Sachant, dans un éclat de voix, Si de larmes mon œil s'humecte.

Rire et sangloter à la fois.

Sur mon front penché d'invisibles ailes Pour me rafraîchir se posent parfois ; Mes yeux alourdis n'ont plus d'étincelles, Et je dors gaîment sous l'ombre des bois.

Ou bien, les yeux clos, mais l'esprit alerte, J'écoute chanter le coucou lointain, Et bruire en chœur, dans la forêt verte.

Chênes et bouleaux au vent du matin.

Je n'ai pas de vain souci dans la tète, L'azur infini me sourit encor ; £t mon seul ami, dans ces temps de fête.

Est un bleu Shakespeare enlumine d'or.

Un beau couchant de pourpre étale Sa bannière au front du ciel bleu, Et, d'une flèche horizontale, Perce le cœur comme un adieu <

On ne sait quelle fierté triste • Tombe du riche firmament D'or, d*escarboucle et d'améthyste Que la brume endort mollement^

Dans l'air lourd et velouté flotte Une poussière de soleil ; Le ruisseau d'argent, qui sanglote Sur la mousse, en devient vermeil.

Comme un flot tranquille, la prée.

Berçant ses brins d'herbe fluets, Porte une écume diaprée De boutons d'or et de bluets.

Tout est superbe et las. 11 semble Que de longs soupirs musicaux Poussés par l'orme ou par le tremble Gémissent les lointains échos.

Le ciel, bordé d'éclairs farouches, Couve la terre «n pâmoison ; Et l'étemel sceau de leurs bouches Est le baiser de l'horizon.

Le bois antique et jeune encore Dans sa beauté calme apparaît, .

Empourpré de lueurs d'aurore : Salut, chênes de la forêt !

Vous vivez entre deux abîmes, Plongeant du pied sous le sol dur, Et portant vos têtes sublimes Au cœur de l'immortel azur.

Vous avez la grâce et la force, Car les oiseaux vous font chanter, Et sur votre rugueuse écorce L'effort du temps vient avorter.

Aussi, malgré la bise noire»

L'hiver nu, k stérile été.

Vous portez fièrement la gloire De votre verte éternité !

* Mais vous, les géants vainqueurs des tempêtes, N'avez-vous parfois envié nos sorts, Lorsque vous voyez, inclinant vos têtes, Mes chères amours qu'en mes bras j'endors?

Et n'avez-vous pas désiré, grands chênes,

Votre liberté, pour marcher un jour

A travers la vie, et, rompant vos chaînes.

Vous jeter aux bras d'un vivant amour?

Le calme étemel peut-être vous lasse ; La sève bouillonne en vos bras nerveux; Et vous secouez alors dans Tespace Frénétiquement vos sombres cheveux !

Et puis vous pénétrez dans la cité malsaine, Taillés et façonnés par quelque rude main, Vous courbez votre orgueil devant l'orgueil humain, j Et vous voilà faits lits d'un lupanar obscène.

Ou bien, noirs de charbon, vous voguez sur la Seine, Avec les grands quais droits et nus pour seul chemin. Hier, un vieillard vous prit pour béquilles; demain. Cercueils, vous jugerez notre dernière scène.

Peut-être vous prendrez notre vie en pitié ; La douleur en remplit au moins une moitié.

Et le reste à courir au hasard se disperse.

Et vous vous souviendrez des nuits de frais sommeil. Des feuillages profonds qu'un gai rayon d'or perce, Et de votre existence immobile au soleil

DANS LA FORÊT. 5b

Mais malheur aux vaincus ! L'homme dit : « Peu m'importe; Je suis le roi du monde, et n'ai point de remord ; Je ne prends pas l'avis de cette forêt morte. ^

(( Et, comme l^s sultans trop au-dessus du sort Pour admettre personne à boire dans leur verre, Je veux vivre tout seul, sans témoin, ni support.

« Pas de murmure, ici! Je suis un roi sévère

Devant qui la matière est sur ses deux genoux ;

Je ne veux point qu'on m'aide, et veux qu'on me révère.

(( Vous, chênes, mes aînés, ne soyez point jaloux; Je pourrais vous tailler, vous plier, vous détruire, Et vous faire sauter en l'air comme des clous.

« Dans les ouragans noirs vous aurez beau bruire. Lorsque j'emboucherai ma trompette ou mon cor Vous vous tairez, sachant que ma torche va luire.

« Ah ! vous fouillez le sol ! j'irai plus bas encor : Je plongerai mon poing dans le sein de ma mère, Et l'en sortirai plein de diamant et d'or.

(( Ah 1 vous {iercez le ciel ! Malgré la bise amère, Et la trombe et la nuit, je l'escaladerai, Monté sur le Réel, et non sur la Chimère!

m Tu vois bien que je suis le plus fort, bois sacré Que ne protège plus la sombre Proserpine; Le Druide est lui-même à tes pieds enterré.

