‹ Les chansons lointaines, poèmes et poésiesChapitre 43 sur 156 · L£S CERISES DE MA GRAND'MÈRE · texte numérisé non relu

L£S CERISES DE MA GRAND'MÈRE

Quand ma grand'mère se fit vieille , Elle abandonna toat son bien , Prés et moissons , vignes et treille , Â ses enfans , sans garder rien ;

Rien qu'un verger de quelques toises ,

Borné, là, d'un buisson d'osiers, Ici , d'un bouquet de framboises , Mais planté de deux cerisiers.

Et ma grand'mère , le dimanche , Me disait , quand j'allais la voir :

(( Tiens , je te donne cette branche ; » Mais c'est un dangereux perchoir. »

Bien haut la gra})pe luisait-dle , Penchait-elle trop de eàté ?

Ma gmnd'mère tenait l'échelle Au bas , pour plus de sûreté.

Je vous laisse à penser la joie

De saisir le rameau flottant :

Non ! sur les hauts remparts de Troie ,

Ulysse n'en eut pas autant !

Et maint^sant cpie , solitaire , Je vois grandir l'ombre , à mon tour, L'ombre de mes pas sur la terre , Où cesse de grandir mon jour,

Lorsqu'au printemps , dans le faiillage ,

Une cerise qui mûrit

Se penche à son dernier étage ,

Et me défie et me sourit ,

Je revws souvent ma grand'mère , Avec ses yeux ndrs , attristés , Me suivant dans la vie amère , Que j'essayais à ses côtés.

Je la revois ! Elle est assise

A sa fenêtre 6A , Aa jârdm , Le long de la muraille grise , Montent ses fleurs , son romarin .

J'arrive , j'entre : elle me presse Dans ses vieux bras si caressans , Et m'interroge avec tendresse , Et m'inspecte dans tous les sens.

M'a-t-on grondé dans la semaine?

Suis-je propre, doux et soumis?

Ou bien , quel lutin se démène Dans ma cervelle et mes habits ?

Ainsi disant, on s'achemine, Elle à pas lents , mais droite encor ; Et nous prenons , de la cuisine , Par l'obscur et long corridor.

Voici la cour, voici la grange.

L'échelle est là , dans ce recoin.

Nous la dressons : elle l'arrange Avec grand'peine, avec grand soin.

Je pose un pied , puis l'autre , et saute Un échelon... j'en saute deux.

Plus la cerise est rouge et haute , Plus je rappelle et je la veux.

Je m'élance , je tiens le faite , Je plonge au loin sur les prés verts , Et je sens sur ma jeune tète , Pour couronne , les cieux ouverts.

Plus haut ! plus haut ! la terre est belle. Je la domine, j'en suis roi....

Mais tout à coup tremble l'échelle , Et mon rêve tombe avec moi.

Eysins, 1844.

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