DES FRANÇAIS
Le peuple français est né soldat; sa muse s'est éveillée au bruit des armes ; ses premiers chants ont été des chants militaires. Si Ton prête l'oreille à la voix de ses ancêtres, on entend une clameur sourde et pourtant formidable. Cette clameur belliqueuse est l'antique bardit (1), dont l'usage fut commun aux Gaulois, aux Germains et aux Francs.
Employé pour donner le signal de l'attaque, le bardit avait un caractère étrange. On le formait, dit Tacite, des plus rudes accents, de sons rauques et brisés, et ceux qui l'entonnaient serraient leurs boucliers contre leur bouche, afin que leur voix, par la répercussion, devînt plus forte et plus effrayante. Sans nul doute, ce n'était là, dans l'origine, qu'un simple cri de guerre modulé. Rappelons à ce sujet que presque tous les peuples ont eu très anciennement l'habitude de marcher au combat en poussant de grands cris, autant pour se rendre redoutables à leurs ennemis que pour s'étourdir sur le danger. Suivant une remarque assez judicieuse de Wieland, le silence qui précède le carnage a quelque chose de terrible, et le guerrier le plus intrépide sent le besoin de le rompre. 11 n'est donc pas étonnant que l'usage des cris et des chants de guerre, qui paraît avoir pris naissance aux époques de barbarie, se soit maintenu jusqu'au temps d'une civilisation très avancée (2). Âmmien Marcellin et l'écrivain militaire Yégèce, parlent du barritus des Romains. C'était une sorte de crescendo vocal analogue au bardit des nations germaniques. Cette rumeur guerrière.
^(1) Barritus ou bardituSy vraisemblablement du verbe germanique baren ou bairen, élevej la voix, crier, pousser des clameurs. On trouve dans les dialectes des peuples du Nord un assez grand nombre de mots évidemment tirés de la même source. Je citerai entre autres bar. son, bruit ; barre, bara, cri; bard, bardur, bardel, chanteur. Du temps de llans Sachs, c'est-à-dire au commencement du xvi* siècle , les Meistersœnger, ou maîtreschanteurs, désignaient encore par le mot bar, dans leur tablature, un air, une mélodie, un chant noté.
(2) La nécessité de produire dans Thomme , au moment du combat, une excitation tout à la fois physique et morale qui double ses forces, dissipe ses appréhensions et réveille ses instincts géné-
reux, semble être la principale cause pour laquelle tant de peuples ont employé à la guerre la musique et même la danse. Ces deux arts ont, en eflct, Tun et Tautre une action puissante sur le système nerveux. Cependant on peut dire, avec le maréchal de Saxe, qu'il serait absurde de croire que les bruits de guerre ne servent que pour s'étourdir. Loin de là, ils sont d'une utilité immédiate dans la partie technique de l'art militaire. U est certain que le rliythme musical contribue essentiellement à la perfection de cet art , puisqu'il aide à régler les évolutions des troupes , à diriger et à soutenir la marche du soldat. (Voy. mon Manuel général de musique militaire à l'usage des armées françaises, Paris, I8/18, Firmin Didot, p. 175 et suiv.)
2 ESSM HISTORIQUE
commencée presque à voix basse, allait toujours en grossissant et finissait par une explosion effroyable. On Ta comparée poétiquement au bruit des flots qui se brisent contre les rochers. Les acclamations farouches que poussent les peuplades sauvages en marchant à l'ennemi, et mieux encore les sinistres liurrahs(i) que profèrent dans le même cas plusieurs nations de TEurope moderne, comme les Anglais, les Russes et les Allemands, peuvent en donner, ce me semble, une idée assez exacte.
Quand ces accents vagues et confus sont prolongés un certain temps sous l'empire d'une émotion de plus en plus vive et profonde, ils gagnent peu à peu en intensité, et quelquefois ils s'élèvent jusqu'aux intonations musicales proprement dites. Le simple cri de guerre devient alors un chant, mais un chant dont la forme grossière et l'allure désordonnée trahissent l'origine. Ainsi, dans le bardit, s'il feut encore s'en rapporter au témoignage de Tacite, c'étaient moins des paroles que le bruyant concert de l'enthousiasme guerrier. On attachait peu d'importance à Tœuvre en ellemême ; on en attachait beaucoup au contraire à l'effet produit. Cela tenait à une croyance superstitieuse. De la manière plus ou moins vigoureuse dont cet hymne retentissait, les troupes présageaient le destin futur du combat (2). « Elles tremblent ou font trembler, » ajoute l'historien que je citais tout à l'heure. En effet, le bardit, comme plusieurs de nos chants patriotiques bien connus, a souvent décidé la victoire. Si d'un côté il engendrait l'enthousiasme, de Tautre côté il répandait la terreur. Tel une fois, dans la bouche des Cimbres, il épouvanta les soldats de Marins.
Selon toutes probabilités, les paroles des premiers bardits chantés dans les combats roulaient sur les exploits des chefs et sur les traditions nationales. On ne sait rien de positif à cet égard : le temps a fait disparaître les monuments primitifs ; du moins ceux qui concernaient directement nos pères. Ce qu'on peut néanmoins affirmer en toute certitude, c'est que les plus anciennes formes poétiques connues, ont revêtu le double caractère de chants historiques et de chants guerriers. Les annales d'une foule de peuples, leurs lois mêmes et jusqu'aux préceptes de leur religion, loin d'avoir eu, dans le principe, une physionomie aride et prosaïque, ont emprunté à la poésie ses traits si doux et son divin langage, afin de s'emparer plus fecilemenl du cœur et de l'imagination des hommes. Les Gaulois, selon Jules César, ne conservaient la mémoire des arts et des sciences qu'ils cultivaient, et, en général, celle de toutes leurs institutions, que par des poèmes chantée : il leur était défendu de rien écrire (3). Des traces du même usage se font remarquer chez les Francs. Nul doute qu'il n'ait été observé par tous les peuples de la grande famille germanique, comme il lavait été par tous ceux de l'antiquité (4).
Pour composer des bardits propres à être répétés sur les champs de bataille, il suffisait de détacher quelques fragments de ces poétiques archives. Ce fut ainsi que l'on procéda dans la suite, à l'égard des chansons de geste, quand ces sortes de poèmes eurent acquis un développement considérable.
Longtemps lexécution des chants historiques servit de stimulant aux troupes à l'heure du combat.
(1) En AJlemagoc, ie cri de hurrah est encore un des rerrains j» vocant, accendunt animos, futiira^que pugna; fbrlunam i[m les plus communs des chants de guerre {Kriegslieder), On » cantu augurantur. » (Tacit., De morib, German , cap. m.)
remploie d'ailleurs dans une foule de cas, et pour exprimer soit /ox t i ^ n ». n n- tu vr ... ¥„-,««..«
*,.,., ., ,, «*^ f (3) Jul. Cœsar, De 6e«o aomco, lib. V[, cap. IV. — Lycurgue
une émotion de joie et d'enthousiasme, soit un mouvement de , . , i i r. ««* x« -.^o n „ « *»«
^,. j, -* . , . , j ,. . ne voulut pas non plus que ses lois fussent écnlcs. fl y a , en
colère et d mdlgnation. Le mot hurrah a donc une application ^ , , i r ..x • . . « i ««.« «
. , , ^ , j, , . , ... général , une grande conformité sur ce point entre les nations
générale dans le sens d acclamation spontanée, et comme tel il ? . . , i ^ « .• ua i^k- *a--« ^^ «..:„«.»*.- «^
**,^.j , , . ^ . barbares et les peuples de Tanliquité. L'histoire des orlguies na-
s'est introduit dans notre langue. Les cris de guerre inarticulés ., , „. . j .« a% ki ki« -^»..-i^««««
. ^, ^ . j . , lionalcs office partout des traces d'une semblable coïncidence,
et même ceux qui, bien que composés de certaines paroles, retentissent d'une façon bruyante, confuse et inintelligible, sont des (II) Ainsi que M. Edelestand du Méril en fait la remarque,
hurrahs. Tacite va même jusqu'à dire au commencement de sa Germanie :
(2) Tacite parlant des Germains : « Ituri in praelia canunt. « Célébrant carminibus antiquis (quorum unam apud illos mémo- B Sunt illis hxc quoque carmina quorum rekitu, quem barritum » riae et annalium genus est) originem gcntis conditoresque... »
Toujours est-il qu'elle fut remise en vigueur aux beaux temps de la chevalerie. Elle paraît môme
avoir été une de celles que les bardes léguèrent à leurs successeurs, les ménestrels (1).
Quand le christianisme se fut répandu dans les Gaules , quelques bardes embrassèrent la foi nouvelle; d'autres restèrent fidèles au druidisme. Les enfants de l'Ârmorique élevés par ceux-ci danS les principes de l'ancien dogme, marchaient au combat en invoquant le dieu Soleil ou dansaient, au retour, en son honneur, la chanson du glaive, Roi de la bataille, couronné par l'arc-encie|. Cette chanson où règne un sentiment de féroce allégresse, peut donner une idée du caractère sauvage, mais énergique, de la poésie des bardes.
Sang et vin et danse, à toi Soleil ! sang et vin et danse. Et danse et chant , chant et bataille, et danse et chant ; Danse du glaive en cercle, danse du glaive.
Chant du glaive bleu qui aime le meurtre, chant du glaive bleu. Bataille où le glaive sauvage est roi, bataille du glaive sauvage. O glaive ! ô grand roi du champ de bataille! ô glaive, ô grand roi ! Que Tarc-en-ciel brille à ton front! que Tarc-en-ciel brille! O feu ! ô feu ! ô acier, ô acier, ô feu, ô feu ! Ô acier et feu ! ô chêne ! O terre ! ô flots, ô flots ! ô terre et chêne ! (2).
Ces vieux ennemis des Francs, Français aujourd'hui, ont recueilli en partie l'hérilage de la muse celtique. Quoique animés d'un tout autre esprit que leurs ancêtres, ils n'ont pu complètement oublier les traditions de leurs pères. Aux jours les plus néfastes, ils ont encore entonné comme cri de guerre et en signe de ralliement ces vieux bardils que le temps a respectés, et que murmurent d'une voix affaiblie les descendants dégénérés de ces fiers rapsodes du Nord, humbles chantres populaires que les Bretons continuent de désigner sous le nom de bards. On peut rapporter à ce sujet un fait assez curieux qui, je l'avoue, n'est pas précisément conforme à l'esprit de la discipline militaire, mais qui prouve combien les souvenirs de race, transmis et perpétués au moyen du chant, ont d'empire sur le cœur des hommes. C'est M. de Saint-Pern Couêlan, cité par M. Hersart de la Villemarqué, qui, en décrivant le combat de Saint-Cast, livré en 1758, fait le récit qu'on va lire.
(1) J*ai donné des renseignements étendus sur les bardes et » de vins. Aussitôt que venait rautomne, dit Grégoire de Tours, sur leur rôle chez les peuples du Nord, dans mon Manuel général » ils partaient suivis de chariots et munis d'instruments de guerre de musique militaire^ p. 53-62 ; et j'ai consacré au Ménestrel^ » et d'agriculture pour la vendange armée. Les raisins étaient-ils considéré comme type du musicien-poéte au moyen âge, un long » encore sur pied , ils les cueillaient eux-mêmes ; le vin était-il chapitre dans celui de mes ouvrages qui a pour titre : Les Dans£S » fait, ils l'emportaient. S'ils étaient trop pressés où surpris par DES Morts, dissertations et recherches sur les monuments de » les Franks, ils le buvaient sur place ; puis, emmenant captifs ce genre qui existent ou qui ont existé tant en France qu'à » les vendangeurs, ils regagnaient joyeusement leurs bois et leurs l'étranger, accompagnées de la Danse macabre , grande ronde » marais. » La chanson du Vin des Gaulois a été comjsosée, selon vocale et instrumentale^ etc. Paris, 1852, Brandus, 1 vol. grand l'illustre auteur des Récits mérovingiens, au retour d'une de ces in-Zi''. expéditions. De pareilles vendanges faites par surprise et à main
(2) Ceci n'est que la seconde partie de la chanson intitulée : armée sur un territoire ennemi, ne pouvaient manquer d'amener Le vin des Gaulois et la danse de l'épée, laquelle forme le nu- fréquemment des scènes de carnage, et plus d'une fois le généméro VII des Chants populaires de la Bretagne, recueillis et reux sang de la grappe, comme l'appelle si poétiquement George publiés avec une traduction française, des arguments, des notes Sand, a dû couler sur le sol gaulois, mêlé à celui de l'homme ; et les mélodies originales, par Th. Hersart de la Villemarqué c'est ce que font entendre les vers de la première partie du chant (voy. /i* édit., Paris, 1866). Dans cet ouvrage, celte chanson est bardique :*
précédée d'im argument ainsi conçu : « On sait qu'au vi* siècle vin et sang mêlés coulent ; vin et sang coulent;
n les Bretons faisaient souvent des courses sur le territoire de Vin blanc et sang rouge, et sang gras, vin blanc et sang ronge.
» leurs voisins soumis à la domination des Franks, qu'ils appe- Sang rouge et vin blanc, une rivière ! sang rouge et vin blanc;
V laient du nom général de Gaulois. Ces expéditions, entreprises C'est le sang des Gaulois qui coule ; le sang des Gaulois.
i> le plus souvent par la nécessité de défendre leur indépendance. J'ai bu du sang et du vin dans la mêlée terrible, j'ai bu sang et vin.
» l'étaient aussi quelquefois par le désir de s'approvisionner chez Vin et sang nourrissent qui en boit; vin et sang nourrissent.
n l'ennemi de ce qui leur manquait en Bretagne, principalement (Voy. mon Manuel générai de musique militaire, p. 58, notel.)
a Une pelile compagnie de Bas-Bretons, des environs de Tréguier et de Sainl-Pol-de-Léon, dit le petit-fils d'un témoin oculaire, marchait pour combattre un détachement de montagnards gallois de l'armée anglaise qui s'avançait, à quelque distance du lieu du combat, en chantant un air, quand tout à coup les Bretons de Tarmée française s'arrêtèrent stupéfaits : cet air était un de ceux qui, tous les jours, retentissaient dans les bruyères de la Bretagne. Ëlectrisés par des accents qui parlaient à leur cœur, ils cédèrent à l'enthousiasme et entonnèrent le refrain patriotique. Les Gallois à leur tour restèrent immobiles. Les officiers des deux camps commandèrent le feu ; mais c'était dans la même langue et leurs soldats restèrent pétrifiés. Cette hésitation ne dura pourtant qu'un moment ; Témotion l'emporta bientôt sur la discipline : les armes tombèrent des mains, et les descendants des vieux Celtes renouèrent sur le champ de bataille les liens de fraternité qui unissaient jadis leurs pères (1).»
Moins bien partagés à cet égard que les Armoricains, nous ne possédons rien ou presque rien de nos vieux chants bardiques. L'auteur des Martyrs, si scrupuleux observateur de l'exactitude historique quand il trouvait à s'appuyer sur des autorités dignes de foi, a été forcé, dans le passage de son livre où il met en présence l'armée gallo-romaine et TarméÉ franque, de faire entonner à celle-ci un bardit qui, loin d'être puisé aux sources originales, n'est autre chose qu'une paraphrase d'un poëme lyrique du guerrier scalde Lodbrog (2), dont il nous reste un texte en langue Scandinave (3), ainsi qu'une version latine reproduite par Saxon le Grammairien (4). Cependant comme cette heureuse imitation des hymnes de guerre de la première race, a bien la couleur propre à ce genre de poésie, comme elle indique aussi à peu près la manière dont les Francs ont dû comprendre et chanter la bravoure, je pense qu'elle peut suppléer jusqu'à un certain point aux documents qui nous manquent et que, par ce motif, la reproduction n'en saurait être déplacée ici.
c( Pharamond ! Pharamond ! nous avons combattu avec l'épée,
» Nous avons lancé la francisque in deux tranchants ; la sueur tombait du front des guerriers et » ruisselait le long de leurs bras. Les aigles et les oiseaux aux pieds jaunes poussaient des cris de » joie; le corbeau nageait dans le sang des morts ; tout l'Océan n'était qu'une plaie; les vierges ont » pleuré longtemps !
» Pharamond ! Pharamond ! nous avons combattu avec l'épée.
» Nos pères sont morts dans les batailles, tous les vautours en ont gémi : nos pères les rassasiaient » de carnage. Choisissons de préférence des épouses dont le lait soit du sang, et qui remplissent de » valeur le cœur de nos fils. Pharamond ! le bardit est achevé, les heures de la vie s'écoulent, nous » sourirons quand il faudra mourir (5) ! »
Nous sourirons quand il faudra mourir! trait sublime qui peint admirablement le caractère de la nation à laquelle il se rapporte ici , et qui résume d'une façon saisissante tout ce que Sidoine Apollinaire dit de nos ancêtres dans ce peu de lignes : « Lancer à travers les airs des haches rapides,
(1) « Sans garantir ce fait, ajoute M. de Saint-Pern, nous dé- Quîd est viro fort! morte ceriius, etc. » clarons qu'il nous a été raconté par plusieurs personnes dont
» l'opinion peut faire autorîté , et qu'il est traditionnel dans le
» pays. » (De Saint-Pern Couêland, Combat de Saint-CaM, 1836, Vitœ elapsx sont horai ;
p. 51 et 5*i.) Ridens moriar
(2) Ainsi que Tauteur des Martyrs le dit lui même dans une (Chateaubriand, Les Martyrs, Paris, Firmln Didot, remarque jointe à ce passage : a J'ai imité ici le chant de Lodbrog, 18^6, p. â33.)
en y ajoutant un refrain et quelques détails sur les armes, appro- (3) p^yi^ ^^ ,,^^68 runiques par OlaQs Wormius, Litteratura
propriés à mon sujet. » runica, p. 197, et transporté dans le recueil de Biorner. Cette
Pugnarimus ensîbus.. . etc., etc. ode guerrière a vingt-neuf strophes.
