U GOURDE DU FORESTIER
Etudes variées pour le cor des Alpes et le flageolet.
i mon beau-frère l. Bochet,
m souvrnir de nos counes alpeslres.
Oh ! qui pourrait la vider d'une haleine ! Elle est large, elle est haute, elle est sourde, elle est pleine, La gourde du forestier.
Oh ! qu'elle est lourde , Et sourde ,
La gourde!
Elle tient un setier.
Le forestier, dans Tombre Où palpite le jour,
lA mmms. ti »8)estieb.
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Monte du grand bois sombre La rampe au long contour.
La gourde pleine ,
Le sac chargé,
Lui , de la plaine
Il prend congé.
Voici les verts érables !
Voici des noirs sapins Les barbes vénérables Flottant sur les ravins !
Ils se souviennent ,
Et leurs bruits sourds
Les entretiennent
Des anciens jours.
— Salut, blancs sycomores, Des monts rois chevelus , Qui comptez tant d'aurores , Qu'on ne s'en souvient plus !
— Salut et grâces ,
Vont-ils disant ,
À toi qui passes ,
Fils du Présent !
L'ombre s'est éveillée ,
Et le pied du Matin Laisse sous la feuillée Un sillon argentin.
L'herbe fourmille
D'un léger bruit;
Le roc scintille ;
La cime luit.
Chaque feuille se dresse , Verte plume des bois, Et chaque aile s'empresse Dans les nids pleins de voix.
L'oisillon penche
Sa tète ; il voit
La clarté blanche
Gagner son toit.
Vive , alerte , égrillarde , Choisissant le moment , La grive se hasarde , S'élance brusquement ,
Frôle la toque
Du forestier,
Passe , et se moque
Par le sentier.
Jeune fille légère Descend Tétroit chemin , Son chapeau de bergère , Plein de fleurs, à la main.
— Où donc , charmante , Seule, allons-nous?
— Que je ne mente , Je vais. ... et vous ?
— En haut, dans la montagne.
— Et moi , je vais en bas.
— Je cherche une compagne.
— Moi, je n'en cherche pas.
— Mais , ô la belle !
Un compagnon?...
— Non , lui dit-elle , Oh ! pour ça non !
— Nul au bois ne se montre , Nul berger, ce matin.
— Avez- vous fait rencontre De mon mouton Robin?
— Si, par fortune,
Un ours ?. . . les loups ?. . .
— Sans crainte aucune , Même de vous.
— Tu cherches, tu regrettes, Tu souptfes tout bas.
— Je cherche des fleurettes , Je n'en écoute pas.
— N'es-tu pas belle?
— Vous dites bien, . . .
— Et moi , fidèle?
— Je n'en crois rien.
— Oh ! des filles moqueuses , La reine , c'est bien toi !
— En paroles trompeuses , Oh ! vous êtes bien roi !
— Bouche vermeille , Fraise des bois !
— Flatteuse abeille , Une autre fois !
— Connais-tu la fontaine Qui se cache et qui dort Sous la roche hautaine?
À voix basse elle en sort.
Là , sans ombrage , Sans rien donner, Viens , et partage Mon déjeuner.
— Beau forestier, je chante, Je bois à ton bonheur, Et je suis ta servante , Et toi , mon serviteur.
Fais-moi , de même ,
Raison , mauvais !
Adieu , je t'aime ,
Et je m'en vais.
Et dans les bois , légère , Elle fuit comme un daim.
Etait-ce une bergère , Une Fée , un Ondin ?
Plus rien ! personne ! . . .
Seul il s'en va.
La gourde sonne
Un peu déjà.
Mais qui pourrait la vider d'une haleine ! Elle est large, elle est haute, à peu près sourde et pleine , La gourde du forestier.
Oh ! qu'elle est lourde , Et sourde , La gourde r Elle tient un setier.
Il rit , et se redresse ; Il rit , en soupirant.
Allons ! plus de tristesse , Dit-il : le monde est grand.
Une compagne
Tient sous sa loi.
Sur la montagne ,
Seul, je suis roi.
Et dans les gorges sombres Où le sentier se tord , Sur les rocs en décombres , Il marche d'un jpied fort.
Le torrent saute , Mordant son frein , Roulant plus haute Sa voix d'airain.
Puis Taltière prairie , L'Âlpe, s'ouvre, allongeant Sa pelouse fleurie Et son ruisseau d'argent.
C'est , sur t'abime ,
C'est le préau
Dont une cime Est le château.
Gomme une jeune fille Dort en un val secret , Des fleurs pour sa mantille » Pour rideau la forêt ;
Ainsi cachée
À tous les yeux ,
L'Alpe couchée
Dort sous les cieux.
Seul , sur elle se penche De son antre inconnu , Vieux Faune à barbe blanche Le pic chauve et cornu , . Qui lui décoche ,
Vieillard narquois ,
Les traits de roche
De son carquois.
Le forestier s'arrête Vers les chalets fumeux.
Vachers , levant la tête , L'appellent auprès d'eux.
