‹ Les chansons joyeuses: poésiesChapitre 9 sur 65 · MONOLOGUE DE BIRON · texte numérisé non relu

MONOLOGUE DE BIRON

. . . Your task shall be, With the lierce endeavour of your wit, To enforce Ihe pained impotent to smile

(Love*s labour$ lost.)

Rosaline, la chère aimée Pour qui je me suis parjuré, L*exqui$e rose parfumée Qu'ensoleille un rayon doré.

Fait de mes prunelles fondues Couler des pleurs à tout jamais ; Hélas ! peines d'amour perdues.

Je quitte celle que j*aimais.

Pendant un an, sous la nuit brune, En tête-à-tête avec mon cœur, Il me faudra donc vers la lune Soupirer toute ma langueur !

Que de sonnets mélancoliques Battront des ailes sur mon front !

Que de rêves archangéliques Vers mon amour s'envoleront !

Il faut, de peur qile je ne pèche.

Quitter les jeux de mots pointus, Et dans ma cervelle revêche Sentir germer mille vertus.

« Si tu veux te montrer sincère Et fidèle, m'a-t-eile dit.

Sois à l'expirante misère Bon comme un rayon de midi.

(( Va dans les hôpitaux, sans cesse, ' T'asseoir au chevet des mourants ; Car les amants d'une princesse Doivent se montrer purs et grands.

« Va voir toutes ces têtes pâles, Ces bras roidis et bleuissants ; Écoute en silence les râles, Doime à boire aux agonisants.

(( Et puis, reviens : toutes ces larmes, Mes baisers te les payeront, Et mon amour rendra les armes A la majesté de ton front.

Alors, rieur, tu pourras rire; Car nous aurons à ces douleurs, * A cette humanité martyre.

Payé notre dette de pleurs, p

Réfléchissez un peu, madame :

Vous voudriez, en vérité, Faire s'envoler de mon âme Le papillon de ma gaîté.

Il irait brûler ses deux ailes.

Délicates comme des fleurs, Dans ces géhennes éternelles Qu'on appelle humaines douleurs.

Moi, sur.la pointed'une aiguille, J'ai su voltiger sans efforts ; Voudriez-Yoùs donc, jeune fille, Me la faire entrer dans le corps ?

Je buvais plus d'une bouteille Aux resplendissantes couleurs ; En place de liqueurs vermeilles Me faudra-t-il boire des pleurs?

m LES CHANSONS JOYEUSES.

Et faut-il que ma verve folle Laisse là, prise de remord, Ma torrentielle parole Pour le silence de la mort?

Ma fantaisie, ô Rosaline !

Est plus près que vous ne rêvez De ces souffrants dont la poitrine S'emplit de râles étouffés.

Comme un fou que la lune hante, Sur le marbre des monuments Elle vient, légère et dansante, Jouer avec des ossements.

En gesticulant, ma jeunesse Veut en pleine folie errer.

Parce que la raison sans cesse Par la manche vient la tirer.

Pour n'entendre pas la pensée Qui lui répète : Hélas ! hélas !

Mon âme jouera l'insensée Et rira toujours aux éclats ;

Et, par les remords poursuivie, Comme par un tas noir d'archers, Pour y danser toute sa vie Escaladera les clochers-

Mais, parbleu! puisque c'est ma reine, Mon amour, qui le veut ainsi, La tristesse à jamais me prenne Et mon frère soit le souci !

J'irai chez les gens eu déUre Dont les yeux sont déjà tournés.

Et je saurai les faire rire Devant le fantôme sans nez*

Par ma fantaisie éclatante Je réveillerai le désir, Et la poitrine haletante Se soulèvera de plaisir.

Plaisir atroce, à Tagonie,

Contorsions d'un rire affreux,

Mêlé d'une horreur infinie

Et du regret des jours heureux.

Alors, toi, mon esprit, tu sautes, Sautes par effroyables bonds, Tandis que, se tordant les côtes.

Se renversent les moribonds !

VARIATIONS. i«0

ROSALINDAGE

J*ai fait un merveilleux voyage A travers Comme il vous plaira.