Virgo deploravii matutinam, laiiienam, W Saxo lîrammaticus, Thistorieu de la Suède. Celle version
Mulia pracda dabaïur feris. est celle dont on trouve des fragments ci-dessus, note 2.
• • • (5} Chateaubriand, loc. cit.
fi ESSAI HISTORIQUE
prévoir Tendroil de la blessure, faire pirouellcr son bouclier, devancer par un bond le vol de la lance, et arriver avant elle à l'ennemi, toul cela pour les Francs n'est qu'un jeu. Dès leurs premières années germe en eux un amour précoce pour les combats. Qu'ils soient écrasés par le nombre, ou par suite de l'infériorité de la position qu'ils occupent, la mort les abat et non la crainle. Rien ne peut les vaincre, et leur courage vit encore quand le souffle vital est éteint. » Il est certain qu'on ne s'exprimerait pas autrement aujourd'hui en parlant des Français. N'ont-ils pas fait preuve en tout temps et jusque dans les plus récents combats, d'une agilité, d'une adresse, d'une audace et d'une intrépidité extraordinaires? Saxon le Grammairien dit d'un guerrier : a II tomba, rit et mourut (1). » On peut dire aussi de nos braves soldats que, à toutes les époques de notre histoire, non contents de sourire à la mort, ils sont allés au-devant d'elle en chantant C'est d'ailleurs ce que prouvera la suite de cet Essai.
A l'exception de quelques courts fragments recueillis à grand'peine par les érudits, et qui n'ont pas toujours un cachet d'authenticité, ni les bardits ni les chansons franques des premiers siècles de notre ère ne sont parvenus^usqu'à nous. Cependant, on n'ignore pas que Charlemagne avait fait composer un volumineux recueil de tous les anciens chants historiques et guerriers des peuples soumis à sa domination. Ce fait est attesté par Eginhard, auteur d'une vie de Charlemagne (2) ; par Thegan, historien de Louis le Débonnaire (3), et par le poète Saxon (i). Malheureusement le manuscrit qui renfermait ces trésors et qui, probablement, avait été placé dans la bibliothèque du monarque, s'est dérobé jusqu'à présent aux plus minutieuses investigations. On le croit perdu et Ion en est réduit aux conjectures sur ce qu'il contenait. N'en découvrant nulle part aucune trace, on a fini par douter qu'il eût existé; cette opinion s'est même étendue à tous les chants populaires antérieurs au ix" siècle. Sur ce dernier point, comme sur le premier, les contestations des esprits incrédules sont réduites à néant par le témoignage formel des historiens qui font autorité pour l'histoire des choses de ce temps. Toutefois, vu le petit nombre des renseignements que l'on a pu se procurer jusqu'ici concernant la littérature franque, on ne peut dire précisément de quelle nature étaient les poésies contenues dans le recueil formé par Charlemagne. Avaient-elles le cadre d'une simple chanson, ou bien comportaient - elles les développements des plus longues chansons de geste (5)? Admettaient-elles les souvenirs païens en même temps que les traditions chrétiennes? Venaient-elles sans modification ni amendement d'aucune sorte, rappeler hautement, sous la dynastie carlovingienne, si jalouse de sa propre gloire, les succès militaires et les phases brillantes des règnes mérovingiens? Enfin, avaient-elles été recueillies chacune dans leur langue originale, ou transportées au contraire de leurs idiomes particuliers dans la langue préférée du souverain qui voulait les sauver de l'oubli? Telles sont les questions que l'on est tenté de poser, mais auxquelles assurément il
(1) Mallet, Introd. à l'histoire du Danemarck^ chap. xix. — Et pins loin il dit encore au sujet de Charlemagne :
Saxo Gramm.
. . i -u - ..»•».»,». ^^,^ Nec DOD qus Teteram depromunt pnelîa rogam,
(2) « Barbara et antiquissima carraina quibus .eterum regum Barbara maiidaTit carmina liiierulb. » actus et bella canebantur, scripsit, memoriaeque mandavit »
(Enginh., Vita Caroli magni, cap. xxix.) ^'^^' ^- ^^^'^
(3) Thegan., De gestis Hludovici pii, cap. xix. ^^^ ^^ j, ^^^^^ Sancti Liudgeri vita, dans Perlz, Monu- (6) Venant à parler des chants populaires et historiques dont ^^^ Germaniœ historica, t. li , p. ûlZ — Tous les lémoi-
il affirme Texislence, il dit, lib. V, v. 117 : gnages de ces anciennes traditions ont été recueillis par W. Grimm,
dans VAltdeutsche Walder, u I, p. 195 ; U III, p. 252, et dans le
Vulgaria carmina magnis Deutsche Heldenlieder. Laudibitt ejus aTOS et proavos celeorant :
Pippinos, Carolos, ffludoTicw, et Theodricos, W Voy. plus loin l'explication de ce que Ton entendait à une
ElCarUimannos, Hlolarkwquecananl. certaine époque par c^iwon (ie ^«5te.
n'est pas facile de répondre (1). D'ailleurs, ce n'est pas ici qu'il convient de nous y arrêter. Bornons-nous à ce qui constiliie la partie essentielle de notre sujet.
Quelques érudits n'envisageant que le côté philologique, ont avancé que le système de versification des plus anciennes poésies franques était basé non-seulement sur la numération des syllabes et sur le rapport des sons, mais aussi sur le rapport des lettres et des accents, qu'en conséquence ces poésies se distinguaient par la rime etTallitération (2), et qu'elles avaient un rhy thme très favorable à la danse et au chant. Il est certain qu'en effet les jeunes filles et les guerriers les chantaient en dansant. Malgré cela, il paraît qu'elles étaient assez peu harmonieuses et que les poêles galloromains ne les trouvaient pas de leur goût. Du moins, a-t-on pensé que c'est de l'impression qu'elles faisaient sur eux que Fortunat, écrivant à Bertchram, évèque de Bordeaux, disait : « Il me semble naviguer sur une mer houleuse. »
« Gredidi in undoso me dare vêla freto (S). »
Le dédain des lettrés du temps pour les formes populaires et surtout pour les dialectes barbares, fut une des principales causes de l'indifférence dont les anciennes poésies devinrent l'objet dès que l'excellente mesure prise pour en assurer la conservation cessa, par une sorte de fatalité, d'avoir son effet. Considérons aussi que le clergé, dans son zèle ardent pour le prompt anéantissement des traditions mythologiques, dut poursuivre avec une inflexible rigueur, jusque dans les refrains les plus innocents de la muse, les souvenirs historiques et religieux qu'un dernier souffle du paganisme chassait encore comme autant de nuages menaçants des sombres lieux où la voix des bardes avait retenti, vers les humbles demeures éclairées par les rayons de la foi nouvelle et sanctifiées par les pieux accents des prêtres chrétiens (4).
Dès les premiers temps de la conversion des Gaules, on eut soin d ojpposer aux hymnes druidiques,
(1) Les savants l'ont bien prouvé jusqu'ici ; quoique la plupart aussi bien que les tralala et les dondaine don don qui charment de ces questions aient été traitées longuement par eux, ils ne sont Toreiile du vulgaire, sont alUtératifs, pour la plupart, et procèdent pas encore parvenus à des résultats concluants. par assonnance. Ainsi les forgent les enfants quand ils veulent
(2) L'allitération n'est autre diose qu'une harmonie constante exprimer leurs premières sensations et désigner .les objets qui \en
des consonnes placées dans les mots les plus importants de la frappent. N'ont-ils pas imaginé J/ail/an (presque toujours pro-
ligne et surtout au commencement de ces mots. J. de Rathaîl, nonce ifanifan), Pa/'a, iVaA'an (presque toujours prononcé
De l'existence d'une épopée franke, p. 110, cite comme exemple iVaniVan), DoDo, BoBo, TouToa, CoCo (souliers), BonBon,
le passage suivant en langue latine, où l'allitération porte sur les FanFan, /ou/ou, etc. Le langage enfanUn suit le même principe
lettres P et C. dans toutes les langues, et la poésie populaire en fait autant. Ces
n .. n répétitions de consonnes et de désinences, pratiquées en manière
Protinus a jPatruo meo ,, , .^^ ,, , „ , j^, ., .^ , .
Postulet tP leff i d appels itératifs à l'entendement débile ou paresseux, aident à la
Qaod aiodovco Conliliam conception des idées qu'eUes gravent dans la mémoire en réveil-
Cnm placaisset 6lirotechiIdfs. '^"^ '® sentiment inné de Tharmonie et du rhythme. En général,
toutes les répétitions de syllabes et de mots agissent de la même
U est généralement reconnu que l'ancienne poésie allemande, de manière et tendent à ce résultat De là, l'usage si naturel des
même que la poésie Scandinave et anglo-saxonne, a ce système pour refrains dans les chansons et leur emploi si fréquent dans les
base. Les chants de l'ancienne Edda sont allitératifs; les chants rondes enfantines et dans les chants populaires.
des bardes gallois et armoricains le sont aussi. M. Hersart de la (3) LIb. 111, cliap. xi, édit. de Brower. Mayence, 1630. — Voy.
Viilemarqué observe à ce sujet que la poésie d'art doit à l'allité- J. de Ratiiaîl, De l'existence d'une épopée franke^ p. 111.
ration je ne sais quoi de musical et d'accentué qui s'harmonise (U) Hartzheim, Concilia Germaniœ^ t. II, p. 500; Labbe,
avec les modulations de la harpe. D'ailleurs, selon lui, cette Sacrosancta concilia^ t. VIII, p. 117; Eckhart, Franda orien-
forme estsi naturelle qu'elle existe dans les tralala, tralala^ ouïes talis, u I, col. liOb et ZiOS. Cette guerre du clergé contre les tra-
dondaine don don , et antres refrains obligés de tous les chants ditlons poétiques puisées à des sources païennes , durait encore
populaires. Disons à notre tour que si rallitération , de même au x* et au xi* siècle. Le pape Sylvestre confia aux moines le soin
que l'assonnance, est un des caractères distinctifs de la poésie de rechercher tout ce qui restait des anciens poèmes des bardes et
populaire, c'est qu'elle est le produit d'une sorte djinstinct auquel des scaldes, et ordonna de livrer aux flammes ces œuvres qu'il
le peuple conmie l'enfant obéit presque à son insu dès la première assimilait aux livres de magie. (Voy. W. Reynitzsch, Uel/er
phase du développement de sa pensée. Les mots du langage puéril, Druhten and Truhtensteinef etc. Gotha, 1802, p. 110-112.)
les invocations du nouveau culte. Redites avant ou après la bataille, celles-ci prenaient souvent le caractère de chansons militaires (1). Tantôt c'était une simple acclamation, tantôt un long cantique. Le Franc converti marchait contre les Sarrasins du Midi et contre les païens du Nord, en répétant pour cri d'armes un alléluia, un kyrie eleison (2) ou un gloria in excelsis. Je citerai plus loin d'autres exemples de cet usage qui, durant plusieurs siècles, fit alterner dans la bouche de nos soldats les prières du culte transformées en chants de guerre et les refrains traditionnels qui succédaient aux bardils. Modifiée selon l'esprit des croyances évangéliques , la poésie profane perdit son àpreté sauvage, et prit une teinte religieuse très prononcée. Les plus hauts dignitaires de TÉglise, souvent présents au milieu des troupes et quelquefois exerçant eux-mêmes le métier des armes, devaient naturellement encourager ces pieuses tendances qui répondaient au caractère auguste dont ils étaient revêtus. Aussi les chants militaires ou historiques que nous allons rencontrer, sont-ils généralement empreints d'une certaine exaltation mystique. Pour les mieux étudier, nous en distinguerons deux espèces principales : les chants en langue latine et les chants en langue vulgaire (3). Les premiers, en majeure partfe composés par des clercs, présentent à un haut degré les traits que l'on vient d'indiquer, ils ont de plus quelque chose de grave, d'officiel et de magistral; les seconds, dont on peut rarement nommer les auteurs, appartiennent à ce genre de poésie qui relève, non d'un art de convention, mais de la libre inspiration des individus ou des masses. Nous possédons en ce genre des pièces authentiques très intéressantes, mais peu nombreuses ; elles ne remontent pas plus haut que le vu* siècle. Je parlerai d'abord des textes latins.
M. Augustin Thierry feit remarquer que le prologue de la loi salique semble être la traduction littérale d'une ancienne chanson, ce qui établit implicitement que les Francs, comme beaucoup d'autres peuples, ont donné à leurs annales la forme de poésie chantée (4). Il est donc probable que le fragment qu'on va lire figurait au nombre des accents héroïques qui rappelaient aux braves, avant le combat, les exploits de leurs ancêtres et les fastes de leur histoire.
(1) La relation d'un combat contre les Vandales contient le passage suivant : • Tune rex , videns auroram, clamavit in voce » magna chrislacolis : Agamus cum Francis bella Domini. Jam 9 in me sentio quod Deus adjuvat me et pugnat pro me. Clame- » mus igitur omnes unanimiter ad Dominum ! Tune simul barri- » tonare cœperunt quilibet : Deus, adjuva nos. Ad cujus vocis » sonitum omnes Wandali stupefacti , quasi semimortui eflecti , » quasi oves interficiebantur ; nec solus illorum remanslt. Tune » locus est dictus , a clamore christianorum ad Dominum , » Tumaides. Morena ap. Muratori, Rer. ital. scriptoreSy t. VI, » col. iilil. »
(2) Lorsque saint Bernard prêcha la croisade, en 1167, le peuple qui le suivait faisait retenlir Tair de ce rçfrain tudesque : Christ ons gnade, Kyrie eleison ! ou Heiligen aile helpe ons l — L'historien qui raconte la bataille livrée aux Hongrois en 936, nous fournit un exemple antérieur de l'emploi du mot kyrie comme acclamation de guerre : « Haud mora, bcllum incipitur, atque ex » christianorum parte sancia mirabilisque vox Kuois ! ex eorum » turpis et diabolica Hui l Hui ! fréquenter auditur. » Ap. Luitprand. De reb. imper, et reg.; lib. II, cap ix. — Voy. aussi plus loin le chant de victoire de Louis III, str. 66, 67.
(3) Ces derniers passent pour avoir été les plus populaires. Cependant il y a une chose importante à remarquer : c'est qu'il sera toujours impossible de déterminer le degré de popularité auquel étaient parvenus les anciens chants historiques et guerriers que nous possédons, tant qu'on ne saura pas d'une manière certaine quel en était l'idiome primitif 11 doit arriver souvent que ce que nous
prenons pour l'original ne soit qu'une traduction. Tel chant latin, par exemple, rangé parmi ceux qui s'adressaient plus particulièrement à la classe lettrée , peut fort bien avoir été traduit en langue vulgaire, oralement, sinon par écrit, et n'être devenu populaire que sous cette forme. D'un autre côté, tel chant en langue vulgaire que l'on dit avoir été de ceux qui volaient de l)ouche en bouche, peut aussi avoir été transporté de cette langue dans la latine, et avoir joui dans les deux idiomes d'une égale popularité, aussi longtemps que le peuple entendit le latin. Il résulte de là qu'on ne saurait établir une classification systématique et rigoureuse, ni prétendre comme l'a fait, à tort, selon nous, le savant musicien Kiesewetter à propos du chant de Chlotaire II, que ce chant et beaucoup d'autres n'ont pas droit à la qualification de chants populaires {Volkslieder), uniquement par la raison que la langue dans laquelle ils nous sont parvenus est le latin, au lieu d'être le celtique, le tudesque ou le roman.'
(6) Legis salicœ prologus, apud Script, rerum franc., t. IV, p. 122, traduction de M. A. Thierry. — Les textes que nous possédons de la loi salique sont en latin et ne paraissent pas remonter au delà du vu* siècle. On ne pense pas qu'ils nous offrent la rédaction primitive de ce curieux et antique monument judiciaire. C'est dans un des dialectes tudesques que la loi salique dut être composée; il y a toute apparence que ce dialecte était celui de la tribu des Francs saliens, qu'elle régissait spécialement, et de qui elle a reçu son nom. Cette tribu, suivant M. Wiarda, était établie sur la rive gauche du Rhin, en Belgique, dans le territoire situé entre la forêt des Ardennes, la Meuse, la Lys et l'Escaut, pays qu'elle occupa longtemps.
SUR LES CHANTS MILITAIRES DES FRANÇAIS. i
« La nation des FrancS; illustre, ayant Dieu pour fondateur, forte sous les armes, ferme dans les v traités de paix, profonde en conseil, noble et saine de corps, d'iyie blancheur et d'une beauté » singulières, hardie, agile et rude au combat
» Lorsqu'elle était encore sous une croyance barbare, avec l'inspiration de Dieu, recherchant la » clef de la science; selon la nature de ses qualités, désirant la justice, gardant la piété; la loi » salique fut dictée par les chefs de cette nation, qui en ce temps, commandaient chez elle
» Vive le Christ qui aime les Francs ! qu'il garde leur royaume et remplisse leurs chefs de la lumière
» de sa grâce Cette nation est celle qui, petite en nombre, mais brave et forte, secoua de sa tête
» le dur joug des Romains. »
Un second exemple de poésie guerrière, non moins curieux que le précédent et datant aussi du va* siècle, nous a été conservé dans une Vie de saint Faron, évoque de Meaux, attribuée à Hildegaire , autre évéque de la même ville sous Charles le Chauve (1). C'est un chant de triomphe en vers monorimes destiné à célébrer la victoire remportée en 622 par Clolaire II (Hlod-Hard) sur les Saxons. On y exalte la charité de saint Faron, qui sauva de la mort les députés vaincus. Il ne reste de ce chant que les deux passages ci-après :
De Chlothario est canere rege Francomm
Qui ivit pugnare in gentem Saxonam;
Quam graviter provenisset missis Saxonum,
Si non fuisset inclytus Faro de gente Burgundionum (2) I
Quando Teniunt in terrain Francomm, Insiinctu Dei transennt per urbem Meldorum Ne interficiantur a rege Francorum (3).
