‹ Les chants de l'armée françaiseChapitre 7 sur 22 · REFRAIN · texte numérisé non relu

REFRAIN

Boutez selle.

Boutez selle.

Donez des horions, pati, patac.

Tricque, tricque, tricque, tricque, Tricque, tricque, tricque, tricque.

Trac, tricque, tricque, tricque.

Chipe, Chope, torche, lorgne,

Chipe, chope, serre, serre, serre.

Aventuriers, bons compaignons, Bendez soubdain gentilz Gascons, Nobles, sautez dans les arçons, Armés, bouclés, frisques et mignons, La lance au poingt, hardiz et proniz.

Donnez dedans, Frapés dedans, Soyez hardis En joye mis, Chascun sa saison !

La fleur de lys, fleur de hault pris, Y est en personne.

Alarme, alarme, alarme, Suivez tous le roy Françoys; Suyvez la couronne.

Sonnez, trompetes et clarons Pour resjouyr les compaignons. {ter)

Boutez selle,

Boutez selle I

Avant, avant.

Gens d*armes, à cheval,

Gens d'armes, à cheval,

Gens d'armes, à cheval

Tosl à Testendart, tostà Testendart,

Avant, avant.

(1) Les contes et discours d'Eutrapel, par le feu seigneur de la nérissaye, gentilhomme breton, 1585. Rennes, in-8*. Réimprimé dans la Bibliothèque de réditeur Cliarpentier.

(2) Fan feine (ou Kan feyne). Fan fan, Frerelan fan FEYNE, est Tun des assemblages de mots consacrés à la reproduction figurée des fanfares de irompettcs. Cette espèce d'onomatopée a été transportée quelquefois au cor de chasse : nous en avons

tiré fanfare, fanfarer et fanfaron. Ces mots se sont d^abord pris au propre ; ils ont eu ensuite un sens figuré, et ont servi à exprimer l'importance présomptueuse d'un homme de peu de valeur qui cherche à surprendre l'opinion en l'étourdissant d'un vain bruit. Voyez le travail que j'ai publié sur le Refrain^ dans la Revue et Gazette musicale de Paris ^ 16* année (1849), n*- /i9-52.

Fan, fan, fan, fan, Palipatac, patipatac,

Fan, feyne, fan. ' Alarme, alarme,

Frère le lan, fan. feyne, Choc, choc, patipatac, patipatac.

Frère lan, fan. feine fan, {ter) Escampe toute frelore (1)

Farira, rirara, lala, farira ri. {ter) La tintelore frelore,

La, la, la, la, Escampe toute frelore

Tricque, trac, tricque, tricque, trac, La tintelore frelore.

Patac, tricque, tricque, trac. Escampe toute frelore, bigot I {ter)

Certes, il fallait un compositeur doué d'un mérite peu commun, pour mettre convenablement en musique des paroles si étranges. Jannequin était un des meilleurs qontre-pointistes de son temps; les nugœ difficiles de son art, loin de le rebuter, stimulaient sa fantaisie. Il fit sur cette poésie, plus bizarre qu'harmonieuse, une pièce de musique imitative à quatre parties (2), dans laquelle il s'appliqua à reproduire les bruits de guerre indiqués dans le texte, tout en satisfaisant aux exigences de la composition vocale. La musique de Jannequin paraît avoir fait le succès de ce morceau. Outre la chanson de la Guerre, on a du même auteur la Prise de Boulogne, la Réduction de BoulognCj le Siège de Metz, la Bataille de Pavie, etc., œuvres du même genre, qui prouvent que Jannequin s'était en quelque sorte attribué la spécialité de mettre en musique les expéditions militaires du Tègne de François 1""' (3). Il est présumable que ces différentes compositions furent exécutées dans les concerts de la cour et de la noblesse peu après les événements qui en font le sujet. A bien regarder les imitations qui s'y trouvent, notamment celles de la chanson dont j'ai donné le texte, il ne paraît pas impossible que le musicien ait eu en vue d'y rappeler, autant que le lui permettaient les ressources dé la composition vocale, quelques-unes des sonneries alors en usage dans les armées, comme le Boute-Selle et A lestendart, mentionnées dans le poème relatif à la bataille de Marignan.

