LÉGENDE VAUDOISE
A fflOH fils iloys
Aux premiers soirs d'automne , en jetant au foyer Le sarment qui le fait un instant flamboyer, Mon père , maintes fois , riant de ma demande , M'a conté cette histoire à la veine romande. Elle est de l'ancien temps , et mon père en savait Beaucoup d'autres ainsi ; lui seul les conservait. Que n'ai-je , comme lui , le sens , le sel rustique , Avec le mot pour rire , à la tournure antique , Et sa bouche parlante , et de ses grands yeux bleus Le trait tombant à pic , sans rien de sourcilleux !
Malin conteur, mais bon , franc , jovial et tendre , Il disait donc (hélas ! je ne puis plus l'entendre) :
Jadis le Rossignol, tant fût-il damoiseau , Ne chantait que le jour, comme tout autre oiseau. Parcourant les taiHis , ses vertes promenades , Du matin jusqu'au soir il faisait des roulades , Qu'il débitait parfois , sans crainte des sergens , Musicien de passage , à la porte des gens. S'arrétant à sa guise en son libre domaine , Il chantait son grand air, quand sa voix se démène , Qu'il se fâche, s'irrite, et qu'il semble, à genoux, Etre quelque amoureux , comme nous sommes , nous. C'étaient ces longs soupirs , cette plainte qu'il pousse D'une force si tendre et d'une voix si douce , Puis ce fin battement où son bec est si gai Qu'on le dirait une aile.
Or, vous savez qu'en mai , La Vigne aussi , parfois sans trop consulter l'heure , Prend ses ébats, tandis qu'en avril elle pfcure ; C'est le mot , et, de vrai , la vigne en sa saison , Comme nous, par des pleurs commence sa chanson. Cette première larme où boutonne la vigne , Tient déjà , cependant , de sa liqueur maligne , Et bientôt elle en tire , en jets capricieux ,
Gourant de çà de là , son fil malicieux.
C'est une originale , une fille très belle ,
Mais coquette ; il est bon d'être en garde contre elle :
Elle a de ces façons d'attirer les passans ,
Puis de leur faire perdre et l'esprit et le sens.
Une nuit que , malgré le plus beau clair de lune , Le rossignol dormait sans peur ni honte aucune , Car il se couchait tôt , comme un bon ouvrier Qui devance le jour sans se faire prier, La vigne, ce soir-là, d'une mouche piquée, Et de son humeur folle encor plus attaquée , Jalouse , ou par caprice ou par semblant d'amour, Se dit qu'au beau dormeur elle joùrait un tour. Rampant le long du bord , la mauvaise s'approche Et, déployant son rets , la voilà qui s'accroche Aux branchages toulSùs , arrondis en berceau Sur le chanteur ailé dormant près du ruisseau. Ecartant doucement les feuilles, la coquette Se glisse, et s'insimie, et l'observe, et le guette , Puis, sûre du moment , laisse couler tout beau Son fil, cdmme un pécheur sa ligne au fond de l'eau, Le guide vers le nid à l'étroite embrasure , Le tient d'aplomb, le tord, le replie, et mesure Juste le peu d'espace, et sous l'oiseau dormant,
Gardant de le toacber, finement , finement , Avance : le dormenr secoue on pen son aile , Mais sans en retirer son bec ni sa prunelle ; Et la traîtresse, enfin, lui passe autour du cou Son long fil recourbé , comme on passe un licou. Il s'éveille , il se tâte , il cherche à Taveuglette , Veut fuir; mais il se sent pris à la cordelette. Il se tait; il écoute.... et de tout son essor S'enlève ; mais dans l'ombre on le retient encor. Il chante alors, il dit sa chanson la plus belle, Prie, accuse, gémit ; mais s'en rit la cruelle!] Et de nœuds redoublés , de tout un réseau vert Le nid , comme le maître, est bientAt recouvert.
Le pauvre prisonnier mordit en vain sa cage ; En vain l'aube éveilla tous les nids du bocage : Point de porte ! Le jour allait même baissant , Lorsque la vigne enfin le tint quitte ; et passant  de nouveaux exploits, toujours folle et rusée. Dressa d'autre côté son piège et sa visée , Si bien qu'elle s'éprit d'un jeune sansonnet Qui chantait sans rien dire , et qui déraisonnait.
Dès lors le rossignol, ne croyant plus en elle,
S'en méfie : il dort moins pour mieux garder son aile.
Quand la terre est dans l'ombre, et que Tétoile luit, Levant la tête au ciel , il chante aussi la nuit.
Mon père, maintes fois , riant de ma demande , M'a conté cette histoire à la veine romande.