DAMON
Pour I"*' CaroliDe et Thérèse Olivier, à GiTrins, cd Suisse.
Il est encor de par le monde Un vieux berger, nommé Damon , Qui de son troupeau fait la ronde , Mais ne lui fait pas de sermon :
Petit troupeau , toute sa joie , Sa douce peine et son bonheur, Qu'il conduit , non d'un fil de soie , Mais bien d'un fil secret du cœur.
Il voit au loin sur la montagne , Toujours grimpant sans y songer, Trop haut pour qu'il les accompagne , Deux chevrettes au pied léger.
Da regard ou de la pensée , Jamais de vue il ne les perd ; Même en marchant tète baissée , Il les suit d'un œil très ouvert.
L'une , petite, à tète brune, Se glisse dans tous les buissons , Et s'y faufile , que pas une N'y met de plus gentes façons.
Elle en ressort tout inondée De feuillage aux mille senteurs : Ainsi , du moins, dans son idée , La voit Damon sur ces hauteurs.
L'autre , plus grande , et moins folâtre , Mais l'œil aussi bien éveillé , Debout sur la roche grisâtre , Ou sur le fin gazon mouillé ,
De la petite fait la garde , Tout en pensant au vieux Damon , Resté là-bas , qui les regarde , Les mains jointes sur son bâton.
A ses genoux , couché par terre ,
Son chien regarde aussi là-haut Ce que le maître considère , Le devinant , ou peu s'en faut.
La panetière , peu dodue , Contient du pain et quelques noix , Et la musette, détendue , N'a plus qu'un seul filet de voix.
Pauvre musette ! à son aurore , Ces bois en ont aimé les sons ; Damon lui-même en tire encore Par-ci par-là quelques chansons.
Et sur le buis , sans qu'il y pense , Voilà ses doigts tous à leur rang , Et son coude presse en cadence L'outre sonore au vaste flanc.
Sa voix tantôt monte ou s'abaisse , Send>le se taire , et de nouveau C'est une onde qui passe , et laisse Passer après tout le ruisseau.
Les deux chevrettes , qui l'enlendent , Lèvent la tète à ce signal.
km
De la montagne elles descendent Par les rochers ceignant le val.
Et lui , toujours enflant sa joue , Plus il les voit se rapprochant , ' Plus il s'anime , et mieux il joue , Mêlant un sourire à son chant.
Mais il sourit comme en un rêve Qui détache Tàme du corps , Et qui vous porte et vous soulève Au sein d'harmonieux accords.
Au lieu donc de ses deux gazelles , Il voit venir à ses pipeaux , Non moins folâtres demoiselles , Deux bergères en grands chapeaux.
Immobile, Tainée écoute Le chant , d'un air plus attendri , Et son regard vous laisse en doute S'il se mouille ou s'il a souri.
Mais la petite, d'un fou rire , Poursuit Damon toujours soufflant , Et de sa barbe qu'elle tire , Compte avec soin chaque poil blanc.
fl57
Il la saisit enfin , la place Sur ses genoux , comme jadis , Et là , pour se venger, Tembrasse Deux ou trois fois, et même dix.
Mais la musette tombe à terre Au nez du chien , moitié sur lui ; Et Damon reste solitaire....
Avec le chant le rêve a fui.
Plus de jeunes yeux de gazelles , De pas légers sur le roc nu !
Les bergères ont pris des ailes, Tout est parti , rien n'est venu.
Si loin , si loin est leur montagne , Qu'une hirondelle , en vérité.
Même pour revoir sa compagne , N'irait pas là, d'un jour d'été.
Damon , pourtant, fait ce voyage , Sur son bâton joignant ses mains, Plus vite encor que le nuage ; On ne dit pas par quels chemins.
Mais quelles sont ces deux bergères
Qu'il voit ainsi les yeux fermés , Lui sur les rives élrangères , Elles sur les monts embaumés?
Ce sont deux fleurs proches voisines , Dirait un auteur gracieux :
Le fait est , qu'elles sm\ cousines ; Mais deux sœurs ne se vont pas mieux.
Et ce Damon ?. . . . demande un autre , Peut-être même vous , lecteur.
Eh bien , c'est le serviteur vôtre , Que dis-je ! c'est leur serviteur.
Paris, I8IS4.