BOUTADE
Chaque montagne, avec sa croupe verte, S'efface dans Tombre. La Nuit
Traverse seule , en éteignant le bruit , La rue endormie et déserte.
Sa main clôt les yeux vacillans; Sa robe la ceint de mystère , Et cache même ses pieds blancs , Qui glissent sans toucher la terre.
Jour monotone , au pas pesant , Va dans l'abime où tout descend!
Mais ce n'est pas un amant qui t'invoque ,
0 Nuit ! dans des vers de pleurard :
Du vieil Amour, cet oiseau babillard, Notre temps n*a plus que la coque.
Ce n'est pas mieux quelque rêveur.
Dévot à froid du moyen -âge :
Le sabbat n'est plus en faveur ; L'homme et Satan font bon ménage.
Non , ce n'est pas , ô farfadets !
Ce n'est pas vous que j'attendais.
La Nuit , pourtant , est bien mystérieuse ! Pour elle l'homme n'est point fait :
Souvent , le plus hardi tremble , en effet , Devant sa face sérieuse.
D'esprits plus dégagés , plus forts , La Nuit semble être le domaine ; Elle nous enlève à nos corps , Hors de nous-mêmes nous promène ,
Et nous fait planer au-dessus De bleus abimes inconnus.
La Nuit est mère ! une vertu féconde
Réside en elle : lorsque Dieu Lança le Temps en son chemin de feu ,
C'est d'elle que jaUiit te Monde.
Toujours un souffle inspirateur Couve sous ses feux taciturnes :
Toujours un esprit créateur Erre et chante aux brises nocturnes .
Seul , le poète entend sa voix , Secrète comme un chant des bois.
Mais que me font toutes ces rêveries Des suottiques traditions?
De rOrient nous portons les haillons :
C'est un bazar de friperies.
Là , dame Europe , nez en Tair , Clignant les yeux , pédante et maigre , Achète au hasard , et pas cher , Ce que débite sa voix aigre.
Au coin du monde où nous trottons , Elle revend de vieux centons.
Seul si je veille et médite en silence , Comme un avare à son trésor ,
Ce n'est donc pas pour marmotter encor Des mots de l'humaine science , Pour guetter quelque vérité
De loin paraissant toute nue , De près , tout voile et vanité , Ou se renfonçant dans la nue.
C'est mon métier de chaque jour :
Pauvre , stérile et dur labour !
J'ai bien assez aussi des controverses ,
Des vieux systèmes rajeunis , Des grands mots creux , célébrés ou honnis ,
Qui tombent sur nous par averses.
Un enfant souhaitait un fruit :
On le lui pèle ; mais , sa mère
Tournant les yeux , l'enfant séduit
Mange encor la pelure amère.
Et c'est ainsi que maint cerveau Croit découvrir du fruit nouveau.
Je hais non moins cette froide atmosphère Où gèlent ces mornes esprits ,
Doublés de glace et de neige pétris.
Si le Monde était à refaire , Ils retrancheraient le soleil Et , dans l'horreur de toute flamme , Loin de tout rivage vermeil , Construiraient un globe sans âme.
Dieu de l'Amour , du Grand, du Beau , Ils souffleraient sur ton flambeau.
Humaine gloire , ô bruit douteux et triste , Echo faussé d'un chant trompeur ,
Empoisonnée et cendreuse vapeur , C'est toi , pourtant , que suit l'artiste ! Dans cette salle , bien souvent , Jusqu'à l'approche de l'aurore , J'ai tissé , marchant et rêvant , De mes vers la trame sonore.
Le fil allait et revenait Sur le métier qui résonnait.
Et je voyais s'animer sur ma toile
Fleuves , vallons , les lacs , les mers ; Un bel oiseau s'élançait dans les airs ;
Des cieux descendait une étoile.
A peine édose , et sa pâleur
D'un rayon furtif colorée ,
Elle glissait comme une fleur
Le long de sa route azurée.
0 douce étoile , ô bel oiseau , Jouant ensemble au bord de l'eau !
Mais l'astre par et son chantre iSdèle Ont dispara de l'horizon ,
Tous deux tombés , couchés sur le gazon , Gomme toute chose mortelle.
C'est là qu'ils dorment enlacés :
L'astre , comme une fleur éteinte , L'oiseau , les yeux déjà glacés , S'endormant dans un chant de plainte.
Etoile ! oiseau ! songes ailés , Songes brillans.... puis envolés!
Heureux celui qui , dans sa longue veille , Parle en esprit à l'Eternel ,
A tout instant reconnaît son appel , Lui prête une docile oreille !
Cette heure nocturne qui fuit Sur moi n'a pas ce doux empire , Et si je veille ainsi la nuit , C'est que je veux pouvoir me dire...
Me dire à moi , triste et moqueur , Tout ce que j'ai là , sur le cœur.
Aigle, 4833.