J'ai déjà fait voir dans mon Manuel général de musique militaire, que les batteries et les sonneries d'ordonnance des troupes ne sont pas complètement dénuées d'intérêt sous le rapport musical, et qu'elles peuvent même offrir au compositeur assez habile pour en tirer parti, d'assez jolis motifs. On ne sera donc pas étonné d'apprendre que, dès le xv« siècle, plusieurs d'entre elles, principalement la Marche et la Retraite ^ reçurent un texte approprié, et formèrent ainsi de petites chansons qui eurent beaucoup de vogue. Les soldats, les premiers, imaginèrent de leur donner cette forme. En écoutant ou en fredonnant ces appels si connus, dont les rhythmes sollicitent vivement l'oreille, ils eurent l'idée d'y joindre quelques mots de leur invention. C'étaient le

(1) Imitation du baragouin tudesque que Pauteur aUribue aux guer à ses auditeurs le bruit du canon, le cliquetis des armes, les Suisses. D*autres versions du texte de la Guerre nous donnent commandements des cbets, les cris des soldats, les plaintes des « descampir, tout est ferlore, by Gottl » Frelore onferlore est là blessés, les soupirs des mourants, les roulements de tambour et pour verloren, perdu; Bigot ou by Gott pour bei Gottl c^est un les fanfares de trompette. Et cependant personne ne contestera juron allemand. Dans la scène du naufrage où Panurge est transi que la Bataille de Prague est une des conceptions les plus innode peur et croit tout perdu, I\al)elais lui fait dire : « Zalas, Zalas, centes et les moins compliquées que Ton possède en ce genre, où sont nos boulingues? Tout est frelore Bigoth, » {Pantagruel, Si cette matière rentrait dans mon sujet, je me ferais un plaisir de liT. IV, chap. 19.) donner ici une liste étendue de toutes les batailles qui ont été

(2) Elle est à cinq parties dans Pédition de Paris de 1559, mais tracées par le pinceau des musiciens. Je dirais que Jemmapes, celte cinquième voix a été ajoutée par Verdelet. Austerlilz, Leipzig, Marengo, ont été illustrés de la sorte ; que

(3) On voit par là que Jannequin a traité, dans le style vocal, Tes- des pianistes nous ont donné des combats sur mer et des combats pèce de musique imitative, à laquelle se rattachent ces morceaux sur terre ; que nous possédons, par exemple, un combat naval de quelquefois si bizarres et si extravagants, que Ton est convenu Dussecket un autre de Steibelt ; que Steibelt, en outre, a peint la de désigner sous le nom de batailles et qui , de nos jours, sont destruction de Moscou, que Johnson a décrit la bataille de la principalement du ressort de la musique instrumentale. On se Belle- Alliance [the Battle of Belle- Alliance), el WanïhsA \t combat rappelle encore Teffet produit naguère par cette fameuse Bataille de Trafalgar ; enGn, je rappellerais, en dernier lieu , que des malde Prague, où Texécutant, chargé de transporter sur le clavecin ce très très célèbres, en tète desquels vient se placer BeeUioven, n'ont belliqueux tumulte, était persuadé quMl faisait clairement distin- pas dédaigné de s'exercer quelquefois en ce genre.

