A GEORGE SAND
à qui Tauteur offrit un jour , à Genève, des gentianes des Alpes, et qui le prit pour un jeune pasteur.
Qui, moi? pasteur! je voudrais Tétre.
Pasteur d'humains ou de moutons V Les pasteurs vont- ils reparaître?
U n'en est plus dans nos cantons.
Avec le sylphe , avec la fée Et bien d'autres choses encor, Us ont fui , laissant la contrée Aux nains qui vont cherchant de l'or.
Et des brebis , et des ouailles ,
En reste-t-il encor chez vous?
Ici, se livrant des batailles,
Il n'est que des troupeaux de loups.
Moi-même , il faut que je le dise, Neuf mois entiers pindarisant.
Du haut d'une chaire , à ma guise*, Je suis un loup dogmatisant.
Il n'en est point de pire espèce.
Quand nous sortons de nos halliers , En un clin-d'œil on vous dépèce De pauvres agneaux d'écoliers.
C'est grand'pitié ! mais on s'amuse Ainsi , dans notre âge important , Et le dernier fils de la Muse , Le bon Konrad, en fait autant*.
Et Gabriel»? (question folle.
Qu'il veuille bien me pardonner!) N'aurait-il point goût à l'école?...
Je vois ses ailes frissonner.
* Voir la note de la page 12.
'Le chantre de Konrad fFàllenrod, Adam Mickiéwicz, était alors attaché à TAcadémie de Lausanne. Voir le morceau suivant.
" Gabriel, par George Sand.
Oui , je le pense , il a beau faire La leçon au siècle grondant :
Il ne saurait jamais s'y plaire , Il ne peut être un bon pédant.
Loin des cités , loin des campagnes , Où partout rhomme élève un mur, Envolons-nous dans les montagnes , Sur les confins du haut azur.
Vous êtes riante et légère , Avec des yeux profonds et doux.
N'ayez pas peur d'être bergère , Les Alpes sont faites pour vous.
Je sais un vallon qui sommeille.
On y respire dans les cieux.
Son maître , un vieux pic , le surveille D'un air de bonté sérieux.
Il le protège , il le rassure , Lui qui se joùrait du vallon , S'il secouait sa chevelure , Gomme des vagues l'aquilon.
Au fond des gorges séculaires ,
La sourde runœur du torrent Se débat , comme ces colères Elles-mêmes se dévorant.
Ici , la jeune rêverie , Un gai silence , un frais repos , Avec un souffle de féerie Quand s'éveillent les longs échos !
Un frisson parcourt le roc sombre.
Sur le bord se montre un chamois , Qui regarde ; ou bien est-ce une Ombre Qui glisse le long des parois ?
Toute la montagne s'écrie.
On cherche en vain d'où vient le son.
Puis il se tait; l'Âlpe fleurie
Reprend sa lente sonnerie ;
Et je vous chante ma chanson :