Leur voix le hèle ;
Il y répond.
La chèvre béle , Court vers le pont.
11 suit la demoiselle...
Il arrive ; on lui tend Une main fraternelle , Et Ton cause un instant.
On rit , on glose ;
Chacun médit
De toute chose :
On applaudit.
— Où vas-tu, de cette heure?
— Par les monts, jusqu'au soir.
— Là haut , la bise pleure , Que diable y veux-tu voir?..
Lire au grimoire Des anciens temps?..
Etre à la foire De tous les vents?.. —
Ainsi raille , et se gausse De lui l'alpestre gent.
Il leur tient tète , et hausse Sa gourde au col d'argent.
Lèvres sournoises , De refuser :
Les plus matoises , Pour mieux oser.
Mais qui pourrait la vider d'une haleine ! Elle est large, elle est haute, à moitié sourde et pleine,
La gourde du forestier.
Oh ! qu'elle est lourde , Et sourde , La gourde !
Elle tient un sètier.
Il les quitte , il s'avance Dans le pierreux désert , Dans Téboulis immense Où le sentier se perd :
Cité courbée
De rocs sans noms ;
Babel tombée
Du haut des monts.
Quittant leurs noirs repaires
Pour le mariire attiédi , Là , les froides vipères Se glissent vers midi.
De leur domaine Seigneur rampant , Un lac s'y traîne ; Autre serpent.
Le voyageur évite Le lac morne et félon , Ou son pied précipite , L'écrasant du talon ,
L'affreux reptile ,
Qui mord les airs ,
Rage inutile !
Puis les flots verts.
Allez ! bouches immondes Aux dards envenimés!
Eteignez dans les ondes Vos poisons enflammés !
Se faisant place ,
Le pèlerin
Sourit et passe ,
Le front serein.
Par des pentes plus rudes, Longues , déroutant l*œil , Des hautes solitudes Il gagne enfin le seuil.
Ici, l'abeille
Au chant l^er
L'accueille , et veille
Sur l'étranger.
Bergère fine et sage , Elle a , sur les hauteurs , Elle a pour héritage Mille troupeaux de fleurs ;
Elle conunande
En ces vallons ,
Même y gourmande
Les papillons.
Là sont des élysées Inconnus et déserts , D'alpestres colysées Suspendus dans 1^ airs;
Là , tout s'élance
De l'àme aux cieux ,
Dans un silence
Harmonieux.
Mais, comme dans un songe, Quelle invisible voix S'échappe et se prolonge De l'angle des parois?
Voix fraîche et nette ,
Suivant sans fin
Sa chansonnette ,
Tout son destin.
C'est , sur la haute arcade , La fille du rocher, C'est la blanche cascade , Que l'on voit s'y pencher.
Tremblante, émue,
Puis, s'enlevant.
Comme une nue
Danser au vent.
— De ton urne légère.
Fille au sein virginal , Mêle à ma gourde amère Un rayon de cristal.
Ma lèvre est noire
D'un feu mortel.
Je croirai boire
A l'arc-en-ciei.
Il dit. L'oode irisée
Darde un long jet tremblant ,
Cristalline fusée ,
Dans l'oQtre au large ianc.
Plus fratdie flunnie ,
L'âpre liqueur
Lui rit à Tâme ,
Lui rit au caanv.
Qui donc pourrait la vider d'une haleine ! Elle est large, elle est haute, encor sourde, encor pleine, La gourde du forestier.
Oh ! qu'elle est lourde , Et sourde , La gourde !
Elle tient un setier.
Qui parle sur les cimes?
Nains, géants ou démons?....
Quelques races sublimes »
Habitant sur les monts?...
La voix puissante
Passe à grand flot ,
Puis, décroissante, Ne dit plus mot.
Mais après un silence Profond , mystérieux , Chut ! la voix recommence , Et semble , dans les cieux ,
Plus en arrière ,
Fuir, reculer,
Avec prière
Semble appeler.
Le forestier s'étonne. . . .
Est-il quelqu'un là-haut?...
Aux rocs il se cramponne , Ou les franchit d'un saut.
La voix s'est tue...
Un pic désert!
Un ciel sans nue ,
Tout grand ouvert !
0 chimère suprême !
Ce n'était , aux parois , Qu'un écho de lui-même , Ces pas et cette voix .
Seule , la cime
Lui répondait, Et, seul, Tablme Les entendait.
Rien qu'une mer dormante , Qu'un océan rocheux Où la vague écumante Se dresse en pics neigeux :
Les bonds éaormes
Des glaciers lourds ,
Roulant, difformes,
Gomme des tours.
Rien que des champs de glace , Déserts briUans et froids ; Plaines ou tout s'efface ; Les steppes du chamois ,
Qui sur ce sable
Aux grains d'azur,
InsaisissaMe ,
Pose un pied sûr.
Gazelle des montagnes , Chevrette des gladers , En vain tu sais , tu gagnes Les plus hardis sentiers !
Ton pied se colle A la paroi ; Mais le plomb Tole , Là, mieux que toi.