plus souvent de simples propos de caserne, contenant l'expression de leur pensée intime sur les incidents journaliers du service; c'étaient aussi quelquefois des plaisanteries , des allusions à l'adresse des chefe, des camarades ou des ennemis. Quand la phrase s'allongeait un peu et se pliait au joug de la rime, on avait un vers, deux vers et bientôt un couplet. Ce fut principalement en Allemagne, dans les xvi* et xvii* siècles, qu'un grand nombre de propos soldatesques furent adaptés de la sorte à des coupes rhythmiques de batteries et de sonneries tant nationales qu'étrangères (1). Si Ton cherchait bien, il est probable qu'on trouverait parmi nous des traces non moins anciennes de cette habitude, qui paratt avoir été générale, et à laquelle les troupes sont restées fidèles (2). On en possède un exemple récent dans la fameuse chanson de la Casquette du père Bugeaudf qu'un de nos bataillons de zouaves improvisa un jour sur la fonibre d*une marche sonnée par les clairons. Je raconte plus loin le curieux incident qui leur fournit le sujet de cette chanson. Il s'agissait de retrouver une simple casquette, celle du maréchal. Les soldats, préoccupés de cette idée, se demandaient tout en marchant : As-tu vu la casquette du père Bugeaud?et ils cadençaient oelta phrase sur l'air de la sonnerie, de manière à former le couplet suivant :

As-lu vu La casquette La casquette?

As-tu vu La casquette Du père Bugeaud ?

Plusieurs de nos anciens vaudevilles, et quelques vaudevilles modernes, ont été chantés sur la Marche nouvelle des mousquetaires j sur le Pas redoublé de IHnfanterie française^ sur la Marche de TurennCy sur celle du roi de Prusse, etc., etc. Il est vrai que ces timbres, en maintes circonstances, leur étaient d'autant mieux appropriés que les vaudevilles, ainsi que je l'ai déjà insinué , ont eu souvent un caractère militaire.

Dans les xvii' et xviii' siècles, point de bataille gagnée ou perdue sans un vaudeville ; amis ou ennemis, vainqueurs ou vaincus, tout le monde passait sous les fourches caudines de ces vers frondeurs. Frondeurs est le mot, car la Fronde en fit éclore un nombre considérable. Du reste, les moindres circonstances de la paix ou de la guerre ravivaient en tous lieux cette flamme subtile de l'esprit français. Ici reparaissent les chants de soldats, historiques et politiques, dans le goût des anciennes chansons de soudards et d'aventuriers. Après la bataille de Fleurus, en 1690, on improvise des couplets moqueurs où Ton fait parler ainsi les soldats hollandais commandés par le prince de

Waldeck :

Compagnons, pourquoi nousabatre?

Ne songeons qu'à doubler le pas.

Luxembourg fait le diable à quatre Ayons des pieds, s*ila des bras;

Car des États (lis) Noos avions ordre de oooibattre.

De vaincre nous ne Tavions pas.

(i) Teiies q«e Vwusienne retruiU prmsienne sar les paroles avec ce petit couplet :ffKoBimKaneradkonmi,«itSackQnd Pack,

aikouttdes : • Za Beu, m Beit, die Troomel gelit, und dass ihr » koMni9tdanicht,90 bol icfadicii;8okgiBnfll du ta Prison, komm

» Morgen (riib aa&teht, uad nickl sola&g m Bette lét » La retraite • Kamerad komm 1 • Quand les soklaU allemands voulaient noos

autrichienHe avec le texte : « Drei lederne Strâmpf, zwei nnd drei décocher quelques traits satiriques de leur façon, ils le fatsaient de

» maclit SkaU wenn îdi eine verliere, hab ich doch noch viere. » ppéféreiice sur nos sonneries ; de celle manière rimention ironique

JJmsonmeriê {Hmmngmal) ^ivecotimota : « Kartofielsupp raid dam resMMrtalt davantage. Je me dispense de rapporter 4 ce n^ dm

» und vrasB ein Schôpsenkop, Mehl UM Mehl ! » Un signai Cran- plaisanteries sans sel oubliées dffrais longtemps, çaisavecoene phrase: « Ist denn kein Inûoitrie, nicht mebr da, (2) Ainsi qoe le ramaïqne avec rabon Fr. Sohan, les mmfies

• nichtmehrda^ aichtmeiirda.il Un autre signal français, Tjlppei, de textes composés tnr des ba nc ri e i de t amb i w , et prindpde-

Quoi déplus gai, dit la Harpe, que ce couplel contre Villeroi sur le refrain si connu : Vendôme^ Vendôme :

ViHeroi Yilleroi A fort bien servi le roi. . .