« Chantons Clotaire, le roi des Francs, qui alla combattre la nation saxonne. Certes, il serait bien » arrivé malheur aux envoyés saxons, sans l'illustre Faron, de race bourguignonne.
» Quand les envoyés saxons vinrent dans la terre des Francs, par une inspiration de Dieu, ils » passent par la ville de Neaux, de peur d'être pris par le roi des Francs. »
Sidoine Apollinaire qui, dans une de ses lettres, reproduit les fragments de celle chanson (4), nous apprend qu'elle fut chantée à pleine voix, magna vociferatione, dans tout le royaume. Le biographe de saint Faron, parlant de la vicloire de Clolaire, atteste la même chose. « On composa sur celte victoire, dit-il, un chant populaire qui, à cause de sa rusticité, volait de bouche en bouche (5). »
(1) Histoire littéraire de la France^ t. III, p. /|53. p. 105, et Edélestand du Mëril, Poésies populaires latines anté-
(2) On présume qu'il y a une lacune entre ce vers et les sui- rieures au XII* siècle, p. 239.)
vanls qui semblent être les derniers du poème. Hildegaire le (A) J.-B.-B. ï^oquetori. Essai sur la chanson,
donne à entendre, puisqu'il met ici: <( Et in fine hujus carminis. » (5) « Ex qua Victoria carmen publicum jnxta rusticitatem per
(3) Les deux fragments qu'on vient de lire ont été transcrits » omnium pêne volitabat ora ila canentium : fœminxque choros de différentes manières. Souvent le premier contient ces légères » Inde plaudendo componebant. » (Ap. Dom Bouquet, t. Itl, variantes : De Clotario canere est rege Francorum. — Qui ivit p. 505.) — M. J. de Ratliall, en citant ce passage dans son opuscule pugnare contra Saxonum, La Ravallière, Poésies du roi de sur VExistence d'une épopée franke, en a donné une traduction Navarre^ t. I , p. 193, a complété le quatrain du second frag- qui ne répond pas tout à fait au sens de l'interprétation à laquelle ment avec deux interpolations de Hildegaire. Sou texte porte : on s'est tenu jusqu'à présent. Il traduit ainsi : « Ce fut à l'occa-
Quando veniunl in terram Francorum, ^^«^ ^^ ^^"^ ^^^'^^''^ ^"« P^^"^ "° ^*>^°^ ^' P^P"^^^^^ ^"'^^ ^^^^^^
Faro uhi erat princeps, missi Saxonum, ^« *^"<^*>^ «» *^^"C*>«' jusqu'au fond des campagnes, où tout le
monde le chantait, même les femmes qui le disaient en formant « Quand les envoyés saxons vinrent dans la terre des Francs où des rondes et en battant des mains. » Enfin, ailleurs on lit : « La Faron était prince. » grossièreté même de la poésie servit à la faire voler de bouche en
Dom Bouquet a dans le sien: « Quando veniunt missi Saxo- bouche, et les femmes elles-mêmes accompagnaient les hoibmes num in terram Francorum, Faro uhi erat princeps, • (Voy. Acta en chœur. » On voit par là qu'il y a plusieurs manières d'enianctorum Ord, S, Bened,, u II, p. 617; D. Bouquet, t. III, tendre le latin.
Cependant le latin barbare qu'on vient de lire n'a ni rhythme ni cadence. Les auteurs de l'Histoire littéraire de la France n'y voient avec raison qu'une mauvaise prose mise en plus mauvais vers(l). Plusieurs écrivains soupçonnent que ce n'est point là le texte original, mais une simple traduction de ce texte. Ils pensent que cette chanson fut composée primitivement en langue vulgaire, la seule qui fût parfaitement intelligible aux militaires, aux peuples et aux femmes. Us sont même d'avis que les petits vers mnémoniques de l'original théotistique ont été imités dans la traduction latine. Quelques monosyllabes, rectifiés suffisent, suivant eux, pour rétablir le rhythme primitif (2). En tout cas, ce chant eût été peu propre à seconder les mouvements de la danse, et peut-être la marche du soldat, si les paroles et la mélodie n'en avaient pas été suffisamment rhythmées. La même remarque s'applique à toutes les poésies de celte époque qui , par la nature de leur contenu , devaient plus particulièrement s'adresser au peuple et à l'armée.
Dans les siècles suivants, les pièces latines composées par des clercs sur des sujets héroïques tendent à imiter les formes savantes de la poésie des anciens. Ce sont pour la plupart des œuvres laborieusement conçues, et qui trahissent les prétentions du poète au style brillant et fleuri. 11 est douteux que celles que l'on a pu recueillir jusqu'à ce jour aient été très populaires, surtout parmi les soldats. Cependant j'en indiquerai plusieurs qui me paraissent avoir eu quelque chance pourTêtre, soit à cause de l'événement qu'elles célèbrent, soit pour tout autre motif. Les personnes qui désirent en connaître les textes pourront recourir au précieux recueil de poésies latines publié par M. Edélestand du Méril (3). Elles y sont transcrites et annotées avec le plus grand soin. Une des plus intéressantes, au point de vue du sujetqui nous occupe, est l'Ode alphabétique sur la bataille de Fontenay ou Fonlanet, livrée le 25 juin 841, entre les fils de Louis le Débonnaire (4). Elle a pour auteur un Franc y nommé Ângelbert , qui joua un rôle actif dans l'action sanglante dont on lui doit le récit (5). Nous ne la possédons pas tout entière, car les strophes commençant par les dernières lettres de l'alphabet nous manquent, mais nous en avons la mélodie qu'on voit très lisiblement notée en signes, selon l'usage d'alors, au-dessus des vers de la première strophe dans le manuscrit n" 1154 de la Bibliothèque impériale. Celte mélodie se compose de trois phrases de huit mesures chacune. Quoique fort simple et présentant quelque analogie avec nos vieux airs de noëls, elle est assez bien caractérisée pour le temps, et dut contribuer à rendre populaire l'œuvre du poète. Je citerai ensuite un
(!) Histoire littéraire de la France^ loc. cit. yeux du plus grand nombre. Du reste, on peut consulter à ce
,„, ^., . , sujet un intéressant travail de M. Lenormant, publié dans la
(2) Chiolar est cancre «.n. ^i.. j i»»-. i . t , , «^1
De rege Francorum, Bibliothèque de l Ecole des chartes, t. I, p. 321.
Qui iviï pugnarc ' ^^^ Poésies populaires latines antérieures au XIP siècle.
In gcntem Saxonum. P*"s, Brockhaus et Avenarios, in-8% 1843.
(6) Elle commence ainsi :
Quam profeniMet«
Si miasis Saxonum Aurora cum pnmo mane tetram noctem dividens,
Incly' noB fuisset Sabbalum non illad fuit, sed Saturai dolium ;
Faro de Burrundium. ^ ^'■^^"* ""P*" P*" «""^^ ^*™*'" *°"P*"*-
(Barroi». Éléments de UnguUtigue.) ^» clamant hinc et inde, pagna graris oritur ;
Frater fratn mortem parât; nepoti ayunculus;
Cette manière de changer la physionomie d'un texte connu en ^»""» "«^ ^^ «»® ^'^^ V^^ "^«^^
y supprimant ou en y ajoutant des mots, est, si je ne me trompe, voyez Edélesland du Méril, Poésies populaires, p. 249-25L —
ce que les savants désignent sous le nom de restitution. C'est au ^e^ ^,1^ ^^^ amenèrent cette bataille sont racontés par Nilhard.
moyen de ce procédé ingénieux, trop ingénieux peut-être, que ^ans le second livre du De dissentionibus filiorum Ludovici PU.
Ton croit être parvenu à découvrir dans les légendaires et dans ^^^ ^ ^.^^ ^^^^^ ^^^^ ^^ ^^^y^^ suivante: les anciennes gestes latines, entre autres dans le Gesta Dagoberti,
des vesUges de chants méroringiens semblables à ceux que l'on ^^ *"*^'" ***'"* pcractum, quod descripsi rhythmicc,
possède sur la victoire de Clotaire II, mais beaucoup plus anciens. Angelberiu» ego vidi, pugnansque cum aUis,
Toutefois, rauthentidté de ces frustes débris, arrachés pour ainsi ^^' '^^ ™'^* '^»"" P""*» ^*^^*~^^
dh-e de force , et par le plus laborieux des enfantements , aux Ângelbert est donc un des plus anciens soldats-poètes dont le
ouvrages qui semblent les receler, n'est pas encore prouvée aux nom figure dans nos annales.
bymne funèbre en rhonneur d'Éric, duc de Frioul, qui se distingua, dans les années 796 ou 797, par plusieurs expéditions contre les Huns ou les Avares, sur lesquels il remporta des avantages considérables. Ce poëme, que Ton attribue généralement à saint PauKn, patriarche d'Âquilée, contemporain de Charlemagne, figure aussi, texte et musique, comme le document qui précède, dansrie manuscrit de la Bibliothèque impériale indiqué plus haut. Ce manuscrit contient, en outre, parmi des chants populaires très curieux, une complainte sur la mort de Charlemagne , composée , à ce qu'on présume, peu de temps après l'événement qui en est le sujet, vraisemblablement en 814 ou 815; puis une autre pièce du même genre sur la mort de l'abbé Hug, flls naturel de Charlemagne et de Régine, que Louis le Débonnaire fît tonsurer, et qui perdit la vie dans une rencontre à main armée avec le jeune roi Pépin. Si je mentionne encore un chant sur l'arrivée de Lothaire, je me trouvé avoir épuisé la liste des chansons historiques en langue latine, qui, de toutes celles que nous a léguées le IX* siècle, méritaient le plus de fixer ici notre attention.
Si, durant la période carlovingienne, les chants guerriers en langue latine jouirent encore d'une certaine popularité, à plus forte raison les chants héroïques en langue vulgaire (1) eurent-ils le privilège de charmer la foule. C'était probablement des chants de ce genre qu'Albéric^ moine des Trois- Fontaines, qui écrivait dans le xm* siècle, avait vus, qu'il cite dans sa chronique, sous le titre de Heroicœ cantilenœ, et d'après lesquels il foit mention des victoires remportées par Charles le Chauve, en 866, sur Gérard de Vienne) duc des Deux-Bourgognes (2). On ne peut douter qu'il n'y en ait eu un nombre très considérable, et cependant on n'en a cité qu'un seul jusqu'à présent qui se soit conservé jusqu a nous dans son cadre original et dans sa forme première. Ce qui ajoute à l'intérêt que présente ce poème historique, c'est qu'il est du petit nombre des documents en langue franque échappés aux ravages du temps. Il renferme cent dix-huit versets rimes et divisés par strophes, et célèbre la victoire que Louis II, roi de Neustrie, fils de Louis le Bègue, remporta sur les Normands, à Saucourt, en 880 ou 881 . On présume qu'il fut composé peu de temps après cette bataille, et environ un an avant la mort du jeune roi Louis, en feveur duquel il exprime un souhait de longue et heureuse vie qui ne fut pas exaucé. Le caractère en est religieux et le ton solennel. Peut-être est-il, comme on le dit, l'œuvre d'un moine (3). On assure qu'il fut longtemps populaire sur les bords du Rhin, en Belgique et dans une partie du nord de la France (4). Les Allemands le placent au nombre de leurs chants nationaux (5). Il en existe diverses transcriptions. J. Schilter l'a publié le premier, d'après une copie faite par Mabillon sur un manuscrit de l'abbaye d'Elno, autrement dit de Saint- Âmand, d'abord dans un ouvrage spécial qu'il fit paraître à Strasbourg, vers la fin du xvii^" siècle, sous le titre suivant : Epinikion rhythmo teutonico Ludovico acclamatum, cum Norlmannos an. DCCCLXXXIII vicisset{Kr^eiï{.yi696) ; ensuite dans son Thesaur. anliquit. teut. (Ulm., 1727). Il en a donné dans ces ouvrages une interprétation latine (6) que Mabillon lui-même a reproduite avec la copie des vers tudesques dans ses Annales ordinis S. Benedicti (7). Beaucoup d'autres, après
(1) Par langue vulgaire^ je n^entends pas ici seulement la taitencoreenlangoetudesqne. (Voy.C^r(mtconcenfti/en5e,lib.III, langue romane, rustique ou gallicane, laquelle conunença d'être cap. xx. — Rectieil des historien» de France, t. XI, p. 99, et en nsage sous le règne de Charlemagne, mais je comprends aussi Préface, p. 25.)
sous cette dénomination les dialectes tudesques, comme Tidiome (5) U ouvre la série de ceux dont Léonard de Soltau a formé
franc, lingua francica, dérivé, suivant M. Ampère, du haut soninléreasànl recueû inûtiûé : EinHundertdeutschehistorische
allemand, et qu*on appelle quelquefois langue théotistique. Volkslieder, 2* édit. Leipzig, W. Schrey, 18&5.
(2) Académie des inscriptions, t XV, p. 581. — B. de noque- (6) « Ces vers teutoniques, chantés en Thonneur de Louis, fils iprt, De Vétat de la poésie franc, dans les XII* et XIII* siècles, de Louis le Bègue, lorsqu^n 881 il eut vaincu les Normands, ont Paris, 1815, p. 208. été trouvés par D. Mabillon dans un manuscrit de Saint-Amand
(3) M. Willems n*est pas éloigné de Tattribuer à Hucbald, qui et traduits en latin par le savant Schilter. » (Historiens de la était à la fois poète et musicien, et qui florissait à Saint-Amand vers France, t DL)
Tépoque marquée par révénement dont il s^agit. (7) Voy. aussi dom Bouquet, t. IX, p. 99. — Langebeck,
(6) Dans le n* siècle le peuple de ces contrées parlait et chan« Scriptores rerum Danicaruim, t^ II, p. 71-75. — De Bast, Re-
lui, ont réimprimé le vieux chant teutonique, en l'accompagnant de commentaires et de nouvelles versions en plusieurs langues modernes (1). Cependant le texte de Schilter passait pour renfermer des fautes de copie, mais c'était là un feit qu'on ne pouvait vérifier, attendu que le manuscrit dont s'était servi Mabillon avait disparu. C'est ce même manuscrit que M. Hoffmann de Fallersleben, l'un des savants les plus distingués de l'Allemagne, a retrouvé, en 1837, dans la bibliothèque de Valenciennes (2), et diaprés lequel il a fourni à M. Willems de Gand, qui s'est chargé de la faire connaître au public (3) , une nouvelle transcription du chant de victoire de Louis III , plus exacte que celle de Schilter. On trouvera plus bas cette transcription accompagnée de la traduction littérale de M. Willems. Comme l'hymne dont il est question nous offre un assez beau modèle de chant monarchique et guerrier, qu il appartient, d'ailleurs, à l'histoire de notre pays, et qu'il fut probablement au nombre des poésies chantées dont on se servait pour rappeler aux troupes leurs devoirs envers la patrie et le souverain, je me suis décidé à le reproduire ici tout entier, malgré son étendue.
Einan kuning weiz ih.
Heizsit her Hludwig.
Ther gerno Gode thionot Ih weiz her imo-slonot Kind warlh her faterlos.
Thés warlh iroo sar buoz.
Holoda inan Uiihtin.
Magaczogo warth her sin.
Gab her imo dugidL Fronisc gbitigini.
Stual hier in Vrankon.
So bruche her es lango.
Thaz gideild*er thanne.
Sar mit Karlemanne.
Bruoder sinemo.
Thia czala wunniooo.
So thaz warth al gendiot Koron wolda sin God.
Ob her arbeidL So jnng tholon mahti.
Lietz her heidine man.
Obar seo lidan.
Thiot Vrancono.
Manon sundiono.
Sume sar verlorane.
l^urdun sum erkorane.
Je connais un roi,
Il se nomme Louis,
Qui sert Dieu volontiers.
Et je sais que Dieu l'en récompense.
Enbnt, il perdit son père;
Mais cette perte fut bientôt réparée.
Dieu rappela,
Et le prit sous sa tutelle,
Lui donna de grandes qualités,
Un entourage de serviteurs
Et un trône ici en France :
Qu'il les garde longtemps !
Ces biens, il les partagea
Bientôt avec Carloman,
Son frère, augmentant ainsi
Le nombre de ses jouissances.
Cela fait.
Dieu voulut l'éprouver.
Et voir s'il supporterait les fat^ues,
Dans son jeune âge.
Il permit que les païens
Traversassent la mer.
Pour rappeler aux Francs
Leurs péchés.
Quelques-uns furent condamnés.
D'autres élus.
cherches historiques et littéraires sur la langue celtique^ gauloise et tudesque. Gand, 1815, in-6% p. 72>86.