Ou bien , au tournant brusque , Ton passage forcé, Le fin chasseur s'embusque.
Tu viens, le front baissé;
Tu viens , rapide
Comme le vent ,
Fière, intrépide,
Corne en avant.
C'est bien ta noire aigrette , n*oite comme un roseau , Puis recourtmnt sa crête , Arquée en beo d'oiseau;
Mais là se pose
L'œil du chasseur,
Et ton sang rose
Teint l'herbe en fleur.
Tu tombes.... il s'étonce...
Mais , d'un suprême effort , Aux plis du roc immense
Tu te retiens enoor.
Pois ton pied glisse Et ne prend fond Qu'an précipice , D'un dernier bond.
Hélas ! pauvre gazelle !
Ses grands yeux sont fermés.
Adien la ileur Mwdie!
Adieu les monts aimés !
La blanche cime
Fut son berceau ;
Le noir abtme
Est son tombeau.
Il est triste , il est sombre « Le forestier vaillant.
Il voit s'allonger l'ombre Du pic étincelant ;
La terre prendre
Son voile noir,
Les monts lui rendre
L'adieu du soir.
Point de roche plus haute. . .
La nuit, ces fiers vallons
Ne sonftneiit anenn hACe.
Il finit partir! Allons !
D'une Yoa creose,
Liagoorde, hélas!
Ghanle^ mentMise«
Chante tout bas :
Oh! qui pourrait la vider d'une haleine! Elle est large, elle est haute, die était sourde et pleine, La gourde du forestier!
Oh ! qu'elle est lourde , Et sourde, La gourde !
Elle tient un setier.
Sur les rampes de neige , Derniers degrés des monts , Il se lance, il manège En détours vagabonds.
Il glisse, il vole.
Gomme l'oiseau
Dont l'aile folle
Bat l'air et l'eau.
Pais , les pentes herbeuses , Les grands bois endormis ; Puis, les passes douteuses , Les ponts mal affermis ,
n les traverse ,
Seul et sans peur,
Et son œil perce
La profondeur.
C'est ainsi cpi'intrépide , Des sentia^ , sans y voir, Il démêle , il dévide L'écheveau long et noir :
D'une journée
Travail détruit ,
0 destinée !
Avec la nuit.
Mais quelle Ombre est assise Sous un morne sapin ?
Quelle forme indécise?...
Seraitp-oe du matin
La blanche Fée^
Qui l'attendrait,
De fleurs coiffée ,
Et lui dirait :
— « Viens à présent! c'est Theure... )» Personne dans les bois.
« Si je mens, que je meure, » Si je mens cette fois !
» Oui , c'est moi-même.
» 0 ttM amours,
» Quand Je dis : J*aime ,
» Etes-vous sourds?
» Je ne suis pins mau^sè ; » Je ne ris plus ; je ireux » Vous laisser à votre aise » Regarder dans mes yeux.
» Viens ! que je pose
» Ton fhmt jaloux ,
» Ton front morose
» Sur mes genoux ! » —
Mais, au lieu de son rêve.
Qui soudain va croulanl « Une vidlie se lève , Se lève en grommelant.
Chargeant sa hotte
Et son bois mort.
Elle marmotte
Sa plainte au sort.
— c( Ho! Vôtre tàèhe est lourde, Lui dit le forestier :
« Mais il reste en ma gottrde » Un verre , le dernier.
» Teneï! la mère...
» Pour tous, héla^I
r> La vie amère ,
^ Revient en bas. t»
Ainsi reeottfoftée , Elle s'en va; maïs hii, Sur la mousse argentée Tombe de noir ennui ;
Disant : « Vain rêve !
» Tout doit finir,
» Rien ne s'achève ;
» Je vais dormir.
Et cependant les mondes Roulent silencieux , En des courbes profondes Fouillait les vastes cieox ;
Sans que TéUHle ,
Mieux qu'un mortel ,
Perce le voile ,
Touche l'autel.
C'est que le (prand mystère Se cherche vainement Aux sommets de la terre , A ceux du firmament.
Mais en toi-même
Descends...» Au fond^
La Voix Suprême
Parle et répond.
Dans l'ombre où tu reposes , Tu vas encor songeant.
La Nuit, sur toutes choses, Etend son dais d'argent.
Diane chasse
Dans les vallons.
Ariel passe
Sur. les flots Uonds.
Le forestier sommeille.
Quand s'éveillera-t-il ?. . . .
Un chant, à son oreille , Roule , clair et subtil :
Concert étrange
Qui vient des bois;
Vague mâange
De toutes voix.
Feuille , oiseau , vent , cascade ; Longs échos mensongers ; Chevrette sur l'arcade ; Bergère aux pieds légers ,
Tout chante et dansé ;
L'outre au son creux
Fait la cadence ,
Et dit comme eux :
Oh ! qui pouvait la vider d'une haleine ! Elle est large, elle est haute, elle était sourde et pleine, La gourde du forestier.
Qu'elle était lourde , Et sourde , La gourde , Qui tenait un setier !