Guillaume... Guillaume....

Et cet autre sur le même général fait prisonnier dans Crémone

Palsembleu, la nouvelle est bonne, Et notre bonheur sans égal, Nous avons recouvré Crémone Et perdu notre général.

Des refrains burlesques, des dondaine, don don (1), des r'iir'lantam plan (2), des tarare pontpom (3), des tirelire ou tureltire (4), des tiirlututu (5), des lanturlu (6), des lampons^ etc., etc., ont servi souvent de refrains aux vaudevilles militaires :

Bulonde a siégé Goni, Mais il en est déguerpi Sans tambours et sans trompette, Faisant laide pirouette.

Lampons, lampons, Camarades, lampons (7).

Les officiers maniaient la poinle du vaudeville aussi bien que la poinle de Tépée. On lit dans les Mémoires du comte de Gramonty après une relation du siège de Lérida : « La campagne de Catalogne finie de cette manière, nous revenions médiocrement couverts de lauriers, mais, comme M. le prince (de Condé)en avait fait provision en d'aulres rencontres, et qu'il avait de grands desseins en léte, il eut bientôt oublié celte petite disgrâce. Nous ne faisions que goguenarder pendant

ment sur des rhythmes de marche, sont très nombreux, et Ton en à ceux qui , venant du Midi , chantaient de préférence des toure*

poorrait citer en toutes sortes de langues, depuis le Prene zvos sacs loure,

des Français jusqu'au Allah janssur es Sulldn des Turcs. (5) « Turlututu se rapporte principalement au son du fifre ou de

(1) Voici les dragons qui viennent la petite flûte, instrument qu'il a même servi à désigner en plai-

santant. Frédéric le Grand, roi de Prusse, demandait un jour à ses

Dondaine, dondaine, dondaine. officiers , qui , à leur avis, s'était montré le plus brave dans la (Ancien vaudeville.) journée. « C'est Votre Majesté, répondirent-ils unanimement. — (2; Ou Ran tan plan tire lire. Celte dernière forme est une '' ^^^ vous trompez, çépliqua Frédéric, c'est un lifre auprès dudouble onomatopée qui rend l'effet du tambour accompagné du » quel j'ai passé vingt fois pendant le combat, cl qui, depuis la prefifre. — Ran tan plan ou r'ii rHan, rilan tam plan ou rataplan « mlère charge jusqu'à la dernière, n'a cessé de souffler dans son imite les effets variés des coups de baguettes dans les batteries de » turlututu. « On sait que pour apprendre à jouer delà flûte et de tambour. Ranlamplan ou rataplan, répété à intervalles égaux, quelques autres instruments à vent, on souffle dans le tube en proindique parfaitement l'espèce de batterie nommée rappel (Voyez nonçant tu tu tu tu, répéUUon syllabique qui termine le mol lurmes articles sur le Refrain, loc. cil.) ^"^«^^«- »> (^" refrain, loc cit.)

(3) Exprime le son de la trompette joint au bruit du tambour. (6) Lanturlu, lanture. Refrain d'un fameux vaudeville qui eut

On emploie aussi, pour rendre ce dernier bruit : patapan, pata- grand cours en 1629, « L'air, » dit la Monnoye, « en éloit brusque

patapan, ou patapatapan ou raplan plan. Pata, pata, pata, pon, » et militaire. Des vignerons séditieux attroupés l'année suivante à

est le vers par lequel débute un ancien vaudeville. » Dijon, un jeudi au soir 28 de février, et tout le jour du lende-

{U) Turelure, prononcé à la manière des Provençaux, fait tou- » main, l"de mars, furent de là nommés LanturluSf parce qu'ils

reloure, et forme dans leur dialecte turo luro : m faisoient battre cet air sur le tambour par la ville pendant leur

Turo luro, lou gaou canto. *^ marche. Ils pillèrent plusieurs maisons, et celte sédition, quand

{Noèls deSaboly, 1660.) » on en parle, est encore appelée le Lanturlu de Dijon, w {Ibid.)