Dans un fantasque paysage Où mon cœur, comme un rêve, erra.

A la Réalité j 'assène

Un formidable coup de poing :

Puis, brusque changement de scène,

Et je ne me reconnais point.

La grande forêt amoureuse M'ouvre son cœur en soupirant, Et ma vie à l'ombre est heureuse A la fois riant et pleurant.

Souvenons-nous ! La Rosalinde M'a mis sa chaîne d'or au cou, Et dans ma fierté je me guindé, Malgré le prophète coucou.

Cette femme-enfant, ce sourire

En plein soleil épanoui.

Et ces grands cheveux blonds qu'admire

Ton regard encore ébloui^

Vont t'envelopper de tristesse, D'amour, de joie et de langueur :

Cette vierge fleur de jeunesse A pris racine dans ton cœur;

VARIATIONS. m

lU

Orlando, les larmes sont douces ; Tes larmes, comme un fin jet d'eau, Feront germer parmi les mousses Des roses d'amour, Orlando !

Bien que tu t'abîmes loin d'elle Dans un sombre océan de maux, L'esprit, domestique fidèle.

Te prêtera quelques bons mots.

Un buisson sera le pupitre

Oh tu vas écrire tes vers.

Et tu dédieras ton épître

Aux rossignols des grands bois verts.

lY

Bonjour, beau page Ganymède !

Qui vous amène en ce hallier?

Connaissez-vous quelque remède Contre Tamour, beau cavalier?

Je ferai de vous ma maîtresse ; En vos bras je me veux p^er ; Je veux, pour tromper ma tendresse, Faire semblant de vous aimer.

Adolescent au beau sourire, mon délicat amoureux!

On devient heureux à vous dire A quel point on est malheureux.

Depuis qu^est entré ce beau page Dans la forêt où nous rêvons, Les oiseaux ont tû leur tapage Dans l'ombre des taillis profonds.

Il est venu, plein de lumière; Il a versé, jeune échanson Des dieux, sur la nature entière Les ivresses de sa chanson.

Le manteau bleu de la nuit sombre S'est fleuri d'étoiles de mai.

Et je suis amoureux de l'ombre D*un amour que j'ai tant aimé.

il4 LES CHANSONS JOYEUSES.

Ganymède m'a dit : « Jeune homme, Vous m'appellerez votre amour ; C'est Rosalinde qu'on me nomme, Quand on veut me faire la cour.

« Quand je vous dirai : Je. vous aime.

Vous me jurerez à genoux Que votre maîtresse elle-même N'a pas de sourire plus doux, w

Voilà ce que dit Ganymède, Qui me torture de désirs Tous impossibles, et qui m'aide A vivre de mes souvenirs.

Le vieux duc m'a dit : « L'on m'exile ?

J'ai la forêt et ses splendeurs.

Là vie est un sentier facile A qui se moque des grandeurs.

« Seule, Rosalinde, à vrai dire, Me manquait ; mais j'ai retrouvé Chez Ganymède son sourire Qu'au ciel on croit avoir rêvé.

(( A nos derniers moments, peut-être.

Nos cœurs, avant d'être fermés.

Ainsi voient quelqu'un apparaître, Qui nous parle de nos aimés. »

Puis, Pierre de Touche : « Folie Et gaîté, ce sont mes deux plats ; Tout reste de mélancolie Vole avec mon rire en éclats.

(( Or, rhomme est un fieffé coq d'Inde Dont éternellement j'ai ri ; Mais Ganymède-Rosalinde M'a volé mon meilleur esprit.

K Et moi, le monstre, le paillasse.

Je l'aime, et je laisse, devant Cette moqueuse et tendre face.

S'en aller deux larmes au vent, »

Puis, Jacques le mélancolique Pour me parler d'elle est venu, Et sa voix mordante et cynique A mis son âme sèche à nu.

(( Vagisse un enfant dans son lange, Ou gémisse un vieillard cassé, L'homme n'est que matière et fange :

Je le sais pour avoir pensé.

« Mais j'ai, devant cette jeunesse.

