LE SAPIN
Ainsi qu'une grande pensée
Qui féconde un cœur désolé ,
Sur la cime étroite , élancée ,
Se dresse un sapin exilé.
Jouant avec leur chevelure ,
Le vent seul arrache un murmure
 ses rameaux, fléchis en vain ,
Car nul rameau ne les caresse ,
Et la voix des forêts sans cesse
Roule autour d'eux son chant lointain
L'arbre a grandi , fier et sublime , Sur son piédestal glorieux , N'aimant que l'aigle de l'abime , Le soleil, la neige et les cieux.
Il buvait la tiède rosée ,
Les parfums qu'à Therbe embrasée
Enlève un souffle humide et frais ;
Et d'air pur baignant ses feuillages ,
Il s'enveloppait de nuages
Afin de s'endormir en paix.
Parfois , sur la couche glacée Où tombent ses fruits résineux , Une empreinte rouge est tracée; Des ours la laissent après eux.
Ce sang, vermeil conune la rose Sous les vents de la nuit éclose, Est la seule fleur du rocher; Mais lorsqu'il parait sous ses branches , L'arbre y jette ses barbes blanches , Et semble vouloir le cacher.
II hait aussi l'épervier sombre , Quand il vient , d'un vol tournoyant , Enlacer sa tige dans l'ombre , Ou mesurer son front géant.
Au battement confus des ailes Il mêle des plaintes nouvelles^ Et, froissant ses dards à grand bruit,
li dresse ses bras , les balance , Frissonne, et mugit, et s'élance.
Epouvanté , l'oiseau s'enfuit.
Pourquoi sooflfrirait-il l'approche De quelque habitant du vallon?
11 doit vivre seul sur sa roche , Que le temps lui soit court ou long : 11 doit tout ignorer du monde ; Et , sans une voix qui réponde A ses vagues appels d'amour, Il faut qu'il vieillisse , et supporte Ce que chaque an nouveau rapporte , Et les tourmens de chaque jour.
Aussi , roidissant son courage , Il revoit toujours , au matin , Bondir l'avalanche sauvage, Qu'éveille un murmure incertain.
11 entend le glacier sonore Longtemps après gronder encore , Imitant la foudre en courroux ; Et sur la cascade troublée , Quand tombe une roche écroulée , Il sait ce que font de tels coups.
Ne le plaignez pas , si la terre A fui son abri soucieux.
Il est malheureux , solitaire , Oui ! mais sa tête est près des cieux. Qui sait quelle haleine bénie , Ou quelle enivrante harmonie A parfois bercé son sommeil?
Ah ! pour lui les anges peut-être N'ont pas dédaigné d'apparaître Dans un blanc rayon du soleil.
Un jour, luttant avec Forage Qui tourmentait ses longs rameaux , Il gémit , et d'un cri sauvage Salua des destins nouveaux.
Car la nue , agitant ses ailes , Sur lui jetant des étincelles , Semblait un céleste envoyé.
Et l'embrassant avec furie.
L'arbre au tonnerre se marie ; Puis il retombe foudroyé.