De là peut-être le plaisant sobriquet de tourlourous donné à nos (7) Vaudeville qui date de 1695. — Voy . Courtilz de Sandras,

jeunes fantassins, et qu'on appliqua vraisemblablement d'abord Mémoires du marquis de Langallery, la Haye, i7/i3.

le voyage. M. le prince élait le premier à nous mellre en train sur son siège. Nous fîmes quelques couplets de ces Lérida qui ont tant couru, afin qu'on n'en fit pas de plus mauvais. Nous n'y ga* gn&mes rien ; nous eûmes beau nous traiter cavalièrement dans nos chansons, on en fit à Paris où l'on nous traitait encore plus mal (1). » Le maréchal de Saxe, qui était passionné pour la musique^, et qui attachait une grande importance h remploi de cet art dans les manœuvres et à la guerre (2)^ se montrait non moins focilé à cet égard que le prince de Condé : il aimait à entendre ses officiers et ses soldats répéter autour de lui de gais et malins vaudevilles. Il entretenait, dans son camp, une troupe ambulante, dont Favart était directeur, et qui jouait et chantait des impromptu sur ses victoires. On rapporte que, d'après son ordre, le chansonnier-directeur traçait dès la veille les couplets qui proclamaient le succès du lendemain, tant Tillustre maréchal était sur do cueillir les lauriers promis à sa valeur (3). Mangenot, commissaire des guerres dans son armée, passa longtemps pour avoir rimé la chansonnette grivoise intitulée les Adieux de la Tulipe, mais plus souvent désignée par le vers initial du premier couplet : Malgré la bataille qu'on livre demain y etc. Cette chanson, dont l'origine se rattache à une campagne glorieuse, à celle de 1745, où Rocoux et Fontenoy illustrèrent nos drapeaux, eut tant de vogue, que Ton crut devoir Tattribuer à Voltaire. Quelques-uns prétendent qu'elle est de l'abbé Mangenot, frère du commissaire, qui n'osa son déclarer l'auteur, de peur de compromettre la dignité de sa soutane par des vers qui sentent un peu trop la pipe et Je vin.

Cependant les vaudevilles n*étaient pas toujours des œuvres isolées, des poésies fugitives uniquement du domaine de la chanson. Ils avaient donné leur nom à de petites pièces dramatiques d'ua canevas léger, dans lesquelles on intercalait un certain nombre de vaudevilles proprement dits, c'està-dire de couplets destinés à en égayer le fond par des traits piquants et malicieux sur les événe> ments du jour. Ces couplets, qui se retenaient aisément, grâce à la musique légère sur laquelle ils se chantaient, se répandaient dans le public, qui les répétait à tout propos. Telle fut l'origine du relan tamplany tambour battant y que nos soldats se rappellent encore, et qui parut d'abord comme vaudeville final dans la Soirée des boulevards, vaudeville dramatique de Favart, représenté en 1758, après un brillant avantage remporté par nos troupes sur les Anglais (4). Il fit alors d'autant plus de plaisir, qu'il était chanté par la jolie madame Favart, si chère au maréchal de Saxe, et en présence du régiment d*Orléans, qui s'était particulièrement distingué dans l'affaire dont il vient d'être parlé. On n'a pas de peine à se figurer les acclamations chaleureuses et les trépignements d enthousiasme avec lesquels furent accueillis surtout les deux couplets suivanis dont le dernier célèbre à juste titre les liens de fraternité qui, dans les rangs de notre glorieuse armée, unissent si étroitement l'officier au simple soldat.

firaves garçons que Thonneur mène, Nos officiers, dans la bataille,

Prenez i>arti dans Orléans; Sont pélc-mêle avec nous tous :

Not* coronel, grand capitaine, 11 n'en est point qui ne nous vaille.