(1) Bodmer et Herder ont traduit la chanson en langue allemande, ce dernier dans ses Stimmen der Vôlker in Liedem^ réimprimées sous le titre de Volkslieder^ nouvelle édition, Leipzig, 1825, t. II, p. 323-330. Il en existe aussi des traductions en hollandais. Enfin, dans plusieurs ouvrages on en traite d'une manière étendue. (Voy. Docen, Lied eines frankischen Dichters auf Kœnig Ludwig JII^ etc., Erste Ausgabe, MQnchen, 1813, !n-8% — Lacbmann, Specimina linguœ Francicœ in usum auditorum. Berolini, 1825, p. 15-17.— Hoffmann von Fallersleben,Fum2^rti6en /tir GeschichteDeutscherSprache und Litteratur. Brcsiau, 1830,
in-S**, t. I, p. /ii-9. — Gley , Sur la langue et la littérature des anciens Francs, Paris, 181û, in-8*.)
(2) Cette bibliothèque renferme les manuscrits de Tabbaye de Saint-Amand. Celui qui contient le chant héroïque de Louis IQ est marqué B, 5, 15 ; il est de format in-A" et porte extérieurement sur la couverture le titre de Lt6rt octo Gregorij Nazanseni* On estime que l'écriture de ce manuscrit est du ix* siècle. Il contient, outre le chant tudesque, un poème latin sur sainte Eulaiie en langue romane.
(3) Elnonensia, Monuments de la langue rowianeet de la langue tudesque du IX* siècle^ découverts par Hoffmann de Fallersl^en^ et publiés avec une traduction et des remarques par L-F. Wilr lems. Gand, V édiL, 1839 ; 2* édit., 18&5.
Haranscara tholota.
Tber er niisselebeta.
Ther ther thanœ thiob was.
In der thanana ginas.
Nam sina Taston.
SkLh warth herguotinan.
Sam was luginari.
Sum skachail Sum fol loses.
In der gibuozu sih thés.
Kuning was er?irriL Thaz richi al girrit l^as erbolgan Krist Leidbor thés ingald iz.
Thoh erbarmed* es Got Wuiss* er alla thia not Hlez her Hladvigan« Tharot sar ritan.
Hludvig kuning min.
Hilph minan llutan.
Heigun sa Norihman.
Harto bidwnngan.
Thanne sprah Hludvig.
Herro so duon ih.
Dot ni rettemiriz.
Al thaz thu gîbiudist Tho nam her Godes urlub.
Huob her gundfanon uf.
Reit her thara in Yrancon.
Ingagan Northmannon.
Oode thancodun. The sin beidodun.
Quadhun al fro min.
So lango beidon wir thin.
Thanne sprah luto.
Hludvig ther guoto.
Trostel hiu gisellion.
Mine notstallon.
Hera santa mih God.
Joh mir scibo gibod.
Ob hiu rat thuhtL Thaz ih hier egvuhti.
Mih selbon ni sparoti.
Une ih hiu generiti.
Nu m\\ ih thaz mir volgon.
Aile Godes holdou.
Giskeritist thiu hier-wist.
So lango 80 wili Krist.
^ili her unsa bina- warth.
Thero habet her giwalt.
So wer so hier in ellian.
Giduot Godes willion.
Quimit he gisund uz.
Ih gilonon imo-z.
Bilibit her 4har inné.
Sinemo kunnie.
Celui qui avait mené une mauvaise vie,
Dut subir sa peine ;
Celui qui avait volé,
Et qui put se dégager du crime,
Eût recours aux jeûnes,
Et devint honnête homme.
Tel qui avait été menteur
Ou ravisseur.
Ou plein de fourberie.
S'acquitta de sa pénitence.
Le roi était éloigné.
L'empire tout troublé;
La colère du Christ»
Hélas! pesait sur le pays.
Mais Dieu eut enfîn pitié.
Voyant toutes ces calamités :
Il ordonna au roi Louis
De partir à cheval.
« Louis, mou roi (dit-il).
Secourez mon peuple.
Si durement opprimé
Par les hommes du Nord. »
Louis répondit :
« Je ferai. Seigneur,
Si la mort ne m'arrête.
Tout ce que vous me commandez. »
Prenant congé de Dieu,
Il éleva le gonfanon ;
Il se mit en marche, à travers le pays,
Contre les Normands.
Ceux qui l'attendaient
Louèrent Dieu,
Disant tous : « Seigneur,
Nous vous attendoi^ depuis longtemps. »
Ce bon roi I^uis
Leur dit alors :
« Consolez-vous, mes compagnons.
Mes défenseurs !
C'est Dieu qui m'a envoyé ici,
Et qui m'a donné ses ordres.
Si vous êtes d'avis
Que je livre combat en ces lieux.
Je ne veux pas m*épargner.
Jusqu'à ce que je vous délivre.
Je veux que tous les vrais amis
De Dieu me suivent.
Notre existence ici-bas est prédis))osée
A la durée que veut lui donner la volonté du Christ.
S'il veut notre trépas,
Il en est bien le maître,
Quiconque viendra ici exécuter
£n brave les ordres de Dieu
Sera récompensé par moi,
Dans sa ])ersonne s'il en échappe vivant.
Dans sa famille
S'il reste parmi les morts. »
ih
kh.
ft6.
kl.
bS.
Tho nam her skild iiidi sper.
Ellianlicbo reit her.
l^uold er war errahchoo.
SÎDa [n] widarsahchoo.
Tho ni was iz buro laiig.
Fand her thia northman.
Gode lob sageda.
Her sihit thés her gereda.
Ther kuning reit kaono. Sang llqlh (1) frano (2).
Joh aile saman sungan.
Kyrie leison.
Sang was gisnngan.
Wig was bigunnan.
Bluot skéin in wangon.
Spiiodun ther Yrankon.
Tharvaht thegeno gelih.
i\ich ein so so Hludvig.
Snel indi Kuoni.
Thaz was imo gekunoi. • Suman thumh sklaog her.
Suman thumh stah her.
Her skancta ce hanton.
Sinan ûan [ton].
Bitteres lides.
So we hin hio thés libes.
Gelobot si hin Godes kraft Hludvig warth sigihaft.
Jah alien heiligon thanc.
Sin warth ther sigikainf.
[Fu] ar abar Hiadvîg.
Kuning w[ig] salig.
[Joh] garo so ser hio was.
So war 80 ses thurft was.
Gehalde inan truhtin.
Bi sinan ergrehtin.
Alors il prit son boadier et sa lance,
Et poossa son cheval avec ardeiir,
Prêt à dire de grandes Téritës
A ses adversaires.
En peu de temps,
Il trouva les Normands
Et rendit grâce à Dieu ,
Voyant ce qu*il cherchait
Le roi s'avança vaillamment,
Entonna un cantique saint.
Et toute l'armée chantait avec lui
Kyrie eleison!
Le chant finissant,
Le combat commençant,
Le sang leur monta au visage ;
Les Francs entamèrent le jeu des combats.
De tous les guerriers en lutte
Aucun n'égala Louis
En adresse et en audace.
Il tenait cela de sa naissance.
Il renversait les uns.
Il perçait les autres,
Et versait dans ce moment
A ses ennemis
Une boisson très amère.
Malheur à eux d'avoir existé!
Gloire à la puissance de Dieu ,
Louis fut vainqueur,
Et rendit grâce à tous les saints :
La victoire fut à lui !
Il revint en roi qui triomphe
Aux combats
Et tel qu'il fut toujours
Quand et où c'était nécessaire.
Que Dieu le conserve.
Par sa miséricorde (3) !
L'hymne triomphal qu'on vient de lire nous offre le vrai type des chants historiques et militaires auxquels on donne plus particulièrement le nom de chansons de geste (4). En tant que cette dénomination se prend dans un sens général comme synonyme de chanson guerrière^ elle convient à toutes les poésies héroïques dont on a iait usage après les bardits. Les bardits eux-mêmes étant aussi dans leur genre des chansons de geste, on peut dire que cette espèce de poëme militaire date des premiers temps de la monarchie.
Dans l'origine, la chanson de geste était courte et pouvait être récitée, soit dans une marche mi-
(1) Liothf chant, chanson. En vieux allemand, Leod, Lyd.au pluriel Liothi: Sige-Leotbi, Siegslieder, chants de triomphe, de victoire. En allemand moderne, Liedy au pluriel Lieder^ Kriegslieder, Siegslieder; Soldatenlieder ^ Heldenlieder^ chants de guerre, de victoire ; chants de soldats, chants héroïques.
(2) • Lioth franOf cantique saint. Frano signifie ce qui est consacré au Seigneur, » (Willems, Elnonensia^ p. 62.) — Louis [II chanta un pieux cantique pour se préparer au combat
(3) On a d'autres traductions françaises du chant de victoire de
Louis m, mais qui ne sont pas littérales. (Voy. Edélestand du Méril, De l'origine et de la nature de la poésie lyrique en France pendant les XII* et XIII* siècles, dans ses Mélanges archéologiques et littéraires. Paris, 1850, p. 30/i-300. — Lebas, France, Dictionnaire encycl. au mot Chanson de geste, dans VUnivers pittoresque, Paris, Firmin Didot.)
{il) « Par le mot geste on désignait Thistoire (du latin gestus), La chanson de geste était une chanson historique, dans laquelle on célébrait les hauts faits des guerriers. » (J.-B. de Roquefort , De l'état de la poésie française, p. 201, note 5.)
litaire, soit ea attendant Iheure de livrer bataille ou même au commencement de l'action ; peu à peu elle s'est accrue, et elle est devenue sous la plume ou dans les improvisations des trouvères un long poëme, dont on détachait à volonté des fragments que l'on chantait. Cette opération présentait d'autant moins de difficulté, que le po&me, vu son importance et les besoins du sujet, était presque toujours divisé en branches, lesquelles étaient elles-mêmes partagées en couplets, comme le prouve le passage du Roman de la Violette, dans lequel Gérard, déguisé en jongleur, chante, en s accompagnant d'une vielle (1), lé^ premiers vers d'une des branches de Guillaume au Court Nez^ dont Fensemble compose plus de soixante mille vers (2).
Dans les xii% xui* et xiv« siècles, « la chanson de geste est un récit en vers de dix ou de douze syllabes, rangés en longs couplets monoriraes. Un des sujets les plus communs de ces poëmes, ce sont les grandes expéditions fabuleuses ou véritables de Charlemagne, ou des fameux paladins dont il était entouré. Ces poèmes ont presque toujours pour base des actions véritables, et dont le héros principal a exislé. Seulement ces actions ou ces héros se trouvent confondus avec des hommes et des événements d'un autre siècle. Quelquefois tous les faits d'une époque, et les grands souvenirs qu'elle a laissés, composent la vie d'un seul personnage. C'est ainsi, pour donner un exemple, que toutes les actions qui appartiennent aux différents Charles, depuis Charles Martel jusqu'au dernier des Carlovingiens, sont attribuées à Charlemagne, le seul de toute la race qui soit bien connu de ces historiens héroïques (3). »
L'ensemble des chants où domine une de ces grandes figures historiques, foyer de gloire et de poésie, vers lequel convergent les événements de toute une période, prend le nom de cycle.
Les auteurs modernes comptent trois grands cycles épiques dont les récits ont servi de sujet aux chansons de geste et aux romans chevaleresques du moyen âge. Ce sont le cycle de Théodoric, qui se compose du chant des Niebelungen et de diverses pièces formant ce qu'on nomme le Livre des héros : il intéresse surtout rAiicmagne ; le cycle de Charlemagne où revivent tous les souvenirs glorieux de la race carlovingienne : il intéresse surtout la France ; et le cycle d'Arthur de Bretagne, qui renferme l'histoire du roi breton Arthur et celle des chevaliers de la Table ronde : il intéresse aussi bien la France que les peuples du Nord.
Tous les poèmes de ces deux derniers cycles, écrits originairement, pour la plupart, dans la langue romane, langue formée du mélange des idiomes barbares et du latin, et dont on finit par se servir généralement en France, eurent le privilège de charmer la foule, tant à l'époque la plus rapprochée du règne de Charlemagne que dans les siècles qui suivirent.
On lit dans une traduction en vers des Dialogues de Saint-Grégoire ^ dont le manuscrit est daté de 1212:
Les fables d'Artur de Bretaigne
E les chansoos de Charlemaigne
Plus sont chéries e meins viles
Que ne soient les évangiles :
Plus est escoute li jugUére
Que ne soit saint Pol ou saint Piére (U).
(i) Les jongleurs, les ménestrels, s'accompagnaient de cet Danses des Morts^ seconde partie, chap. xin : Vielles a rode.
instrament dans une foule de cas. Le mot vielle ne s'appll- (2) Voy. cette scène dans Tédition du Roman de la violette^
que pas toujours au violon à plusieurs cordes, il désigne aussi publiée par M. Francisque Michel en iS3/i, et dans la préface de
quelquefois la symphonie (chifonie) ou vielle à roue dont ils fai- Berte aux grans pies , publiée par M. Paulin Paris. Paris ,
salent pareillement usage , surtout à Tépoque de la décadence Techener, 1 voL in-i2, d'après Tindication de M. Leroux de Uncy,
de leur institution. Un auteur du xiv« siècle, cité par Fr. Ml- Recueil de chants hist. franc. ^ 1. 1, préL p. xi, note 2.
chel (préface de la Chanson de Roland) . dit à ce sujet : « On (3) Leroux de Lincy, loc. cit., p. a.
appeUe en France une symphonie Hnstrument dont le. avenues ,^j ^^^ ^ p^„^ ^^ ^^^ „• ^382, jouent en chantant lel chansons de geste. » — Voy. aussi Les
La renommée de Charlemagne fut si éclatante, qu'elle éclipsa celle des monarques, dont le peuple se souvenait encore. Une grande gloire obscurcit le passé et illumine l'avenir, dit un auteur célèbre. On n'osa plus chanter la feible postérité de Clovis quand on eut un tel héros, remarque judicieusement un autre écrivain (1). C'est pourquoi ce souverain illustre devint, avec ses vaillants capitaines, le principal objet des chansons militaires. Parmi celles qui tirent leur origine de cette source féconde, il en est une dont le souvenir est encore cher aux Français, c'est la Chanson de Roland.
« Plus créatrice qu elle ne l'est habituellement à l'origine des littératures, dit M. Edélestand du Méril, l'imagination populaire avait choisi parmi les paladins de Charlemagne un héros sur la tête duquel elle s'était plu à réunir tout ce qui pouvait capter les admirations du moyen âge. Le propre sang de l'empereur coulait dans ses veines ; reconnu le plus brave d'une troupe célèbre par sa bravoure, il périssait martyr de son courage et de sa foi après une victoire qui sauvait l'Europe d'une nouvelle invasion de Sarrasins, et sa tendre amitié pour un de ses frères d'armes achevait de lui gagner les sympathies que des~\ertus trop exclusivement guerrières auraient efferouchées. Une créalion si poétique, ajoute-t-il, dut rester longtemps en possession des enthousiasmes de la foule (2). » On prétend qu'au ix" siècle, la chanson de Roland était déjà populaire ; mais ce fut surtout dans le xi% alors que les écrivains s'emparèrent à l'envi du personnage de Roland, dont le nom était devenu synonyme de vaillance ^ que cette chanson eut une vogue universelle et retentit de toutes parts dans les armées.
D'ordinaire elle était entonnée en chœur par les troupes (3), ou bien elle était chantée par le ménestrel qui les excitait au combat. Il faut se rappeler ici que les ménestrels, à l'exemple des bardes, leurs prédécesseurs, accompagnaient les bandes militaires dans leurs expéditions les plus lointaines. Tantôt jouant des instruments, tantôt faisant l'office de jongleurs, tantôt répétant des chants de guerre ou des chants religieux, ils avaient pour mission de distraire les chefs» d'amuser les soldats et de soutenir le courage de tous (4). Que la chanson de Roland leur ait merveilleusement servi pour cet objet, c'est ce qu'affirment nos meilleurs historiens. Dans mon Manuel général de musique militaire, j'ai cité, d'après M. Thierry (5) et plusieurs autres, le fait suivant : A la bataille d'Hastings (14 octobre 1066), un jongleur normand, qui marchait au premier rang de l'armée de Guillaume, poussa son cheval en avant du front de bataille et entonna le chant fameux dans toute la Gaule de Charlemagne et de Roland. Ce jongleur s'appelait Taillefer. C'était , dit Geoffroy Gaimar, poêle anglo-normand (6), un vassal noble et audacieux. Il avait des armes , un bon cheval et une grande
(t) Roquefort, Essai sur la chanson, Paris, I8I/1. leurs forces la chanson dite de Roland. » {Dictionnaire historique
(2) Edélestand du Méril, Mélanges archéoL, p. 312. — Quel- des mœurs, coutumes et usages des Français. Paris, Vincent, ques-uns sont d'avis que Roland est un personnage imaginaire. 1767.) — Je n'ai pas besoin de faire remarquer que ces dix ou M. Edélestand du Méril ne combat pas cette opinion et le déclare douze grosses voix dont ne nous parle aucun document sérieux un héros d'une existence au moins douteuse. On lit pourtant son semblent être un détail de pure invention. H arrive si souvent nom dans le passage suivant d'Eginhardt sur la bataille de Ron- que Ton écrive ainsi Thistoire !
cevaux : « In quo prœlio Eggihardus regiœ mensœ prœpositus ; ^,^^ ^^ ^„ ^^.^^j^ ^^^ ^.,,^3 ^^.^^^^ ^^^^,
« Anselmus,comespalath;etHruodandus(Roland)br,ttanici limiUs ^,^^^ ^^^ ^^^^^^^^ ^^ ,^ ^.^ ^^^j ,^3 ^^.^^^^^.^ ^^j ^^^^^j^^^
*. praefectus, cum aliis compluribus interficiuntur. » [Vita Caroli ç^^^q^j^^ ^ Giron ville :
Alagni, cap ix.) A ce témoignage de Pauteur de la Vie de Char-
lemagne, il faut joindre celui du manuscrit de la Bibliothèque Devant aus font lor jugleor chanter,
impériale u» 10307*, fol. 3/i, qui appelle le héros des romans Rotes et harpes et viêles sonner.
