‹ Les chansons lointaines, poèmes et poésiesChapitre 28 sur 156 · BOUTADE · texte numérisé non relu

BOUTADE

Chaque montagne, avec sa croupe verte, S'efface dans Tombre. La Nuit

Traverse seule , en éteignant le bruit , La rue endormie et déserte.

Sa main clôt les yeux vacillans; Sa robe la ceint de mystère , Et cache même ses pieds blancs , Qui glissent sans toucher la terre.

Jour monotone , au pas pesant , Va dans l'abime où tout descend!

Mais ce n'est pas un amant qui t'invoque ,

0 Nuit ! dans des vers de pleurard :

Du vieil Amour, cet oiseau babillard, Notre temps n*a plus que la coque.

Ce n'est pas mieux quelque rêveur.

Dévot à froid du moyen -âge :

Le sabbat n'est plus en faveur ; L'homme et Satan font bon ménage.

Non , ce n'est pas , ô farfadets !

Ce n'est pas vous que j'attendais.

La Nuit , pourtant , est bien mystérieuse ! Pour elle l'homme n'est point fait :

Souvent , le plus hardi tremble , en effet , Devant sa face sérieuse.

D'esprits plus dégagés , plus forts , La Nuit semble être le domaine ; Elle nous enlève à nos corps , Hors de nous-mêmes nous promène ,

Et nous fait planer au-dessus De bleus abimes inconnus.

La Nuit est mère ! une vertu féconde

Réside en elle : lorsque Dieu Lança le Temps en son chemin de feu ,

C'est d'elle que jaUiit te Monde.

Toujours un souffle inspirateur Couve sous ses feux taciturnes :

Toujours un esprit créateur Erre et chante aux brises nocturnes .

Seul , le poète entend sa voix , Secrète comme un chant des bois.

Mais que me font toutes ces rêveries Des suottiques traditions?

De rOrient nous portons les haillons :

C'est un bazar de friperies.

Là , dame Europe , nez en Tair , Clignant les yeux , pédante et maigre , Achète au hasard , et pas cher , Ce que débite sa voix aigre.

Au coin du monde où nous trottons , Elle revend de vieux centons.

Seul si je veille et médite en silence , Comme un avare à son trésor ,

Ce n'est donc pas pour marmotter encor Des mots de l'humaine science , Pour guetter quelque vérité

De loin paraissant toute nue , De près , tout voile et vanité , Ou se renfonçant dans la nue.

C'est mon métier de chaque jour :

Pauvre , stérile et dur labour !

J'ai bien assez aussi des controverses ,

Des vieux systèmes rajeunis , Des grands mots creux , célébrés ou honnis ,

Qui tombent sur nous par averses.

Un enfant souhaitait un fruit :

On le lui pèle ; mais , sa mère

Tournant les yeux , l'enfant séduit

Mange encor la pelure amère.

Et c'est ainsi que maint cerveau Croit découvrir du fruit nouveau.

Je hais non moins cette froide atmosphère Où gèlent ces mornes esprits ,

Doublés de glace et de neige pétris.

Si le Monde était à refaire , Ils retrancheraient le soleil Et , dans l'horreur de toute flamme , Loin de tout rivage vermeil , Construiraient un globe sans âme.

Dieu de l'Amour , du Grand, du Beau , Ils souffleraient sur ton flambeau.

Humaine gloire , ô bruit douteux et triste , Echo faussé d'un chant trompeur ,

Empoisonnée et cendreuse vapeur , C'est toi , pourtant , que suit l'artiste ! Dans cette salle , bien souvent , Jusqu'à l'approche de l'aurore , J'ai tissé , marchant et rêvant , De mes vers la trame sonore.

Le fil allait et revenait Sur le métier qui résonnait.

Et je voyais s'animer sur ma toile

Fleuves , vallons , les lacs , les mers ; Un bel oiseau s'élançait dans les airs ;

Des cieux descendait une étoile.

A peine édose , et sa pâleur

D'un rayon furtif colorée ,

Elle glissait comme une fleur

Le long de sa route azurée.

0 douce étoile , ô bel oiseau , Jouant ensemble au bord de l'eau !

Mais l'astre par et son chantre iSdèle Ont dispara de l'horizon ,

Tous deux tombés , couchés sur le gazon , Gomme toute chose mortelle.

C'est là qu'ils dorment enlacés :

L'astre , comme une fleur éteinte , L'oiseau , les yeux déjà glacés , S'endormant dans un chant de plainte.

Etoile ! oiseau ! songes ailés , Songes brillans.... puis envolés!

Heureux celui qui , dans sa longue veille , Parle en esprit à l'Eternel ,

A tout instant reconnaît son appel , Lui prête une docile oreille !

Cette heure nocturne qui fuit Sur moi n'a pas ce doux empire , Et si je veille ainsi la nuit , C'est que je veux pouvoir me dire...

Me dire à moi , triste et moqueur , Tout ce que j'ai là , sur le cœur.

Aigle, 4833.

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