Est le patron des bons vivants. £t les premiers ils sont aux coups.

Dam' il fallait le voir en plaine Un général, fût- il un prince.

Où le danger éuit le plus grand, Des grenadiers se met au rang.

Et r'ii, et r'Ian El r'Ii, et r'ian

Lui seul en vaut une douzaine. Fond sur l's ennemis et vous les rince,

Relan tamplan, tambour battant Relan tamplan, tambour battant.

(i) A. Hamilton, Mémoires du comte de GramonU couplets exclusivement destinés à célébrer les triomphes du ma-

(2) Voy. plusieurs passages extraits des Rêveries, dans mon ^^^*^** ^^ ^*^' ^"^«^^ ^"^''^^ "* ^'^»^*f^ ^^ ^^^"*- . , Manuel général de musique militaire, p. 176 et suit. ^^^ ^ anglais, en guerre avec la France depuis deux ans.

avaient fait une descente à Saint>Brieuc ; mais le duc d'Aiguillon,

(3) Favart, qui excella comme chansonnier et comme auteur s'avançant à leur rencontre, leur prit 700 hommes, en Gt tuer dramatique, a fait un grand nombre de pièces impromptu et de /i,000, et les força de se rembarquer.

Lors delà mort du maréchal de Saxe, le vaudeville, mettant un crêpe à sa lyre mignonne, en tira une complainte funèbre, dont le trépas du grand guerrier fut le sujet ; mais comme le rire touche de près aux larmes, et que la parodie, en matière de chanson, ne perd jamais ses droits, Tair de cette complainte devint celui de cette affreuse et lugubre rapsodie qui a malheureusement pris rang parmi nos chants populaires sous le titre de Complainte de Fualdès,

Ainsi, c'était avec des vaudevilles que les troupes françaises, au xviir siècle, supportaient patiemment les fotigucs de la guerre, et trompaient Tennui des longues garnisons. Les officiers répétaient ceux qu'ils avaient entendu chanter au théâtre, ou bien, comme je l'ai dit plus haut, ils en composaient eux-mêmes. Outre la poésie bachique et satirique, ils cultivaient surtout avec succès le genre erotique et badin. Plusieurs se sont fait une certaine réputation en ce genre, comme : le Parisien de la Fond, capitaine de dragons du régiment de la reine, qui était de la société de M. de Vendôme; Saint-Gilles, qui avait servi dans les mousquetaires, et qui fit des parodies et des chansons (I); Bussy-Rabutin, dont les piquants impromptu étaient fort recherchés à la cour et dans les réunions déjeunes officiers ; le prince de Condé, qui ne laissa pas de rimer quelques gais propos et quelques gaillardises; le comte de Bonneval, qui servit avec distinction sous Catinat et Vendôme, et qui, dans sa jeunesse, écrivit cette jolie boutade épicurienne : Nous n'avons qu'un temps à vivre; le marquis de Boufflers, moitié abbé, moitié soldat, qui fut chansonnier et capitaine de hussards; enfin cl'autres encore, dont les noms et les productions sont plus ou moins connus.

Il est fâcheux que les tableaux tracés par ces plumes légères, spirituelles et gracieuses, manquent de noblesse et d'élévation, et qu'ils nous offrent le plus souvent une peinture assez équivoque des mœurs efféminées ou grossières des ruelles et des cabarets. Que devient ici la muse guerrière avec ses généreux élans? Hélas! elle s'oublie au sein d'une ivresse qui n'est plus celle des combats. Travestie en bacchante, elle prend part aux brutales orgies des la Tulipe et des la Ramée, ces types du soldat viveur aux xvir et xviii' siècles. Quand la générale bat, abrutie par les fumées du vin, elle essaie en vain de se rappeler les récits héroïques du passé. Impuissante à retrouver des accents vraiment épiques, elle laisse les troupes marcher à l'ennemi avec les airs familiers du bivouac et de la caserne : Malgré la bataille et Retan tamplan tambour battant. Nos victoires la trouvent également muette, du moins ne nous donne-t-elle, en guise de bardits, que des flons-flons de vaudeville. Ce seront, par exemple, des chants de triomphe conçus dans la forme des improvisations soldatesques, soit la chanson de Vadé sur la prise de Berg-op-Zoom, ou celle de Collé, Le port Mahon est pris. Ce sera peut-être encore moins que cela, des airs à boire, des gaudrioles, et toutes ces gra velu res qui courent les rues et affriandenl la populace.