Rollans de Loubara, comps de Bretagnie et neveu de Charle- {Romans de Girbert, Bibl. imp., n« 7542***, cité par
magne. M. Edél. du Méril, Met. arch,, p. 309, note.)
(3) Un auteur a même été jusqu'à déterminer le nombre de voix
employées pour l'exécuter : « De là (l'emploi des bardes comme (^' ^*^^^*^^ ^^ '^ ^^^^^^'^^ ^' l'Angleterre par les Normands,
chantres héroïques) vint cette coutume qui était encore en usage ' P*
au commencement de la troisième race, de ne point donner de (6) Chroniques anglo-normandes, ^uibMéQs par M. Fr. Michel,
combat que dix ou douze grosses voix n'eussent chanté de toutes Rouen, 1836.
intrépidité. En chantant (I), il faisait manœuvrer sa lance, ta prenait par le bout, la jetait en Tair, et la recevait par le fer. Tout h coup il la lança contre les Anglais, et perça Tun d*eux au milieu du corps ; ensuite il tira son épée et se mit à jouer de cette arme comme il avait joué de la lanco. Les assistants, selon Gaimar« se disaient les uns aux autres que c'était un enchantement. On ajoute que les Normands encourageaient Tadroit jongleur en répétant ses refrains et en criant : Dieu aide! Dieu at(/e/ Cependant le sort ne fut point favorable au noble champion de Guillaume. Comme il venait de frapper encore plusieurs Anglais, il fut rudement assailli lui-même par une {jréle de javelots et de dards. Bientôt il tomba mortellement blessé, ainsi que son cheval. Malheur à lui! s'écrie à cet endroit de son récit le vieux poète normand, malheur à lui qui demanda à frapper le premier i^oup/ Lauteur du Roman rfe Bou, Robert Wace, environ un demi-siècle après Gaimar, rappela le même fait dans les vers suivants que Ton a maintes fois reproduits :
Taillefer, ki molt bien cantout (cantoit),
Sor un cheval ki tost alout (aloit).
Devant li dus alout (aloit} cantant
De Karlemainc c de Reliant,
E d'Oliver (Olivier) e des vassals
Ki morurent en Renchevals (Rainsccvaux) (2).
Les Normands marchèrent à Tennemi , en répétant ces refrains héroïques de Charlemagne, de Roland, d'Olivier et des vassaux qui moururent à Roncevaux (3), La bataille terminée, ils les redirent encore, et par de nouvelles chansons célébrèrent leur amour pour leur chef qui avait guidé leurs pas à la victoire (4). Berdic, autre ménestrel, remplaça Taillefer près de Guillaume le Conquérant. Il chaulait, dit-on, comme son prédécesseur, des chansons héroïques avant le combat (5).
l/hymnede Roland était encore en usage dans nos armées, sous la troisième race. Il fut chanté, en 1356, à la bataille de Poitiers. Malheureusement, il ne put réussir à conjurer la fatalité attachée au sort du roi Jean. Boethius, dans son Histoire d'Ecosse , rapporte à ce sujet une anecdote assez piquante que Ton a racontée de différentes manières. Le roi Jean, mécontent de ses troupes, et enten*dant quelques soldats qui chantaient la chanson de Roland, s'écria qu'il y avait longtemps qu'on ne voyait plus deRolands parmi les Français. Un vieux capitaine, prenant cette plainte pour un reproche sanglant Fait à la nation dont le monarque aigri semblait suspecter la valeur, fut profondément blessé, et ne put s'empêcher de répondre : «Sachez, Sire, que vous- ne manqueriez pas de Rolands, si les soldats voyaient encore un Charlemagno i\ leur l(^tc (6). »
Longtemps on se figura que le texte de cette Marseillaise de la chevalerie, pour ainsi l'appeler, était perdu, et l'on déplorait amèrement cette perle. Comment se fait-il, disait-on, qu'une chanson aussi célèbre, que les soldats français répétaient encore au xiv' siècle, ne nous soit pas parvenue? Et croyant à tort qu'il s'agissait ici d'une courte poésie dans Icj {;enrc de celles auxquelles nous réservons exclusivement aujourd'hui le nom de chansons, on s'obstina à fouiller en tous scn^ les bibliothèques, on multiplia de tous côtés les recherches, dans l'espoir d'en découvrir, ou l'original, ou
(l) Voy. M. A. Thierry, loc. cit. —Le texte de Gaimar ne De rébus anglicis, lib. II, cap. xi.— Abert, Chron.y part n.
porte point que Taillefer chantât en faisant cet exercice, mais p. iOS.—Rapport sur les travaux de VAcad. de Caen, p. 198-
cctte légère omission ne suffit pas, ce me semble, pour que Ton 203. — Du Gange, Glossar, lut. sub voc. Cantilena Rollandù —
M>it autorisé à révoquer en doute un fait attesté par tant d'autres Hist, de saint Louys, Diss., t, XI, p. 205. témoignages, et auquel, d'ailleurs, M. A. Thierry a lui-même [U) Guillel. Pictavensis, ap. Duchesne, lib. III.
ajouté foi. (^) Taillefer a été célébré par L. Uhland, dans an Lied que le
<2) Roman de /ton, t. II, p. 21/i. célèbre poêle allemand lui a spécialement consacré.
(3) Polychron. Ranulph. Hidgen, lib. IIL— Wlllelm.Malmesb., (6) H. Boet., Histor. scok, lib. XV.
i% ESSAI HISTORIQUE
seulement une copie. L'extrênie désir qu'on avait d'obtenir à cet égard un prompt résultat fit commettre des erreurs et ouvrit la voie aux tentatives de supercherie littéraire. Le<x)mte de Tressan prétendit avoir trouvé des restes de la précieuse chanson dans quelques vers recueillis chez les habitants des Pyrénées par le marquis de Viviers Lansac, dont la fomille possédait des biens depuis plus de six cents ans dans cette contrée. Il prit soin de rajeunir ces vers, ou plutôt il en donna une traduction en style moderne, et le public put un instant s'y tromper (1). D'autres, comme le musi^ cien Burney (2), voulurent identifier Thymne de Roland avec la fameuse chanson de Lomé arméy qui courut l'Europe dans les xv* et xvr siècles, mais qui n'avait rien de commun, comme on le verra bientôt, avec ce (xhant historique. Enfin, de la Borde, dans son Essai sur la musique (3), Imprima une pièce que le marquis de Paulmy donnait sérieusement pour une traduction en langage moderne de l'invocation martiale si chère aux anciens preux (4). Tout cela n'avait aucun caractère d'authenticité. Pour obtenir une solution satisfaisante, il fallait changer de point de départ. La notion précise que l'on acquit, il y a quelques années, de Tétendue considérable des chansons de geste dans les xii% XIII* et xiy* siècles, fit admettre comme une probabilité touchant de près à la certitude, que l^clianson de Roland était un de ces longs poèmes composés de plusieurs milliers de vers, dont les épisodes, plus ou moins abrégés selon la circonstance, et formant eux-mêmes un tout, étaient récités ou chantés séparément (5). Bientôt, en effet, on découvrit, parmi les poèmes de ce genre, une pièce intitulée Chanson de Rolandy laquelle n'a pas moins de dix-huit cents vers divisés en couplets monorimes. Cette vaste composition, qui date du xu" siècle, a été publiée par M. Fr. Michel, d'après un manuscrit de la bibliothèque Bodléienne à Oxford. On s'accorde aujourd'hui à la considérer comme une des rédactions primitives, .sinon comme la version originale de la chanson* c'est-à-dire du poème historique dont on regrettait si vivement la perle. Une particularité curieuse du manuscrit qui la renferme, c'est qu'on y voit tracé en marge, à la fin et parfois au milieu des couplets monorimes, le mot aoï, que l'on soupçonne avoir été un cri d'excitation belliqueuse, et comme une sorte de neume du chant guerrier. Les philologues qui ont commenté cette épopée du moyen âge ont pensé que ceux qui chantaient ou qui récitaient à l'heure du combat la Chanson de Roland s'in*
(1) Voici sa traduction :
O Roland, honneur de la France, Que par toi mon bras soit vainqueur !
Dirige le Ter de ma lance A percer le front ou le cœur Du fier ennemi qui s'avance 1 Que son sang, coulant à grands flots De ses flancs ou de sa vbière.
Bouillonne encor sur la poussière En baignant les pieds des ( lievaux I O Roland, etc.
(2) Burney, History of music, t. Il, p. /i93.
(3) La Borde, Essai sur la musique, t. If, p. iU^.
(â) En TOici le premier couplet, qui pourra faire juger du reste :
Soldats français, chantons Roland,
De son pays il fut la gloire;
Le nom d*un guerrier si vaillant
Est le signe de la victoire.
Roland étant petit garçon.
Faisait souTent pleurer sa mère;
Il était vif et polisson.
Tant mieux, disait monsieur ion père;
A la force il joint la valeur,
Nous en ferons un militaire :
Mauvaise tête et bon coeor»
C'est pour réussir à la guerre.
Soldats français, etc.
C*est là une chanson familière de soldat qui sent son xviii* siècle. On est un peu étonné de voir que Forkel, à l'exemple de Burney, l'a trouvée digne de figurer dans sa belle et conscien*^ deuse histoire de la musique (Allgem. Geschichte der Musiky Leipzig, 1802) ; mais, à la vérité, il s'attadiait encore plus à la mélodie qu'aux paroles, et il faut avouer que la mélodie de cette chanson n'est pas dépourvue de tout mérite.
(5) Comme ces longs poèmes se composaient pour ainsi dire de cliansons enchaînées l'une à l'autre par le lien d'ime fable coiih mune, rien n'était plus facile que de détacher, pour le réciter o» le chanter, le morceau que l'on voulait. Les ménestrels, les trouvères, les troubadours, choisissaient ordinairement celui qui convenait le mieux à la circonstance ou qui flattait le plus le goût des auditeurs. Ainsi font encore aujourd'hui les gondoliers italiens qui vont répétant sur une mélodie improvisée ou transnuse de génération en génération des fragments de leurs poètes favoris» le Tasse et l'Arioste. Personne n'ignore que les aventures vraies» ou supposées du paladin de Gharlemagne ont inspiré le dernier de ces poètes. Celui-ci a traité ce sujet d'autant plus volontiers» que dans toute l'Italie le peuple s'en était emparé dès l'origine a^ lui avait donné une large place dans ses traditions chantées. C*esi ce dont témoigne le Pogge dans ses Facetiœ.
SUR LES CHANTS MILnAIRES DES FRANÇAIS. f ft
terrompaient aux endroits les plus chauds pour s'écrier: En avant! en avant! ou selon l'expression anglaise : Away ! away ! exclamation que Técrivain chargé de l'exécution du manuscrit de la bibliothèque d'Oxford aurait eu soin de reproduire aux endroits consacrés. D'après cette conjecture, lè mot aot, tracé en marge, et dans lequel oi sonnait oué, selon les lois de Tancienne prononciation' gauloise, ne serait autre chose que le mot anglais away (en avant), écrit selon l'orthographe française d'alors (1). Quoi qu'il en soil, la Chanson de Roland publiée par M. Fr. Michel passe pour être l'œuvre d'un certain Turold, sur lequel on n'a d'ailleurs aucun renseignement précis. Elle est fort remarquable, surtout pour l'époque où elle fut conçue. Elle exprime dans un style très élevé et très touchant des sentiments où se peint admirablement l'honneur français. Ne pouvant résister au désir d'en citer un fragment, je choisis celui qui se rapporte à l'épisode le plus pathétique et le plus émou* vant du drame de Roncevaux, à la mOrt de Roland, causée par la félonie de Ganelon.
Li quens Rolans, par peine et par ahans.
Par grant dulor, sunet son olifan.
Par mi la bûche en sait fors li clers sancs,
De SUD cerrel li temple en est rumpant.
Del corn qa*il tient l'oîe en est mult grant ;
Karles Tentend ki est as pors passant:
Naismes li duc Toïd, si Tescullent li Franc.
Ce dist li reis : Jo oî le corn Rolant !...
Une ne Tsunast, se ne fust cuinbatant.
Guesne res^unt : De bataille est il nient
Ja estes vielz e fluris et blancs ;
Par tels paroles vus ressemblez enfant.
Asez savez le grant orgoill Rollant
Ço est merveille que Deus le soefret tant !
Pur un sul lèvre vat tute jur sunant ;
Devant ses pers ore vait il gabant
Car cbevalcez, pur qu*alezarrestant?
Le comte Roland, avec peine, fatigue et grande douleur, sonne son cor d'ivoire. Le sang clair lui en sort parmi la bouche, et la tempe de son cerveau s'en éclate.
Le son du cor porte bien loin ! Charles Tentend qui passe à cette heure les portes des défilés; le duc Naismes aussi. Les Français Fécoutent et le roi dit : J'entends le cor de Roland !
Il n'en sonne jamais que pendant le combat. Ganelon répond : Il n'est pas question de combat. Vous êtes déjà vieux, blanc et fleuri ; vous parlez comme un enfant
Yons connaissez, de reste, l'orgueil démesuré de Roland. C'est merveille que Dieu le souffre si longtemps! Pour un seul lièvre, il va corner tout un jour. A cette heure il s'amuse avec ses pairs.
Chevauchez toujours. Pourquoi vous arrêtez-vous (2) ?
Du xii* au xiv* siècle, plusieurs chansons de geste, sous forme de longs poëmes, ou comme chansons proprement dites, obtinrent, à côté de celle de Roland, une as*sez grande popularité. Ce sont, pour la plupart, des récils destinés à exalter la mémoire des guerriers illustres, à rappeler des faits historiqnes importants ; ou bien des satires militaires et politiques (sirvenles) (3) conçues dans un but hostile aux hommes et aux choses, ou encore des complaintes, des romances chevaleresques, — lais (4) et autres, — dans lesquelles l'amour vient tempérer la fougue des transports belliqueux par sa douce langueur et son charme ineffable*
Ces formes poétiques, surtout les dernières, étaient cultivées par les trouvères et les troubadours <jui exerçaient le noble métier des armes. Les noms de ces guerriers poêles , la plupart de leurs
(ij En tout cas, ce cri belliqueux, aoil avait bien le sens de Texclamation en avant! D'anciens textes le prouvent, notamment ime chanson qui a ponr refrain : Avoy, avoy^ allez avant! et me aotre (cefle du roi Gormont, v. 209) où l*on trouve aoi ! àmm-frire Huffeiin. (Voy. mon Manuel général de musique tmhknre^ p. 79, note 2, et mes articles sur le Refrain^ dans la Betmeet Gazette musicale de Paris, XVP année, 1849, n'' û9, 50, 51 et 52.)
<2> La Chanson de Roland ou de Roncevaux^ da xii* siècle , publiée pour la première fois, diaprés le manuscrit de la bibliothèque Bodléienne à Oxford , par Fr. Michel. Paris, SylvesU-e, 1837. ln-8'. Voy. St. 132.
(3) « Le sirvente était principalement dirigé contre le» rois, le» princes, les ecclésiastiques, etc. Ce genre, étant perfectionné, fut employé à célébrer des batailles ou à chanter des victoires ; alors il réunit souvent un mélange de satires et d'éloges. » (Roquefort, De l'état' de la poésie française, p. 222.)
(Il) Le lai, en général, était d'un caractère doux, triste, élégiaque ; aussi s'en servait-on de préférence pour les complaintes. Quelquefois, cependant, ce nom s'est appliqué à des chants joyeux, à des récits d'aventures héroïques. On a fait sur la bataille d'Axincourt une pièce de ce genre, intitulée : Lais de la guerre. Les lais se chantaient ordinairement au son de la harpe ou de la vielle (violon).
ouvrages même, nous ont été conservés. Des princes suzerains, renommés pour leur valeur^ ouvrent la liste. Ce sont : Charles d'Anjou, roi de Sicile, frère de saint Louis; Pierre Mauclerc, comte de Bretagne; Thibaut, comle de Champagne et roi de Navarre. Ils étaient les successeurs et les émules d'un grand nombre de seigneurs qui chantèrent des amours véritables ou feintes, et les tourments qu'ils éprouvaient pendant leur expédition en terre sainte. Ils formaient toute une école poé-» tique, et en voyant ce qu'elle a produit, on arrive à comprendre qu'il y avait moins d'ignorance, moins de gros$ièrelé parmi ces guerriers du moyen âge qu'on ne Ta cru généralement.
Au nombre de ceux dont les œuvres sont conservées dans plusieurs recueils manuscrits de la Bibliothèque impériale, nous voyons figurer :
Au xii* siècle : *
Qucsncsde Béthune ; Thibault, comte de Bar; Gilles de Beaumont, Hugues deBresy, le cb&telaia de Coucy, Hugues de la Ferlé, Hues d'Oisy, Robert de Mauvoisin, Raoul de Ferrières.
Au xiii* siècle :
Gauliers d'Argis, Richard do Semilly, Auboin de Sézanne, Gillebert de Berneville, Thibaut de Blazon, le duc de Brabant, Jean de Brienne, le vidamc de Chartres, Jacques de Chison, Maurice et Pierre de Craon, Jean lirars, seigneur de Valéry ; Raoul de Ferrières, Gace Brûlé, Bouchard de Mailly, Hugues de Lusignan, comte de la Marche , Raoul de Soissons, Roger d'Andely, Jean et Gilles des Maisons, Pierre de Viesmaisons.