(( Donc, à moi seul, à moi le viol et la rapine ! Qui voudra m'orrêter dans mon nouveau chemin, Je saurai lui tresser sa couronne d'épine.

« Sur les grandes forets posant ma large main. Pour voguer, pour courir, j'aurai de la matière; Et si mon corps, ailé, peut s'envoler demain,

(( Je planerai, vainqueur de la nature entière, d

J'irai dans la plaine où le vent répète Un chant dans les blés, les blés, les blés d'or ; J'irai dans la plaine où tout est en fête, Pour chômer le saint nommé Messidor.

J'irai dans la plaine avec ma mignonne Pour cueillir des fleurs, des fleurs dans les blés ; Car ma bien-aimée aime une couronne Faite de bluets par moi rassemblés.

La plaine sera toute parfumée

De baisers cueillis à Tombre des murs,

Et je chanterai pour ma bien-aimée

La chanson des blés, des blés, des blés mûrs.

Voici qu'un vent du Nord tout à coup s*est levé Qui balaye le ciel et qui remplit mes voiles ; Et c'est la nuit, — je crois avoir longtemps rêvé, - — Une à une Je vois s'éteindre les étoiles.

Mes yeux étincelants vont se noyer de pleurs Et mon hymne de joie expirer sur ma bouche ; Et voici que le vent a remporté les fleurs Dont, le soir nuptial, il parfuma ma couche «

Et je vais, le fr-ont bas, reprendre mon chemin, Seul à travers la vie — un vrai désert torride — (naissant derrière moi tout ce que j'ai d'humain, La jeunesse et Tamour avec un front sans ride.

Le soleil d'été darde ses traits d'or.

Le ciel est tout triste en sa beauté fière ; Solitairement il rêve et s'endort Dans une aveuglante lumière.

Nos mois de printemps sont bien loin déjà.

Et bien loin aussi dans le passé vague, Le soir où ton cœur d'enfant échangea , Tout son amour contre une bague.

Une bague d'or, divin talisman Qui joint doucement mon âme à la tienne.

Et qui porte écrit le premier serment Pour qu'à jamais il t'en souvienne.

Le temps est bien loin ou, par les chemins, Nous nous en allions en cueillant des roses.

Où je serrais bien tes petites mains En te disant de douces choses.

Oiïl je te parlais, sous les chênes verts, De rémotion des choses lyriques,

Oh je te disais mes plus jeunes vers

Et mes rêves les plus féeriques.

Or, le temps reviendra des beaux amours joyeux Et des soupirs voilés qui montent vers les cieux. Dénouant tes cheveux aux plus fraîches haleines Du vent mystérieux qui passe sur les plaines, Nous reprendrons, dans un sonore et long baiser. Le rêve interrompu que rien n'a pu briser.

Et tu mettras ta main dans ma main, et la fièvre De tant de voluptés marquant toujours ta lèvre, Nous resterons unis longtemps : et nos vingt ans, Ivres de souvenirs, ayant soif de printemps,

Reviendront voir les bois et piétiner les mousses Qui nous offraient un lit aux nuits calmes et douces, Pour ouïr la chanson qui tremble dans les nids Et qui fait palpiter les arbres rajeunis.

Or, avant ce jour-là, couché dans l'herbe épaisse, Je veux fermer les yeux, oubliant la tristesse Du si mélancolique adieu, pour ne plus voir Que mes rêves ouvrant leurs ailes dans le soir, Et vivants devant moi, tout souriants et roses. Comme ils prendront un jour place parmi les choses.

DANS LA KORÊT. 0^

Nous mettrons donc sur le contrat :

(( Deux fois vingt, cela fait quarante. )) Si la chose est extravagante Chacun au diable s'en ira.

C'est une habileté profonde :

Deux fois vingt! — nous serons très-vieux.

Les gens riront à qui mieux mieux, Hais nous nous moquerons du monde.

Pourvu qu'on puisse s'adorer, Nous ne trouverons rien à dire ; Et puis, nous aimerons à rire.

Il est toujours temps de pleurer !

/ Je ne te dirai plus : a Mon âme, » Cela sent trop son amoureux.

Il est gai d'être sérieux.

Et je t'appellerai : « Madame. »

Nous aurons, comme les oiseaux, Un nid — nouveau chaque semaine ; Une petite maison pleine De baisers et de madrigaux.

Ou nous nous en irons, mignonne.

Faire la chasse aux papillons.

Et tresser dans tes cheveux blonds Des lilas lilas en couronne.

Lilas, vos frissons sous le ciel doré

Sont contagieux et troublent les âmes ; '

En avril chacun est énamouré,

Vous pour la rosée, et nous pour les femmes.

Lilas, nous aimons vos premiers parfums Comme nous aimons un premier sourire, Et nos cœurs, ainsi qu'aux amours défunts.