La chanson, au lieu de nourrir l'esprit du soldat des grands foits de Thistoire, en était venue ù ne plus l'entretenir que d'aventures galantes et d'héroïnes de bas étage. C'était d'abord la belle Fanchon, non pas cette Fanchon la vielleuse, dont on a célébré depuis les pudiques attraits, mais Fanch on la luronne, qui a laissé des souvenirs traditionnels dans nos régiments. C'étaient ensuite les Manons de toute espèce, Manon GirouXy Manon la ravaudeuse, et surtout Manon de Nivelle^ la ce* lèbre, l'intéressante Manon, qui n'hésite pas à revêtir l'uniforme de soldat dans le régiment de Provence, pour suivre son infidèle surnommé à juste titre Sans-Quartier dans la chanson. C'était encore la belle Bourbonnaise, la maîtresse de Biaise, dans laquelle la malignité publique voyait un portrait peu flatté de la Dubarry, et dont on chantait la triste et lamentable histoire dans les carrefours avec forces contorsions, ricanements et grimaces (2). C était enfin... Mais qu'est^il besoin de rappeler ici

(1) Il y en a plusieurs imprimées dans les recueils de Ballard et grande vogue par le talent tout particulier avec lequel il Tinterprédans la Mu$e mousquetaire^ collection du temps. tait. Cet homme cessa de se faire entendre pendant la Révolu»

(2) Ce fut surtout un chanteur des rues, devenu célèbre sous le tion, mais sous TEmpire il reparut en public, et chanta de nounom de grimacier, qui la lit connaître à Paris, et lui donna une veau dans les rues la Bourbonnaise.

les noms et les types trop connus de cette littérature égrillarde dont l'influence sur la poésie guerrière a élé si marquée et surtout si funeste? La plupart de ces productions, d'ailleurs, vu la faveur qu elles obtinrent dans l'origine, sont malheureusement classées parmi nos chants populaires. 11 n'y a guère de recueils spécialement consacrés à ces derniers où. elles ne figurent avec d'autres pièces conçues dans le môme goût, mais plus modernes. Il faut bien Tavouer, depuis le règne de Louis XIV jusqu'à nos jours, cette mine trop féconde n'a cessé d'être exploitée, et Ton est forcé de reconnaître qu'elle ne Ta pas élé seulement par des plumes médiocres. Peut-être n'est-ce pas tout à fait sans motif que Voltaire passe pour avoir produit quelques bluettesen ce genre, et que plusieurs croient devoir lui attribuer Malgré la bataille, Adieu donc, cher la Tulipe^ et même Dans les gardes françaises j qui néanmoins, d'après l'opinion la plus répandue, est l'œuvre deVadé. En effet, s'il n'a pas écrit précisément toutes ces chansons, il peut avoir eu de temps en temps la fantaisie, comme Gœthe l'eut aussi un jour parmi les Allemands, d'ennoblir, ou plutôt d'améliorer, quant au slyleet à la forme, la poésie soldatesque. Il est vrai que, d'après le ton gaillard qui règne dans ses œuvres légères, on ne saurait douter qu'il n'ait rempli cette tâche tout autrement que l'a fait le poète de Weimar, dont la muse, presque toujours fidèle au culte de l'idéal, a enfanté de si beaux Lieder : le chantre de la Pucelle,. dans son enjouement peu naïf, dépassait souvent, on le sait, les limites que la décence et la morale imposent aux écrivains. Cependant il est juste de reconnaître que la dissolution des mœurs, qui parvint à son apogée sous la Régence, qui signala encore le règne peu glorieux de Louis XV, et qui aboutit fatalement aux orgies révolutionnaires, avait conduit naturellement les poètes à le prendre sur ce ton. Mais ce qui parait inexplicable, et ce dont on est frappé malgré soi, c'est que le siècle de Louis XIV, ce siècle si fécond en grands hommes et en actions d'éclat, n'ait pas enfanté un seul chant vraiment digne de son faste monarchique et de sa splendeur militaire. Excepté une épître très connue de Boileau au Roi sur le passage du Rhin et une ode du même auteur sur la prise de Namur (1), la poésie héroïque n'a rien produft de marquant sous ce règne en l'honneur du nom français. Ainsi,, point de chants patriotiques remuant chez tous la fibre nationale, point de chants guerriers exallant les masses par le récit éloquent des exploits de nos grands capitaines, les Condé, les Turenne, les Câlinât, les Luxembourg et les Villars ; mais en haut lieu de fades allégories, de plats dithyrambes (2),. et peut-être quelques hymnes de cour à la louan^^é du souverain. On doit à la duchesse de Penh la révélation d'un fait qui serait très curieux, s'il était parfaitement exact. Elle parle dans sea Mémoires d'un cantique que les demoiselles de Saint-Cyr chantaient en l'honneur de Louis XIV ; « Lorsque le roy très chreslien entroit dans la chapelle, tout le chœur desdites demoiselles nobles. y chantoit à chaque foys les parolles suivantes, et sur un très bel ayr du sieur de Lully :