Souri pour la première fois.

Et je respire avec ivresse

L'air salubre et puissant des bois. »

Puis, j'écoutai la plainte folle De notre bergère Phébé :

« En mon cœur que Tamour désole Un javelot d*or est tombé. »)

Devant la stafue impassible, Pauvre fille, tu resteras Morte dans ton rêve impossible.

Sans presser Tamour dans tes bras ;

femme éprise d'une femme, Pareille au poëte impuissant Que n'éclaire pas d'une flamme La muse qui lui prit son sang !

Je les vois errer pêle-mêle, Tirés par l'invisible aimant De cette femnfie vierge et belle Qui sourit éternellement,

Et qui, sous ses habits de page.

Allant et chantant, Tœil vainqueur, Livre à tous les vents son visage.

Et d'esprit se grise le cœur*

• Et moi, pendant une nuit brève.

Ensorcelé par ce lutin.

J'ai baisé sur la lèvre un rêve

Qui m'a bercé jusqu'au matin»

Et me voici. L'âme ravie, Mais le cœur saignant de regret, Je rentre en pleurant dans la vie Que n'ombrage plus la forêt.

Mais qu'importe ! Ma solitude De souvenirs se.peuplera ; Par une ancienne habitude, Mon cœur vieilli refleurira ;

Et je me souviendrai sans cesse Que j'ai pu suivre au moins un jour Dans la forêt de la Jeunesse L'apparition de l'Amour.

LA MORT JOYEDSE

Falstaff est mort. Même vaincu, Il est vainqueur dans sa défaite ; Il est mort comme il a vécu, Et sa vie était une fête.

Il a crié : Mon Dieu ! mon Dieu !

Puis, comme on ne répondait guère.

Pour rafraîchir sa gorge en feu

Il a demandé son grand verre.

Calme, il a bu devant la mort, Eu essayant un dernier rire.

Gomme visiteur, le remord Chez lui ne s'est pas fait inscrire.

Pas de sanglots ! mais le hoquet :

Sa large faim est assouvie, Et s'il tombe, c'est qu'au banquet Il avait trop bu de la vie.

Le soir, à l'heure du repas.

Au fond ce fut épouvantable.

On fut navré de ne voir pas Son énorme bedaine à table.

Mais riiôtesse dit i « J'enfonçai Ma main sous les tapis de laine, Et je vis qu'il était glacé, Ce qui nie fit beaucoup de peine !

« Je glissai ma main dans le lit ; Les pieds étaient déjà de glace !

On eût dit un enseveli...

Mais occupant beaucoup de place.

« Je mis ma main un peu plus haut.

Un peu plus haut... par Notre-Dame, Tout était froid, plus qu'il ne faut .

Pour faire s'envoler une âme. )^

ITl

Alors on but à la santé Du buveur royal et superbe.

Qui devait pour Téternité Cuver son vin dans la bonne herbe.

Et Ton ne fut pas attristé, A ce que raconte Shakespeare, Par la funèbre obscénité De rhôtesse, et par son gros rire.

124 LES XÎHANSONS JOYEUSES. '

Seulement, le nez tout en feu, Bardolphe dit d'un air de gloire :

« Qu'il soit au diable, ou bien à Dieu, Avec lui j'irais encor boire ! »

Mais on avala son whiskey.

Calme, et sans arrière-pensée; On eût dit chaque nez piqué Par une abeille courroucée.

Les larmes ne sauraient venir A ces amateurs de gingembre.

Car, ô Falstaff, ton souvenir Emplit encor toute la chambre !

sir John, mon meilleur ami, Étonnant buveur de genièvre.

Qui vidais ton verre à demi.

Presque sans y tremper ta lèvre !

Poltron, ivrogne, débauché, Être poussif, bedaine ronde, Ferme colonne du péché. Nez couleur d'enfer, face immonde,

'Will t'a mis au nombre des dieux ; Car ta figure qui flamboie, Ton large rire et tes gros yeux Portent écrit ce mot : La Joie !

I2n LES CHANSONS JOYEUSES.

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