Quand vous vous fanez pleurent sans rien dire.

Quand les bruits du jour se sont apaisés.

Votre doux murmure au vent des soirées Accompagne bien le bruit des baisers Que nous mendions à nos adorées.

Ha chère, au prochain mois d'avril, Si le hasard nous prête vie, Nous reviendrons du long exil Où l'hiver triste nous convie.

Hors de ces grands murs étouffants Qui cacheraient Tazur splendide.

Nous pourrons comme deux enfants, Sans morne pensée, et sans ride.

Tes yeux éclatants reluiront Au travers de ta chevelure.

Dont le flot baignera ton front Qui n'a tristesse ni souillure.

Vous abriterez notre nid, branches vertes et flexibles.

Et nos baisers dans l'infmi S'évanouiront invisibles»

Ainsi, nous ferons deux noces

A la fois, Emportés par quatre rosses

Dans le bois.

Nous ferons cette équipée

En gaîté.

Très en règle, avec Tépée

Au côté.

Au gai renouveau, Tabeille Boit le thym,

Et nous ta liqueur vermeille, Chambertin !

Sans nous tromper de maîtresse.

Nous irons, Avec le chaud de Tivresse

A nos fronts.

Nous aurons nos fiancées

A nos bras.

Et de joyeuses pensées.

Tu verras !

Et nous ferons un beau rêve ;

Tous en chœur L'on commence, et Ton achève

Cœur à cœur.

Elles marcheront, les belles.

Par les bois ; Ainsi que deux sœurs jumelles,

Je les vois,

Eu légère robe grise,

Et laissant Leurs cheveux au vent de bise

Frémissant ;

Et bien qu'elles aient des roses

Au chapeau, Maint papillon prend des poses

Sur leur peau.

Donc, heureux comme deux reines

Et deux rois, Chantant tous quatre à voix pleines.

Ou sans voix,

Nous terminerons la noce

Des amours Dans un immense carrosse

De vekurs !

Le notaire sera noir, Ces gens-là, c'est si morose !

Toi, tu seras blanche et rose.

Ayant, pour si grave chose.

Pris conseil de ton miroir.

Et puis, le sourire aux lèvres, Pieds légers, et cœurs ouverts Au soleil, par les prés verts, Nous nous en irons devers Les riants coteaux de Sèvres.

Tout seuls, chantant et bénis !

A nos pieds, les fraises mûres , Sur nos fronts les longs murmures Fourmillant dans les ramures Où s'enchevêtrent les nids.

Et les morts, dans l'herbe épaisse, Si par hasard nous passons Près d'un cimetière, aux sons De nos joyeuses chansons, Rêveront de leur jeunesse.

Bleus, les cieux seront posés Sur ta tête et sur la mienne ; Et tout là-bas, par la plaine, mignonne, je t'emmène Faire la chasse aux baisers !

Le charme est rompu ! Mon beau rêve Par Tazur vient de s'en aller ; Du côté que le jour se love Je Tai vu voler.

Moi, je regarde, Tœil atone.

L'occident superbe et fiévreux ; \jos tristesses du tiède automne Emplissent les cieux.

Le haut blé jaune au vent frissonne, En tumulte, comme une mer ; Le grillon invisible sonne Un chant grêle et clair. .

Quand le grand soleil qui se couche Ne sera plus que pourpre et qu'or.

Tu viendras, le doigt sur la bouche, Une fois encor.

Suivre les baisers à la piste.

Au travers de nos lents aveux.

Et dérouler sur mon front triste Un flot de cheveux.

Tu me souriras, pâle et douce.

Quand la lune se lèvera ;

Sous nos pieds un tapis de mousse

Se déroulera.

Tu te rappelleras la foule De nos soirs d'amour, abîmés Dans la mer sans reflux qui roule Tous nos jours aimés ;

Et nos deux âmes confondues Chanteront dans le soir dormant.

L'histoire des gaîtés perdues, Douloureusement !

Ne pleurons pas en nous quittant, L'avenir nous rira sans doute ; On nous verra, le cœur chantant.

Reprendre ensemble notre route.

Il nous faut rêver jusque-là Des belles heures écoulées, Et du bonheur qui s'envola A travers les jeunes feuillées.

Sans plus courir par les sentiers Comme au temps des voluptés brèves, De beaux rosiers et d'églantiers Nous saurons parfumer nos rêves.

Sans nous assoupir dans les bois.

Nos pauvres âmes exilées Verront passer comme autrefois De f^ais oiseaux, plein les allées.

Gomme au temps passé, les forêts Se rempliront de frissons d'ailes, Et nous serons portés tout près Par nos bons souvenirs fidèles.

Donc, puisque rien n'a pu briser Le charme qui nous environne, Au nom de ce dernier baiser, Au revoir, pas adieu, mignonne !

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