‹ Les chansons lointaines, poèmes et poésiesChapitre 62 sur 156 · CHANSON CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE · texte numérisé non relu

CHANSON CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE

— ^çj^ia-T-

De grâce, Amis, tirez-moi d'wi problème Où je me perds comme dans un grand bois. Le mois passé, tel me saluait même Que je voyais pour la première fois; Mais à présent, juste à pareille place , Il passe et fuit, le nez dans son manteau. Que voulez-vous ! quand on a Fàme basse , Pour se grandir on n'a que son chapeau.

Vous le savez , je ne suis qu'un poète , Qui ne fus onc ni riche , ni puissant. Humble chardon ^ à l'écart je végète , Brouté parfois des ânes en passant.

Âh ! disaient-ils , me souriant en face :

Il est voisin du ehéne et de Tormeau ! Que voulez 'VOUS I quand on a Tâme basse. Pour se grandir on n'a que son chapeau.

Et maintenant , quand , du bout de la rue , Pour son malheur, mon ancien courtisan Me reconnaît , il devient pâle , il sue , Et voudrait bien être au cap Matapan.

Il tord le col , il fait laide grimace , Regarde en l'air , voit si le temps est beau. Que voulez-vous ! quand on a l'âme basse , Pour se grandir on n'a que son chapeau.

Mais il en est qui , pour monter au faite ,

 deux genoux s'accrochaient des deux mains ;

Et les voilà sur la tranchante arête ,

Fiers et debout, en sénateurs romains.

 la descente , avec la même grâce ,

On les verra saluer de nouveau.

Que voulez-vous ! quand on a l'âme basse ,

Pour se grandir on n'a que son chapeau.

Pour moi , je reste au jardin populaire , De limaçons fut-il un peu sali.

Je les regarde , et je m'amuse à faire Expérience in anima vili.

L'oiseau du ciel , cpiand son aile est trop lasse , S'en vient chanter sur mon petit rameau. Que voulez-vous ! il n'a pas rame basse ; Il a pourtant belle plume au chapeau.

A mis AMI HENRI ËULËR

Vous n'avez ni champ , ni maison Qui brille au loin dans la campagne ; Point de tapis de vert gazon ; Point de chalet dans la montagne ; Point de place, point de soutien , Point de valet , point d'entourage ; Mon cher ami, vous n'avez rien....

Que de l'esprit et du courage.

Quoi donc! au lieu de bons écus, Des bons mots , quelque chansonnette !

Pour tous biens, pour tous revenus, Vos pinceaux et votre palette !

Il est vrai que vous narguez bien Le puissant, qui tou). bas enrage.

En attendant, vous n'avez rien....

Que de l'esprit et du courage.

Vous n'avez pas , pour le vainqueur , Gomme tant d'autres , Fàme tendre ; Vous vous donnez de fort grand cœur t Mais vous ne savez pas vous vendre.

Dès qu'on vous montre le lien , Vous décampez comme un sauvage.

Mon pauvre ami , vous n'aurez rien ! . . . Que de l'esprit et du courage.

Âh ! votre sort me fait pitié :

De l'honneur, mais peu de prudence ;

De l'estime , de l'amitié ,

Mais nul crédit , nulle importance ;

Un front libre , un joyeux maintien :

Est-ce là tout votre héritage?

Mon cher ami, vous n'avez rien....

Que de l'esprit et du courage.

Puis savez-vous? dans nos cantons , L'esprit , c'est la méchante langue ; Le courage , c'est , aux moutons , Tenir quelque grosse harangue.

Pour être un jour grand citoyen Vous faites trop peu de tapage.

Rien , rien du tout! vous n'avez rien.... Ni cet esprit , ni ce courage.

LE CHANT D'UN ÉGAUTAffiE

(( Mort , sois mon bien ! » s'écriait un poète Qui cependant gardait à son côté Sa coupe d'or et, sur son cœur muette , Lui souriant , une blanche beauté.

Moi , je contemple aussi le jour qui tombe , Mais je n'ai point de bizarre transport ; J'applique à tout même loi , même tombe : Egalité, fraternité... la mort.

Les amoureux nous vantent la nature , L'humide aurore, et le chant des oiseaux, Le nid tranquille et son toit de verdure , La Poésie errant au bord des eaux.

Moi, j'aime aussi, j'aime un oiseau dans l'ombre, Un bel oiseau qui chante haut et fort :

Le rouge éclair à l'aile d'un feu sombre. Egalité, fraternité... la mort.

(( Semez le vent, répètent de faux sages : » Quelle récolte enrichira vos monts?. ...» Bien ! lève-toi , noire moisson d'orages ! C'est, justement , celle que nous aimons. Gais moisonneurs , à nous le champ du monde ! Gomme il ondoie et tombe sans effort Sous notre faux que la foudre seconde ! Egalité, fraternité... la mort!

Qu'est-ce, au désert, que le chant du Gosaque Auprès du nôtre , à tous les vents jeté ! Il prend sa lance, il arrive , il attaque ; Mais nous , déjà , nous tenons la cité. Dans ses jardins , moderne Babylone , Elle s'enivre , et s'oublie , et s'endort. Tous , levons-nous ! frappons-la sur son trône ! Egalité, fraternité... la mort!

Disparaissez, monumens d'un autre âge !

Ne soyez plus que des lieux désolés Où le renard , curieux et sauvage , Se montre seul sur vos murs écroulés.

De salle en salle il erre , il se hasarde ,

Par la fenêtre , ouverte au vent du nord , Passe la tête, et longuement regarde...

Egalité, fraternité... la mort!

Fraternité! ton jour enfin se lève.

De quel rayon il éblouit l'éther !

Rayon de pourpre; on dirait un long glaive D'où le sang eoule et dégoutte dans Tair. Embrassons-nous ! plus de pensers contraires, Etablissons l'universel accord !

Fraternisons en étouffant des frères ! Egalité , fraternité. . . la mort !

La Liberté , dépouillant tous ses voiles , Se montre enfin belle et nue à nos yeux, Escaladant le palais des étoiles , Frappant du pied sur le trône des cieux. Dernier tyran, qui de Saints et d'Âpôtres Tiens là ta cour, tremble aussi dans ton fort ; Vieux roi du ciel , tombe comme les autres ! Egalité, fraternité... la mort!

Courage , amis ! cette bastille immense , Notre prison, l'univers vient en bas.

Courage , espoir ! . le Chaos recommence , De la raison il affranchit les pas :

L'Esprit humain le couve de ses ailes ; A notre image un nouveau monde en sort : Qu'on nous adore , et guerre aux Infidèles ! Egalité , fraternité. . . la mort !

Tout est fini ! De l'un à l'autre pôle

Je ne vois plus qu'une grande Ombre et moi .

Elle a posé sa main sur mon épaule ,

Son œil de glace est sans vie et sans foi.

Le jour qui brille à l'éternelle voûte

Me cherche en vain comme un lointain remord :

L'Ombre me garde et lui ferme la route.

Egalité, fraternité... la mort!

Page 1