Enfin au xiV siècle :
Charles d'Orléans, petit-fils de Charles V; Boucicault, fils du maréchal de ce nom; le comte de Clermonl, Jehan de Lorraine, le seigneur de Torcy, Jacques, bâtard de la Trémoille.
Tous les faits particuliers qui, durant cette période, inspirèrent des chants aux poètes guerriers de la noblesse de France, étaient dominés par un fait principal qui, dans ces temps, exerçait sur toutes choses son influence : je veux parler de la guerre sainte. Cet événement ou plutôt celle suite d'événements, qui tendaient au môme but, a fourni la matière de chansons spéciales (I). Les unes ont pour objet d'exciter l'élan guerrier et religieux des croisés (2), comme, par exemple, celle de Thibaut, comte de Champagne et roi de Navarre, qui débute par le couplet suivant :
Signor, saciez, ki or ne s^en ira
En celé terre, u Diex fu mors et vis
Et kl la crois d'outre mer ne prendra,
A paines mais ira en Paradis :
Ki a en soi pitié et remembrance
Au haut Seignor doit querre sa venjauce,
Et délivrer sa terre et son palis.
Seigneurs, sachez que celui qui n*ira pas dans cette terre où Dieu vécut et mourut, et qui ne prendra la croix d'outremer, ne pourra pas entrer en Paradis. Celui qui n*a pas oublié un si haut Seigneur doit chercher à le venger et à délivrer sa terre et son pays (3).
Los autres expriment les tendres plaintes des amants forcés de quitter leurs maîtresses pour se rendre à l'appel du devoir :
(i) II y en a plusieurs en latin, mais il est douteux qu'elles aient été aussi répandues que celles composées en langue vulgaire. La plus ancienne semble avoir été faite dans le temps du concile de Clermont, vers 1095, pour la première croisade. Elle est rapportée par M. Edélesland du.Méril, Poés pop. laL antérieures au XII* siècle, p. 297, sous le litre de Chant pour la première croisade. Il faut mentionner avec celle-ci le Chant des croisés, composé, vers 1088, par Bertier ou Bertere ; puis une complainte sur la prise de Jénisalem, et un chant sur la troisième croisade, qui se trouvent dans le même ouvrage.
(2) Les exhortations à prendre la croix sont très nombreuses sous cette forme; M. liaynouard en a publié jusqu'à vingt-cinq en provençal, mais elles n'ont rien de populaire. On voudrait connaître celles de ces poésies qui eurent le plus de succès parmi les croisés. Ils durent en adopter quelques-unes qu'ils se plaisaient à répéter en se préparant au combat.
(3) Leroux de Lincy» Recfieil de chants hist. franc. ^ t. I, p. 125-127.
SUR LES CHANTS MILITAIRES DES FRANÇAIS. 2t
Chascuu pleure sa terre et son pais Chacun pleure sa terre et son pays.
Quant il se part de ses coraus amis ; Quand il quitte les amis de son cœur,
Mes nul partir, sachiez, queque nus die, Mais aucune séparation, sachez-le bien,
N'est dolereus que d'ami et d'amie. N'estplusdouloureusequecelled'unamantetdesamaîtresse(i).
On peut citer en ce genre celles d'Audefroy le Bâtard, et du châtelain de Coucy. Quesnes de Béthune, cet illustre guerrier, que le ministre d'Henri le Grand se vantait de posséder au nombre de ses aïeux, en a fait des deux espèces ; mais comme il ne fut pas aussi heureux en amour qu'à la guerre, ses poésies galantes sont plutôt empreintes d'ironie que de tendresse. « Il n'est pas sans intérêt pour nous» dit M. Leroux de Lincy, qui a recueilli parmi ses chants historiques français quelques pièces dues aux'talents poétiques de ce vaillant soldat, de voir comment l'un de ces chevaliers audacieux du moyen âge, celui qui le premier planta Tétendard de la croix sur les murs de Constantinople, maniait l'arme de la plaisanterie, et comment il se raillait d'une femme, ou trop sévère, ou trop coquette, qui s'était jouée de son amour. »
Ces romances chevaleresques semblent avoir fourni le modèle de celles qui eurent une si grande vogue sous le règne de Napoléon I", et dont la plus célèbre (2), œuvre d'une reine chère à la France, est devenue un chant national que répètent encore à l'envi nos musiques de régiment et nos chœurs de soldats.
Après avoir exprimé, d'une manière naturelle et exempte d'emphase, des sentiments nobles et vrais, la muse de la chevalerie tomba dans TafTéterie et le pédantisme. Les puérilités d*une fade galanterie combinées avec les raffinements d'un style prétentieux produisirent des œuvres sans caractère et sans énergie, qui n'eurent presque plus rien de Tesprit militaire. Appelées peut-être à jouir d'une certaine vogue dans les cours, elles furent, sans doute, à peine connues dans les armées. Quelque seigneur parvenait-il à y introduire ses refrains favoris ou de guerre ou d'amour, il est présumable que ces chants ne descendaient point jusqu'aux simples soldats, ou qu'ils étaient aussi vite oubliés que le sont encore les couplets de circonstance que, dans un moment de verve et d'enthousiasme, nos troupes improvisent sur toutes sortes de sujets.
Je ne crois^pas que Ton puisse avancer d'une manière absolue qu'à partir du ix* siècle les chants religieux avaient définitivement remplacé les chants historiques au commencement des batailles, car l'emploi qui a été fait de la Chanson de Roland pendant plusieurs siècles semble établir précisément le contraire. Que les premiers aient été souvent préférés aux seconds, c'est ce qui n'est pas douteux ; mais cela tenait à des circonstances particulières et ne résultait pas d'une loi générale. C'était principalement quand on portait les armes contre des peuples professant une autre croyance, qu'on aimait à s'exalter par des chants empruntés au culte (3). Aussi dans tous les temps, et à peu près chez tous les peuples (4), les guerres de religion, ou du moins celles où les questions religieuses
(i) Chanson du châtelain de Coucy, ap. Leroux de Uncy, hà. 8^» par les Français dans une mosquée qui devint la proie des
cit p. 101. flammes, bravaient les horreurs de IMncendie, et, à la voix de
(2) Partant pour la Syrie, ^^^^ ^^^^* ^ redressant demi-morts, au milieu de tortures atroces,
(3) Encore y eut-il, dans ce cas, des exceptions. On lit dans entonnaient un hymne guerrier qui leur donnait encore la force l'Anonyme de Canisius, p. 521, qu'à la.croisade de l'empereur de combattre, dans de nouvelles sorUes, les assiégeants surpris Frédéric, en 1190 : . Mox omnes una voce cantum bellicum d'un tel héroïsme. Voici une strophe de l'hymne que chantaient . extulenmt de more alemannico. » c«» Arabes, heureux de se sacrifier pour la cause du Prophète.
[U) Je n'ai pas besom de rappeler ici, par exemple, que les sec- « Sont-cc les délices des riches habitants des villes,
tateurs du Coran ont des formules sacrées qu'ils, répètent comme » Sont-ce les trésors de llnde et la puissance des rois,
cris de guerre sur le champ de bataille. Lucas, dans son voyage en • Que désire en ses vœux le guerrier de l'Arabie?
Asie, a recueilli des litanies chaulées par les Turcs avant le com- ■ Non. quand son noble front invoque le Ciel, il dit :
bat. Les Arabes, pour exalter leur courage et leur fanatisme, ont » O AUah I donne-moi la mort au sein de la victoire. • aussi des cantiques. « C'est ainsi que les soldats de Hassan, assié- (Voy. mon Manud général de mks. tmVir.» p. 195.)
se mêlent aux questions politiques, nous fournissent-elles de nombreux exemples de cette coutume. J'ai déjà dit que les prêtres avaient à cœur de la répandre, et qu'ils la présentaient comme un moyen infaillible de vaincre (1). Là où leur influence s'exerçait davantage sur les populations, il est naturel qu'elle ait été observée plus souvent; mais dire qu'elle le fut partout et toujours, dès le ix"* siècle, c'est trop généraliser. Rien n'eût empêché, d'ailleurs, les peuples chrétiens d'employer à la fois le jour du combat, et le pieux cantique en manière d'invocation ou d^actions de grâces, et le chant guerrier comme chant d'attaque ou comme chant de triomphe. Qui nous dit que cela n'ait pas eu lieu? Quoi qu'il en soit, les exemples de l'emploi exclusif des prières du culte à la guerre soiït les plus communs. Je choisis ceux qui se rapportent à notre histoire.
L'an 1215, le jour delà bataille de Bouvines, lorsque Guérin, évêque de Sentis, eut rangé l'armée française en bataille, et que Philippe-Auguste, après avoir harangué militairement ses soldats, leur eut donné sa bénédiction, les trompettes sonnèrent la charge, et l'on en vint aux mains de part et d'autre.. Aussitôt Guillaume le Breton, chapelain du roi, entonne le psaume Dominus meus qui docetj qu'il chante avec un de ses clercs tout le temps que dure le combat, et ensuite fait entendre en actions de grâces le psaume Exurgat DeuSy que David dut chanter dans une circonstance analogue, c'est-à-dire pour remercier Dieu de la victoire qu'il remporta sur les Syriens, les Iduméens et les Ammonites (2j.
Quand Louis IX partit pour la croisade et s'embarqua à Aigues-Morles, en 1248, avec les musiciens de sa chapelle, dès que « les clercs et les trouvères furent entrés dans la nef^ dit Joinville, le maître nautonier leur cria : Chantez de par Dieu ! et ils entonnèrent tous à une voix : Veniy Crea^ tor spiritus (3). »
Beaucoup plus tard, sous le règne de Louis XII, après la bataille d'Aignadel, la chapelle du roi de France exécuta sur les lieux mêmes un Te Deum en musique (4).
Dans les guerres de religion suscitées par le mouvement de la réforme, une destination semblable fut souvent donnée aux hymnes et aux cantiques. Au xvi* et au xvn'' siècle, les protestants, armés pour leur défense, chantaient des psaumes en latin ou dans leur langue maternelle. La nuit, au feu de leur bivouac, ils répétaient quelque pieuse et touchante invocation, comme celle que l'on va lire : « Grand Dieu, la nuit sortit de tes mains puissantes pour donner le repos à l'homme, et le jour pour le convier au travail ; il est nuit, nous veillons pour le repos de nos frères.
» Tu as choisi tes enfants ; ne souffre pas. Seigneur, que leurs paupières se ferment et qu'ils succombent au sommeil. Donne-nous la fermeté et la vigilance, après nous avoir feit supporter tant de maux.
» Dans ce camp ton œil veille, ô Seigneur! Fais que, sous l'ombre profonde, aucune pensée lâche ne se glisse dans nos cœurs ; éclaire nos âmes divines, et guide-nous dans les ténèbres de la nuit comme dans les ténèbres du monde...
» Nous te prions pour ceux qui nous persécutent ; pour le roi, dont la jeunesse est entourée d'ennemis ; pour la reine et pour les hommes honnêtes de son conseil : inspire aux grands l'humanité pour les petits ; que tous ils t'implorent, te craignent et ne craignent que toi, car tu es le juge des hommes et le seul roi des rois (5). »
(i) Herdion nous apprend fue lorsque les Saxons et les Pietés (2) Voy. mon Manuel général de musique militaire^ p. 7A. — marchèrent de nouveau contfe les Bretons, leur aumônier, qui Rigord., In lib, de gestis Philippi Augusti Francorum régis* était mi évoque aUemand, les engagea à ne point s'en rapporter ^3^ j^^^^i ^^ ^^ ^^ .^^ militaire, p. 75. seulement à la force de leurs armes, mais à placer aussi leur confiance en Dieu, de telle sorte que, aussitôt qu'ils Tentendraient at- (A) /^ûi.
taquer un Alléluia, ils se missent à chanter cet hymne en chœur, (5) Encyclopédie moderne, Paris, Flrmin Wdot, 18/17. t VOI,
et comme ils déférèrent à ce conseil, les Saxons prirent la fuite, art Gharsou. (Voy. Manuel gén, de mus* milit., p. 75.)
Lesbardits, les chansons de geste, les prières du culte, dont il a été question jusqu'à présent, composent en quelque sorte la partie sérieuse et officielle du répertoire de nos armées. Mais, à côté de ces inspirations sévères, empruntées la plupart à la Muse de la religion ou à celle de Tbistoire, la poésie martiale a connu d'autres accents. Elle a eu, elle a encore ses chants intimes et familiers, les uns improvisés parles soldats eux-mômos dans le langage qui leur est propre; les autres faits à l'imitation des précédents, mais élaborés avec soin par des plumes exercées. Ces deux catégories comprennent, d'ailleurs, des pièces lyriques de tout genre : chansons de circonstance, chansons satiriques, chansons comiques, chansons badines et grivoises. Les plus curieuses, les moins connues et les plus intéressantes peut-ôlre, sous beaucoup de rapports, sont celles que l'on doit à la verve humoristique des soldats illettrés.
Il faut remonter très haut pour trouver les premières traces de la littérature poétique des camps qui, sans doute, dans l'origine, n'eut d'autre base que l'improvisation. Ce qui est certain, c'est que. l'usage des acclamations soldatesques rimées a existé de temps immémorial chez la plupart des nations. Longtemps on a dédaigné cette branche si vivace et si originale de la poésie populaire qui eût mérité, au contraire, d'être étudiée avec soin. Elle offre, en effet, à l'historien jaloux d'apporter autant d'exactitude dans les détails que dans l'ensemble d'un récit, une foule d'indications précieuses qu'il chercherait vainement ailleurs. Quelquefois même, elle l'aide à éclaircir des faits historiques importants. Ainsi, par exemple, on ne saurait oublier que la première mention qui ait été faite des Francs dans l'histoire fixe notre attention sur un document de cette nature, sur ce refrain favori des soldats d'Aurélien emprunté d'un chant de la sixième légion:
Mille Francos, mille semel Sarmatas occidimus, « Mille, mille, mille, mille, mille Persas quaerimus.
Les Romains avaient un grand nombre de refrains semblables, qu'ils mêlaient aux acclamations dont la plèbe en délire poursuivait le char des triomphateurs. Composées ou improvisées exprès pour la circonstance, ces chansons grossières [incondita carmina) étaient redites par l'armée comme par le peuple. Dans les unes, on célébrait les hauts faits du général et de ses principaux lieutenants, qu'on ne se faisait pas faute de comparera Romulus; on criait alors en manière de refrain ces mots que répétait la foule entière : Jo Triumphe (1) ! Dans les aulres, au contraire, on s'appliquait à rabaisser le mérite des chefa, à dénigrer leurs actions, à tourner en ridicule leurs vices ou leurs manies. Chose étrange ! non loin des soldats qui disaient les premières, d'autres soldats chantaient hardiment les secondes (2). Peut-être voyait-on, dans ce contraste insolite de l'éloge et du blâme, un enseignement moral semblable à celui que présentait le double caractère assigné au rôle de l'esclave qui, dans les mêmes cérémonies, était chargé de tenir la couronne au-dessus de la tête du triomphateur, et devait en même temps murmurer à son oreille, comme s'il eût été la voix personnifiée de sa conscience : -^ Regarde derrière toi, et souviens-toi que tu es homme (3). » Rappeler au fier conquérant ses vices et ses faiblesses dans des chants railleurs, n'était-ce pas lui donner encore plus clairement à entendre qu'en sa qualité de mortel, il était sujet à faillir, et qu'il devait par conséquent renoncer à l'espoir de s'égaler aux dieux? Cependant on attache peut-être aujour-
(1) Varro, De ling. laL^ lib. VI, § 68. — HoraL, lib. IV, Od. 2, reconnus des chefe qu'ils insultaient. Peut-être aussi était-ce pour Y. il|9, montrer qu'une pareille licence ne pouTait être tolérée qu'à la
(2) Denys d'Halicamasse nous apprend que ceux-ci se dégui- faveur d'un déguisement, et seulement a titre de bouffonnerie salent en Satyres ou plutôt en Sylvalns ou en Faunes, se cou- sans conséquence.
Traient de peaux de bouc, et portaient sur leurs têtes des aigrettes (3) Ch. Magnin, Les origines du théâtre moderne. PariS| L. Hade poils longs et hérissés. On a pensé que c'était pour n'être pas chette, 1838, p. 290.
24 ESSAI HISTOUIQUE
d'hui à ces brocards soldatesques un sens plus injurieux qu'ils n ont eu en effet, eu égard aux mœurs
relâchées des anciens. Ainsi, quand les soldats qui formaient le corlégede Jules César chantaient
hautement : « Citadins, gardez bien vos femmes; voici le chauve si redoutable aux maris (1), d ils
n'avaient peut-élre pas plus l'intention d'offenser leur chef que les Français n'ont eu celle d'inju*
rier la personne d'un de leurs rois, lorsqu'ils ont composé en son honneur ce refrain si connu où ils
lui attribuent une (jes qualités, ou, si l'on veut, un des défauts que les soldats romains semblent, '
dit-on, reprocher à César :
Vive Henri Quatre !
Vive ce roi vaillant !
Ce diable h quatre A le triple talent De boire et de battre.
Et d*étre un vert galant.
Dans les temps modernes, on voit aussi la marotte du bon Momus passer dans les mains des simples soldats. Le bruit de ses grelots se môle au tumulte de la guerre, et trouble quelquefois le silence de la paix. Tantôt il forme des concerts héroïques, tantôt de burlesques charivaris. Devient-il gênant, importun, bourdonne-t-il d'une manière piquante, agressive aux oreilles des chefs, aussitôt les lois sévères de la discipline essaient d'en étouffer le son moqueur.
