L INSOMNIE DE MA MÈRE
(EysiDS, i84{.)
Mon père et moi , l'autre soir , et ma mère , Nous étions seuls , au foyer nous chauffant ; Lui me contait ses souvenirs de guerre , Elle, mes tours et mes exploits d'enfant. Et moi , tout bas , je leur faisais entendre Quelques échos du monde et de son bruits Ah ! pauvre mère , et si bonne et si tendre , Tu n'en pourras fermer l'œil , de la nuit.
Le croirais-tu? Lorsque tu vois mon père Teiller le chanvre , efGlé sous sa main ,
J'en sdis plus d'un qui , se disant bon frère , Se fait sa toile aux dépens du prochain. Contre la trame on a beau se défendre , Un fil vous tire , un autre vous conduit. Àh ! pauvre nière , et si bonne et si tendre , Tu n'en pourras fermer l'œil, de la nuit.
Le croirais-tu? Comme rit ton aiguille Dans ce gilet qui lui doit maints hivers , Tel s'applaudit et rit dans sa Camille D'avoir piqué tel autre à mots couverts. Si tu voyais comme il sait bien s'y prendre , Comme il accroche, égraUgne et s'enfuit ! Ahl pauvre mère, et si bonne et si tendre, Tu n'en pourras fermer l'œil, de la nuit.
Le croirais-tu? Quand nous disons à peine Que nous aimons , tant nous le savons bien !
J'en connais un qui , sans reprendre haleine ,
Le dit vingt fois , n'en pense jamais rien .
Geste , sourire , il a su tout rapprendre ,
D'autant plus faux qu'à présent il reluit.
Ah I pauvre mère , et si bonne et si tendre ,
Tu n'en pourras fermer l'œil , de la nuit.
Le croirais-tu? la flamme qui serpente Est moins que tel preste à se faufiler ,
Est moins subtile et guette, moins rampante. Tout ce qui peut la repaître et l'enfler : Flamme il monta, fumée il va descendre , Fumée éteinte, et que le vent poursuit. Âh ! pauvre mère, et si bonne et si tendre , Tu n'en pourras fermer l'œil , de la nuit.
Le croiraiS'tu? Regarde, à la muraille ,
Le vieux Laharpe* et son front redressé !
Il demandait ou justice ou bataille :
Âh ! qu'on en voit d'un esprit plus sensé !
Lutter au jour? — Non , doucement surprendre
Et doucement écarter qui vous nuit.
Ah ! pauvre mère , et si bonne et si tendre ,
Tu n'en pourras fermer l'œil, de la nuit.
Le croirais-tu? De ces rayons nocturnes
La tremblotante et blafarde clarté
Est un soleil sur nos champs taciturnes ,
Un plein soleil d'amour, de vérité.
Sus! levons-nous, marchons sans plus attendre.
L'Ombre nous mène et le Chaos nous suit.
Ah ! pauvre mère , et si bonne et si tendre ,
Tu n'en pourras fermer l'œil , de la nuit.
Voir la seconde chanson après celle-ci.
Le CFoirais-tu? Non, tu ne peux le croire : Mon père et moi sonunes de grands rieurs Qui t'aurons fait quelque méchante histoire Pour te gronder de tes chères frayeurs. Eteins le feu , clos-le bien sous la cendre : C'est le destin où maint brave est réduit. Âh ! pauvre mère , et si bonne et si tendre , Tu n'en pourras fermer l'œil , de la nuit.