Chez les peuples modernes, les élucubrations poétiques, sorties du camp ou de la caserne n'ont pas été recueillies. Muratori, cependant, nous en fait connaître deux qui sont très anciennes (2). Elles datent du ix' et du x' siècle. La première est une chanson des soldats de Louis H, dans laquelle les troupes s'excitent à délivrer leur empereur qu'Adalgise avait fait prisonnier en 871 (3) ; la seconde est une chanson des soldats de Modène composée à l'occasion du siège do cetle ville par les Hongrois (4). L'une et Tautre sont en langue latine. La dernière est fort remarquable à cause des allusions savantes qu'elle contient. On y parle du siège de Troie tout en invoquant le Christ et la Vierge. C'est là évidemment l'œuvre hybride d'un demi-lettré. En tout cas, c'est un échantillon de poésie militaire très curieux et tout à fait empreint de la couleur du temps. Malgré l'intérêt que présentent ces documents, je ne les puis citer qu'en passant (5) ; mais je m'arrêterai aux essais poétiques des troupiers français, qui réclament toute notre attention.
On ignore généralement que nous avons possédé au sein de notre glorieuse milice une nombreuse lignée de turbulents rapsodes dont les rustiques homérides ont considérablement enrichi le répertoire de la chanson. Veut-on savoir quels étaient ces enfants perdus de la Muse guerrière qui rimaient et se battaient avec la même ardeur et le môme sans-façon? C'étaient les aventuriers dont le nom nous révèle sur-le-champ les mœurs et le caractère; hommes indisciplinés et indisciplinables, mais robustes et agiles, vrais bohémiens de nos armées. Brantôme trace leur portrait en quelques coups de pinceau, sans ménager la couleur et sans dissimuler les contours : «D'autres, dit-il,
(i) Urbani, »er?ale uxores, mœcbum caWum adducimus. Les autres strophes se suivent dans l'ordre alphabétique, mais
Aunim in Gallia eflTudisii ; huic snmpsisii muiuuin. Palphabet n'est pas complet, ce qui prouve que cette pièce ne nous
(Sueu, Jul. Cœs.^ cap. â9). est pas parvenue dans âon intégrité.
Il y a beaucoup d'autres vers soldatesques et populaires sur Jules ,, , , , , ,
^x A ex. /> II « . î c A 1 (4 En voici les premiers vers :
César dans Suétone. G. H. Bernsteln en a formé un recueil : ^ ' *^
Versus ludicri in Romanorum Cœsares priores oUm compositi. O tu qui servas armis ista mœnia,
Halae, 1810.. Noli dormire, muneo, sed vigilal
(2) Muratori, Antiquitates italicœ, col. 709-7H. Uuui Hector vigilexsUiit in Trola,
(3) Elle commence ainsi : Non cam cepil fraudulenla Gracia.
Audite, omnes fines terne errore eu m tristitia,
Quale Mêlas fuit factum Benevenio cif iuis I (&) "» ^n^ partie du recueil d'Edélcstand du Méril : Poés. pop.
Lhuduicum coroprendenint sancio-pio-augusto. ^*-, où Ton en peut lire le texte, p. 264 et 268.
les ont appelez ndvanliiriers de guerre tirez delà les monlz, et aussi que lels les trouverez vous mesmes dans les vieux romans du roi Louis XII el du roi François premier au commencement ; et peintz et represenlez dans les vieilles peintures^ tapisseries et vitres de- maisons anciennes; et Dieu sçait comment représentez et habillez, plus à la pondarde vrayoment, comme Ton disoit de ce temps, qu'à la propreté, porlans des chemises à longues et grandes manches, comme Bohèmes de jadis ou Mores, qui leur duroient Vestus plus de deux ou trois mois sans changer, ainsy que j'ai ouy dire à aucuns; monstrant leurs poitrines velues, pelues et toutes descouver tes; les chausses pi us bigarrées, découpées, déchiquetées, et ballafrees, et la pluspart monstroient la chair de la cuisse, voire des fessojt (1). »
Au surplus, ils se sont dépeints eux-mômes avec non moins de fidélité dans une chanson de c>>rps attribuée aux aventuriers engagés au service du roi de France par Pierre de Navarre, en 1515. Cette chanson va nous donner une idée de leur style :
Tout compaigiioDs avanturiers, Qui sommes partis de Lyoa Pour aller sur la mer salée, Pour acquérir bruit et rcoom, En Barbarie nous irons, Contre ces mauvais mécréans ; Mais devant que retournions Mous leur aurons donné mal an.
Le comte Petre de Navarre
Du roi a la commission
De mener sur la terre grant guerre
Et amasser des compaignons.
Le tour qui nous fist n*est pas bon,
Car nous sommes très mal nourrys.
PourTamour du roi Tenduron,
Puisque la foy lui 6ns promis.
Nous en irons à la Homaigne, Pardevant le pape Léon, Qui nous donra la pardonnance.
Car autrcfoys servi Tavou.
L'année qui \icnt, nous espérons Que sur la terre aura boQ bruyl.
Jamais sur la mer nous n*yrons, Si réchappons ce coup icy.
Quant m*y souvient de la poulaille Que mangiez soûlions sur les champs.
En vuydant barris et boteilles.
En nous y donnant du bon temps.
Et notre hoste allions bâtant Quant ne nous donnoit de bon vin ; Cher nous est vendu maintenant, Manger il nous faut du. biscuit.
Nous estions vingt et troys galères Au port de Ligorne arrivez ; Et si estions grant compaignie, N'avions ne maille ne denier.
En jouant les cartes et les dez Nostre argent nous est bien failly.
Les poux que j*avoiis amassez De les tuer c'est bon déduit.
On voit que ce n'est pas précisément par le choix des termes, par la richesse de la rime, par Télégance du style, ni par la délicatesse de la pensée, que brille l;i poésie des aventuriers du \vi* siècle. A les entendre si franchement regretter la poulaille et le bon icmps où ils battaient leur hôte, (juand le vin n'élait pas de leur goût, à cela et au dernier trait, bien plus significatif encore, on reconnaît immédiatement à quelle espèce d'hommes on a affaire. Cependant ils ont su donner à leurs brusques épanchements un tour si naïf et si pittoresque, ils ont su répandre, dans les tableaux qu'ils ont tracés de la vie des camps, tant de mouvement et de chaleur, que la physionomie si originale du soudard, avec ses gros traits accentués et son air de jovialité martiale, y acquiert la vérité de touche et l'admi-, rable relief qu'on lui voit dans les peintures d'un Ostade ou d'un Teniers. D'ailleurs, ils ont presque toujours fait un récit fidèle des événements dont ils ont été témoins. Leurs productions ont donc
(1) Brantôme, Œuvres : Capitaines français, t. ni.
a6 ESSAI HISTORIQUE
une certaine valeur au point de vue hislorique, et Ton me permettra d'ajouter qu'elles ne sont pas entièrement dépourvues d'intérêt au point de vue littéraire, puisqu'elles offrent dans la fusion du génie soldatesque et du génie populaire un type spécial assez curieux à étudier.
Les événements du règne de Louis XII, et surtout ceux des règnes de François I^*" et de son fils, ont été célébrés par les aventuriers. La deuxième série des Chants historiques français, recueillis par M. Leroux de Lincy, est composée en majeure partie des pièces les plus intéressantes échappées à leur verve gaillarde. Déjà, dans Brantôme, on trouve çà et là quelques fragments de leurs chansons les plus anciennes et les plus populaires. Une justice à rendre à ces hommes de mœurs si suspectes, c'est que leurs œuvres les montrent enflammés d'un amour et d*un zèle, en apparence sincères, pour le pays et la cause qu'ils servaient. Rien de ce qui touche à la gloire de nos armes, à la prospérité de la France, ne semble leur être indifférent ; ils chantent les succès, ils déplorent les revers, ils encouragent de leurs vœux les entreprises militaires de leurs chefs et de leur souverain. Le roi François I" se met-il en marche pour la conquête du Milanais avec ses capitaines Bayard, la Trémoille^ Montmorency, le connétable de Bourbon et Chabannes de la Palice, aussitôt les aventuriers de partir gaiement à sa suite, en répétant une chanson qui commence ainsi :
Le roy s*en va delà les mons, Le roy 8*en va delà les mons.
Il menra force piétons,
Ils iront à grant peine, L*alaine, Talaine, me fault Talaine.
Les Ëspaignolz noas vous lairrons, Les Espaignols nous vous lairrons , Le roy de France servirons {bis) ;
Nous en avons la peine, L*alaine, Falaine, me fault Talaine (1).
Les épisodes de la bataille de Marignan où près de douze mille Suisses perdirent la vie, et où François I" passa une partie de la nuit couché sur le timon d'une charrette (2), la prise d'Hesdin, le désastre de Pavie et la captivité du monarque français, firent successivement résonner les cordes de leur lyre, qui, pour rendre quelques sons faux en poésie, n*étaient pas moins toujours d'accord avec le cliquetis des armes et le hourvari de la mêlée. On ne leur attribue pas directement la fameuse chanson de M. de la Palice, mais je serais tenté de croire qu'ils Tont inspirée (3). Ils n'ont pas été les
(1) Chanson des aventuriers de France sur le départ du roi pour la conquête du Milanais ',1515).- Voy. Leroax de Uncy, Becueil de chants historiques français , 2' série, p. 55.
(2) On lit dans Brantôme, Discours XLV, de François /": «Une chose rare et peu advenue advint en ceste bataille, car les Suisses ne se content ans du combat du jour précédent que la nuit par trop tost a voit interrompu et que François et eux estoient logez et couchez quazi pesie mesie, de fort grant malin vindrent à recommencer... mais ils furent si bien reçus des nostres qu'ils furent bravement repoussez et taillez en pièces sur le champ environ diz à douze mille ; et le reste se sauva. .. En quoy ils ne firent ce qu'en dict une vieille chanson des adventuriers de ce temps :
De Milau par nn homme Tout droict à Marignan Vous aurez la bataille.
Ouy, Sire, en bonne foy J*ay veu partfr les Suisses En vous fort menaçant, Traisnant, branlant la picque Pour tuer vous et vos gens.
(3) Une chose certaine, c'est que la chanson de M. de la Palice date de cette époque ; du moins le prototype de cette chanson se retrouve dans me pièce satirique sur la bataille de Pavie, dont on ne connaît pas Tanteur, mais dont la popularité fut très grande au XYi* siècle, et dura longtemps en France. Elle est tout à fait
dans le style des pièces composées par les aventuriers; elle commence par les 8t9>phes suivantes :
Hélas 1 la Palice est mort.
Il est mort devant Pavie.
Hélas I s*il n'estoit pas mort.
Il seroit encore en vie.
Quant le roy partit de France, A la malheur il parUt ; Il en partit le Dimanche, Et le Lundy il fat pris.
Il en partit, etc.
Rens, rens toy, roy de France,
Rens toy donc, car tu es pris.
La naïveté contenue dans le premier quatrain aura insphré à quelque poète moderne l'idée de composer tonte une chanson sons cette forme rigoureusement logique, et de créer un personnage imaginaire pour en faire le héros de cette chanson, tout en con* servant le nom de la Palice, qui était déjà connu, et servait pour indiquer l'air sur lequel devaient être ajustées les nouvelles pà^ rôles. Peut-être a-t-il existé plusieurs rédactions de cette facétie^ En tout cas, la dernière, cette longue complainte ridicule que tout le monde connaît, est de la fin du xrni* siècle, et nons savons par ce qui a été fait pour la chanson de Roland , qu'on Jivait à cette époque le goût des travestissements de ce genre.
derniers, en effet, à déplorer le sort du vaillant et infortuné capitaine. On lit dans une des pièces eomposées par eux sur la bataille de Pavie :
O la faulse canaille I ilz ont le roi trompé,
Au point de la bataille n'ont point vonla frappé,
Le noble roy de France ils ont abandonné.
Monsieur de la Palisse, la Trimoille aussi,
Fstoyent nobles gens d'armes, noblement ont frappé;
Pour toute récompense ilz ont leurs jours fine.
Avanturiers de France et aussi lansquenets Entrèrent en bataille, vaillamment ont frappé ; N'est-ce pas grand dommaîge 7 ils y sont demeurez (1).
Les formes de leur style, d'ailleurs , rappellent quelquefois celles qui ont acquis y très injus* tement, il e3t vrai, à ce pauvre la Palice un renom des plus étranges. Venant à chansonner la Tré^ moitié au sujet de la déroute de Novare et de la disgrâce où ce chef était tombé auprès du roi par suite de sa conduite dans cette affaire, ils imaginent un dialogue qui a lieu dans les termes suivants :
Holà ! holà ! dict la Tremoille, Le roy est-il notre amy ?
— Ouy, ouy, mon capitaine* Car il n'est pas nostre ennemy.
Ces Tyrtées en haillons, non contents de célébrer les faits d*armes auxquels ils avaient eu part» ont aussi chanté les victoires dont l'honneur revenait à d'autres troupes. S'ils se plaisaient à faire l'éloge des héros et des braves^ ils étaient impitoyables pour les lâches et les traîtres. La conduite du connétable de Bourbon^ à Pavie, les indigna; ils le comparèrent à Ganelon qui trahit Charlemagne, et, voulant consoler François l*** de sa défaite , ils évoquèrent, dans une de leurs chansons, le souvenir de Roncevaux :
S*il perdit la bataille On ne s*en doist esbahir.
Gbarlemaigne le Grand, Qui le monde conqnist.
Si vesquit en souffrance, £t par Cannes trahyt.
Où mourut pers de France, Dont pids mal lui en print (2).
En revanche, ils vantèrent l'adresse du capitaine Rance, qui, secondé par Tamiral de Brion, em* pécha le connétable de s emparer de Marseille. « Aussi, dit Brantôme, M. de Bourbon ne craignoit rien tant que le dit Rance et ses compagnons, temoing le refrain de la vieille chanson dés advantu-
(i) Deuxième chanson sur la bataille de Pavie (1525). — Voy. Criant : Saiact tVicholaB I
Leroux de Uncy » loc. ciL . p. 88. ^^ »* "^''^ «»»**« ^^ •
Jamais plus ne dit mot ;
(3) Troisième iihanson sur la boMUede Pavie^ ap. Lerou de A Mea rendit aon ftme.
UskCft Chants hist» franç,^ 2*8érie.^Brant6me noas a conservé Sonnei, sonnei, trompettes I
naantEe couplet lait par em snr la mort du connétable de Bour- Soimei tons & l'assaatl
iKm»eBi527. Auprochea f ot-«ngini,
Alibatei ces murailles.
QBHid le bM prhHse d'Oranye Tons les biens des Romains
i q^ eunlt lOHvt» Je tous donne an pillage.
rîers de guerre d-alors (1 )• » Souvent il leur arrivait de célébrer les talents militaires de leurs propres chefs, Cest ainsi qu'ils ont fait passer à la postérité le nom d'un de leurs capitaines, dans le récit d'une victoire remportée sur les Impériaux par les Français entre SaintPol et Béthune :
Au point du jour, Mailly, nostrc capitaine, Ung bataillon fit faire à sa devise De ses gens à plaine compaignio.
Puis s'en alla rede comme vent de bise.
Les aventuriers ont encore donne des preuves de leur fécondité poétique dans une foule de circonstances qu'il serait trop long de rappeler ici. Je me contenterai de mentionner, outre les chansons dont il a été question plus haut, les pièces relatives aux exploits des mariniers de Dieppe, au siège de Péronne (1536), au mariage de Madeleine, fille du roi, au passage de Tempereur Charles- Quint en France, à l'entrevue de cet empereur et de François 1", enfin aux guerres qui eurent lieu, en 1543, dans la Picardie et dans l'Artois. Du reste, ils n étaient pas les seuls à cette époque, dans nos armées, qui fusseni doués do la faculté de rimer une plaisante aventure ou quelque beau fait d*armes. Lesautres corps de troupes avaient aussi leurs chansonniers. Ce qui le prouve suffisamment, c'est qu'un grand nombre de pièces anonymes, cjui datent des xV et xvi* siècles, portent le même cachet que les leurs. Il y en a même dont la source est bien connue. Brantôme parle d'une chanson que les trompettes de rarincc française répétaient en l'honneur du prince de Condé, et dont ils sonnaient l'air sur leurs clairons : « Les bons trompettes des François et Reistres parmy leurs clairons sonnoient souvent ceste chanson et quinte :
Le prince de Condé Il a esté tué, 1^1 ais monsieur 1* Admirai Est encore à cheval Avec la Rocbefoucault, Pour chasser tous ces papaux, papaux, papaux (2).
Les pièces historiques relatives aux expéditions militaires qui eurent lieu sous Henri 11 et François II, comme la prise de Boulogne (1549), le siège de Metz et la bataille de Henty, ainsi que les chansons composées sur les différents sièges de villes pendant les guerres de religion qui signalèrent les règnes de Charles IX, do Henri III et de Henri IV, sont la plupart l'œuvre de soldats français qui furent mêlés à ces événemenls. Parmi ces productions, il y en a de fort piquantes, et qui présentent beaucoup d'intérêt; mais il y on a aussi de très plates et de très grossières, qui ne nous montrent que le mauvais côté, le côté cynique et brutal de la poési(v populaire mis à nu par les désordres et les fureurs de la guerre civile. Généralement les chansons pour et contre la Ligue se distinguent par la violence de leurs attaques. Ce sont plu tôt des pamphlets politiques que de vraies chansons militaires. Chaque parti y apprécie les faits à son point de vue, et vante les chefs qui le conduisaient à la victoire. Les protestants célèbrent le prince de Condé; les catholitpjes, le duc de Guise. Les corps de troupes combattant sous ces drapeaux ennemis se chansonnent sans pitié et se renvoient la balle jusque dans leurs vers. De part et d'autre, c'est une fusillade de sarcasmes et d'injures qui témoi* gnent de l'opiniâtreté de ces luttes déplorables (3). Quelquefois, cependant, les soldats, après avoir
(1) Brantôme, Capitaines français, t. It des Œuvres com- (3) Voyez les chansons relatives aux règnes de Charles IX, plètes, de Henri III et de Henri IV (années i5/i7-i590), dans le Recueil
(2) Brantôme, Discoars f.XXX, art. du Prince de Condé. de chants historiques français, 2* série, p. 262 et suiv.
joué le rôle de partisans et de sectaires, redeviennent soldats avant tout pour chanter les plaisirs et les peines de leur noble métier. S'agit-il, par exemple, de réduire une place, de monter à l'assaut, ils entonnent joyeusement un chant d'attaque, et s'élancent sur la brèche, insoucieux des motifs de la guerre et brûlant du seul désirj de combattre (I). Une affaire à laquelle ils prennent intérêt tralne-t-elle, au contraire, en langueur, le succès en est-il incertain ou déjà compromis, on les voit peu à peu s'abandonner h ce sombre découragement, à cette espèce de typhus moral qui ravage quelquefois les armées, et dont les symptômes consistent dans une foule de doléances et de récriminations le plus souvent injustes. Leur muse alors, oubliant ses généreux transports, devient maussade et tracassière. Ils se plaignent de la marche des événements, ils murmurent contre leurs chefs. Ils ont de mauvais gîtes, de mauvais vêtements, de mauvaises chaussures. Us sont mal nourris et n'ont pas un denier vaillant. Dans cette triste position, ils pensent à leur pays et à leur maltresse, et ils se disent qu'ils ne les reverront peut-être jamais. Quelquefois le soldat, qui s'est montré d'humeur facile et joviale au commencement de sa chanson, conclut par une boutade humoristique ou par un aveu piteux touchant les rudes épreuves qu'il est forcé de subir. Toutefois il est aisé de voir que ces plaintes, la plupart du temps, sont moins réelles que simulées, et qu'elles ont principalement pour but d'agir sur la fibre sensible de l'auditeur, afin d'exciter d'autant plus son attention et sa bienveillance, témoin ces vers d'une chanson sur le siège de Metz :
Çeluy qui ha faict la chanson Est un souldart, je vous asseure, Estant en Metz en garnison, Nuit et jour coucher sur la dure, Endurant au pied grandïroidure Voyant les ennemys si près.
Lui souvenant de son amie.
Pensant ne la revoir jamais (2).
Presque toutes les chansons de soldats des xv' et xvi* siècles ont eu, dans les premiers temps de leur apparition, une assez grande popularité; mais le cours des choses en feisait constamment surgir de nouvelles, et d'ordinaire c'étaient les plus nouvelles qu'on préférait. Cependant il y en eut quelques-unes dont la vogue survécut à l'intérêt passager excité par les circonstances dans lesquelles elles s'étaient produites. On les chantait sur des airs très simples, la plupart déjà connus, et pris dans la catégorie de ceux qui servaient pour les noêls, les chansons à danser et les vaux-de-vire ou vaudevilles (3). Us étaient indiqués en tête des poèmes par des timbres^ c'est-à-dire par les premiers mots de la chanson ancienne dont on empruntait la musique. Au nombre des couplets de soldats, réim-
(i) Bianlei vos picqaes, soldais,
A cheval lost, mes {çensdnrroes ; , ., • .r i in j
Bouiei feu en toutes parts. (2) Deuxième chanson sur le stege de Metz, dans le Rec. de
Branlei vos picques, soldats, chants hist, franc. , Î2« série, p. 192. Qu*on se nieite tous en armes.
A cheval lost, mes gensdarme». (3) Quelques-uns de ces aire se sont conservés jusqu'à nos joun^
dans des recueils d'anciens noëls et de vieilles chansons. — Les
Allons donner les alarmes ^^^^^ ^^ ^^^^ ^^^ pj^^ comnjg ont aussi fourni leurs mélodies à
Au camp de nos ennemis ; ^^^ ^.^^ satiriques, telles que : Prophétie des abus des prestres,
Ennei vos cœurs mes am.s ^.^^^ ^^ ^^^^^ ^^^ ^ ^^^^ ^^ Lœtabundus. Chanson nou-
• SurdTnerre'u^llrÏ^^^^^^^^ -"^ ^- - ^^-^^ ' ^'-^ -'^ '^ ^'^«^ '• ^^ -«--' ^"^'-
Soit à sac au plutôt mis. ^«s (chanson contre les huguenots).
{Chanson »ur la bataille de Renty^ I55&. Ree, de chants hist, françaii, 2« série, p* 209.)
primés dans le Recueil des chants historiques français^ il y en a une certaine quantité qui contiennent des indications semblables. Par exemple :
La chanson nouvelle faicte par les avanturiers estant à la journée de PaTie da noble roy de France.
Sur le chant : Gentil fleur de noblesse, • Chanson de Peronne (campagne de Picardie).
Sur le chant : N^oseroit-mdire.
• Chanson desSuyces sur la bataille de Marignan.
Sur la teneur : Venez au pont de Piètre, BrugkeUns et Gantois.
Chansons nouvelles composées par un souldart faisant la sentinelle sur les remparts de Metz, et se chante.
Sur le chant : Les Bourguignons mirent le camp ou Les regrets quefayde m'amye.
tes timbres des chansons historiques relatives à des expéditions militaires, et, en général, ceux des poésies chantées sur différents sujets durant la période que je signale, révèlent l'existence de beaucoup d'autres chansons d'une date antérieure, qui toutes n'ont pu être retouvées, et dont quelques-unes semblent avoir eu, comme celles des aventuriers, un caractère et une origine soldatesques.
Les principales formes poétiques qu'affectionnaient les gais troubadours de nos armées étaient la
chansonnette^ le vau-de-vireon vaudeville (1), et la complainte. Personne ne s'avisera de croire que,
quand ils se les appropriaient, ils songeaient le moins du monde à observer dans toute sa rigueur le
précepte :
Il faut, même en chanson, du bon sens et de Tart.
Sans doule, le bon sens n'est pas ce qui leur a manqué, mais ils ont péché souvent par l'exécution, du moins au point de vue des théories modernes. Cependant une sorte d'instinct poétique leur fournissait le moyen de trouver sans effort des rhythmes et des coupes qui ne manquent ni de régu-
(1) D'après Popinion la plus répandue, vaudeville dérive de vau'de-vire. Il existait en Normandie , au commencement du !?• siècle, une société de joyeux buveurs, qui s'appelaient les galants^ les compagnons galois ou les gale-bon-temps, lis avaient coutume de s'assembler dans la ville de Vire pour y rendre hommage à l'objet de leur culte, à la dive bouteiUe, et pour y chanter des couplets bachiques, qui furent nommés vaux de vire, du lieu habituel de leurs réunions. Par corrupUon, on changea, dans la suite, vau-de-vire en vau-de-wlle et vaudeville, et l'on appliqua cette dénon^nation à des poésies vulgaires sur toutes sortes de sujets, principalement sur des sujets de circonstance. Ce n'éuit là qu'un terme nouveau imaginé pour désigner une chose fort ancienne, car les chansons bachiques des confrères normands ne sont pas les premières que l'on ait faites dans notre langue. On peut citer en ce genre des poésies qui remontent au xiii* siècle. Malgré cela, un des membres de la confrérie, Olivier Basselin on Vasselin, maître foulon, est généralement regardé comme le père de la chanson à boire et du vaudeville en France, bien qu'il n'ait fait autre chose que de développer très heureusement cette forme poétique. Je n'oublierai pas de faire observer ici que, dès son origine, le vaudeville fut transformé en sirvente, et qoe sons les pampres de son thyrse, il laissa voir la pointe acérée d'un javelot. Les temps éuient durs ; les Anglais, maîtres du pays, venaient dlnterrompre brusquement les fêles et les réunions bachiqnes de la vflle de Vire. Ils avaient pris le vin pour eux, dit M. Leroux de Lincy, et laissé l'eau de la cruche aux vaincus. Un tel ontrage criait vengeance. Les compagnons galois se réunirent autour de leur chef, Olivier Basselin, et vouant une haine mortelle aux Goddam ou aux Goddons, comme on disait alors, ils organisa rent, à ce que l'on prétend, une sorte de chouannerie qui harcela les Anglais tout le temps '.que ceux-ci occupèrent la province. Le
maître foulon avait couru la mer dans sa jeunesse, il était brave et aguerri ; il voulut tenir tête à ceux qui dévastaient sa cave et ses foyers. Parmi les chansons qu'on lui attribue, et dont il existe à Bayeux un recueil manuscrit du xv* siècle, on trouve un vau-devire qui n'est rien moins qu'un chant de buveur. C'est un appel aux armes dans le mode rustique :
Prenex cbascmi une hoae,
Pour mieulx les desraciner.
S*yl8 ne s'en veuillent aller,
Au mayns ftiites lear la nove.
Ne craignez point, etc.
Olivier Basselin prêcha d'exemple ; il se battit vaillamment contre les Anglais. Malheureusement il fut tué par eux, et sa joyeuse bande réduite au silence, puis complétemenC dispersée. C'est ce que confirme un autre vau-de-vire composé peu de temps après :
Les Bngloys ont fiift desraison Aux compaignons du vau de vire.
Vous n^orrez plus dire chanson A ceux qui les soolloyent bien dire.
Nousprieron Dieu de boa eoer fin Et la doaice Vierge Marye, Qu*el doint avx Bagloys malle fin. ^ Dieu le père sy les mauldye I
On voit que, dès le principe, la politique fit servir le vaudeville à la défense de ses intérêts, et lui imprima ainsi ce cachet particulier d'ironie agressive qui le distingue encore de n(^ jours. Du temps de la Ligue, des pièces de ce genre forent composées sur des événements très tragiques, témoki le Vaudeville d'advantu^ ftm-s chmité à Poitrot^ le 26 lévrier id66, en souvenir âd l'a sinat dodue de Gutse.
larité ni de charme. Usavaicnt, en outre, d'heureuses qualités : le naturel, la simplicilé, la clarté, l'énergie, la vivacité et le Irait. Quand la rime ne répondait pas à leur appel, ils employaient Vassonanccy c'est-à-dire qu'ils se contentaient de la correspondance approximative du son final du dernier mot d'un vers avec le môme son d'un autre vers placé avant ou après celui-là (1). L'assonance est encore chère au peuple; nos ancêtres ne la dédaignaient pas. Quand on examine les anciens poèmes historiques désignés sous le nom de chansons de geste, on retrouve l'assonance dans un grand nombre de passages. La Chanson de Roland, publiée par M Fr. Michel, n'admet, d*un bout à l'autre^ que cette ébauche imparfaite de la rime. Un procédé qu'ils employaient aussi quelquefois, mais très probablementà leur insu ou du moins comme un simple jeu de mots, est l'allitération, qui, avec l'assonance, doit être rangée parmi les éléments constitutifs de la poésie populaire. Enfin, ils donnent presque toujours la préférence aux formes brèves, aux petits versd'un rhythme bien accentué et très musical, et ils n'élargissent pas à plaisir, pour faire les beaux parleurs, le cadre de leurs récits, contrairement à la poétique moderne des chambrées et des corps de garde. Il n'est rien de plus franc et de mieux posé, si je puis dire ainsi, que les couplets satiriques sur le prince d'Orange, dans lesquels ils raillent avec un enjouement naïf et gracieux cet ennemi tombé qui leur avait fait tant de mal (2). Là où ils se montrent le mieux inspirés et entièrement à leur aise, c*est dans un appel aux armes ou dans un récit de bataille. Voici deux couplets de la chanson intitulée : Sommation d'Arr as (1543) : Allons faire une aubade, Prenons tous bon couraigc,
Souisses et Françoys, £t combattons de cueur;
Allons, cheminons rade, Faisons maintenant (raige) ,
Criant hault le boys ! Nulz de nous n*aye peur.
Allons et despaichons : Le noble roy Françoys
Le temps d'esté approche, Le paîs si nous donne;
Donnons des esveillons, ' Vestons noz blancs hamois
Faisons sonner la cloche. Malgré qui qu*en grogne.
Faisons sonner la cloche, Menons rariillerie
Allarme et allassault ! Pour dancer à plaisir
Si ferons grant reproche Une très grant frerie.
Au pays de Renault. Fêtons devant partir (3).
Si la chanson sur le siège de Sommière(1577), qui fut très répandue, est aussi Tœuvre d'un des leurs, comme on le présume, il y a lieu de constater qu'ils savaient faire, au besoin, de la poésie descriptive en termes du métier, et tourner passablement des vers de longue haleine sur le mode épique :
Quand le soleil eut commencé carrière, Vers son réveil devers la marinière.
Un mercredi onzième de febvrier.
De bon matin, nous vismes arriver Un camp serré de sa cavallerie, Suivy de près de forte infanterie.
Incontinent on fit sonner Talarme, Subitement court un chacun et s*arme :
Sortons, sortons, allons voir ce qu*ils font Et les voyant campés si près du pont.
Prismes conseil, il faut que chacun aille £nson cartierpour se mettre en bataille.
Le samedy avec grandes bravades Us sont venus pour gabionnades Près de nos murs : et pour nous estonner.
De grand matin nous ouysmes sonner Huit gros canons qui de grande furie Au pont-levis faysoyent leur batterie.
Trois jours durant dura celte musique, Qu*il n*y avoit flancs, ramparts, ny barique Qu'à la parfin on ne vist meslrc bas, Si que la bresche avait plus de cent pas.
De Fassaillir nostre ennemy s*appreste» Et nous dedans pour lui faire teste.
(1) « J'appelle assonance dans Tandenne poésie française, dit M. Raynouard , la correspondance imparfaite et approxima- Uf e du son final du dernier mot du vers avec le même son du Ters qui précède on qui suit, comme on a appelé rime la corre»»
pondance parfaite du son identique final des deux vers formant le disUque. » (Raynonard, Journal des savants, juillet 1833.)
(2) Leroux de Lincy, Rec. de chants hist. fr,, 2* sér., p. 169.
(3) /({., tôtd., p. 138.
Le mercredy qui fust le septième De Dostre camp, du mois dix-huitième, Yindrent à nous capitaines armez, Et de leurs camps soldats fort estimez.
Pour nous forcer, en criant : Tue, tue; A saccager chacun d*eux s^esvertue.
Tant de soldats et tant d'infanterie, Tant d*estcndart, tant de cavalerie.
Tant de canons foudroyant tous nos murs, Ka sceu parquer la parque dans nos cœurs.
Que n*ayons eu tousjours vraye assurance Qu*a Fennemy nous ferions résistance.
f/)rs les soldats voyans leurs capitaines Tous résolus à souffrir maintes peines, Ne visans rien qu*à mourir vaillamment Sur les remparts, leur honneur soustenant, Ont toujours juré par le Dieu de leurs vies, Qu'ils comballront le mareschal d'Anville.
Mais le soldat, qui la chanson a faite, Estoit tousjours deffendant à la bresche, Tous les assaus, ensemble les efforts, Sur les remparts tant dedans que dehors, Qui furent faicts au devant de la ville Du mandement du mareschal d'Anville (1).
Quelques-unes des citations précédentes, notamment le dernier couplet de la chanson qu'on vient de lire, nous donnent Foccasion de remarquer que les soudards et les aventuriers, dont nous étudions en ce moment les essais pindariques, n'étaient pas exempts d'un certain sentiment d'amour propre, qui les portait à se nommer dans leurs chansons, ou quand ils ne se nommaient pas, à indiquer leur profession et le corps auquel ils appartenoiient. C'est ainsi que nous apprenons le nom de Tun d'eux, de Jehan Lescot, compagnon dauphinois, qui se déclare l'auteur d'un petit poëmo assez intéressant, concernant la campagne du Piémont. Malgré cela, je crois devoir faire observer qu'il est plus que présumable, qu'au nombre des pièces historiques et satiriques composées à l'époque dont je parle, et annoncées comme chansons populaires de soldats, il s'en trouve plusieurs qui n'ont pas cette qualité, et qui ne sont que des imitations des chants improvisés par les troupes. Les beaux esprits qui écnivaient pour et contre la Ligue durent plus d'une fois recourir à cette forme, soit pour donner le change au public sur le véritable auteur de la satire, soit pour mieux exciter les passions de ceux qui prenaient part h la lutte les armes à la main, et qu'il était habile de chercher à séduire en parlant leur langage. D'un autre côté, les poëtes, qui briguaient les suffrages de la multitude, voyant le succès de cette littérature au gros sel, furent sans doute conduits à en imiter les modèles les plus saillants. H me semble, par exemple, que la plume de ces écrivains n'est point restée étrangère à la rédaction des trois chansons sur les francs archers etlescorporaux, chansons reproduites pages 272-279 de la deuxième série des Citants historiques français. Ces trois pièces, qui font la satire de ces anciennes compagnies tombées en désuétude, et dont les membres élaionl presque tous incapables de servir activement à la guerre, se distinguent par une verve comique de bon aloi et par une grande facilité de versiGcation. On y retrouve cette multitude de folles plaisanteries qui ont été faites de tout temps sur les milices bourgeoises. La chanson du Franc archer est surtout remarquable ; elle est bien tournée et gaie au possible; enfin elle rappelle, par plusieurs côtés, la manière si franche, si souple, si naturelle, si vive et si enjouée de Villqu, ce Voltaire du xv« siècle (2). Je ne pense pas que le lecteur soit fAché de la trouver ici.