Grand Dieu, sauvez le roy ! t Grand Dieu, vengez le roy !

Vive le roy !

Que toujours glorieux, Louis victorieux, Voye ses ennemis

Toujours souniis ! Grand Dieu, sauvez le roy !

Grand Dieu, vengez le roy !

Vive le roy !

(i) On a aussi de Boileau une autre ode composée à Toccasion adressaient à Fétranger leurs défis belliqueux. Je citerai sur*

du bruit qui courut, en 1656, que Gromwell et les Anglais allaient tout ces deux vers appliqués à ceux que Tépée de Jeanne d'Arc

déclarer la guerre à la France. Cette ode, qu'il écrivit à Page de repoussa :

dix-huit ans, Thonorc encore plus comme Français que comme Et leur corps, pourris dans nos plaines,

poète. On y remarque, cependant, des passages énergiques, qu'on N*ont fait qu'engraisser nos siUoos.

dirait écrits à l'époque où les Rouget de Lislc et les Chénier (2) Pour montrer jusqu'où les apologistes de Louis XIV pou^

II résulte des renseignements fournis par la duchesse de Perth dans le passage de ses Mémoires^ d'où sont tirées les lignes qui précèdent, que Tair de cette espèce de Te Deum non officiel composé pour f^uis XIV, — le bel ayr du sieur de Lully, comme elle le dit en propres termes, —se trouve être précisément, celui qui se chante sur les paroles du God save the king, si bien qu*elle-même n'hésite pas à déclarer que le chant national des Anglais tire son origine du cantique dont on vient de lire le texte. Une tradition, conservée dans la maison de Saint-Cyr, semble établir la même chose. Elle porte que le compositeur Haendel, pendant sa visite à la supérieure de cette maison, avait demandé et obtenu la permission de copier Pair et les paroles de l'invocation gallique, et qu'il l'avait ensuite offerte au roi Georges comme étant de sa composition. La marquise de Créquy, en racontant le même fait dans ses Souvenirs^ ajoute que les paroles de l'air étaient de madame de Brinon, que Lully, diaprés Tordre de madame de Maintenon, les avait mises en musique pour la maison de Saint- €yr, et que chaque fois que Louis XIV visitait cet établissement, les jeunes filles les lui chantaient. Toutefois ces assertions ont trouvé des contradicteurs. D'autres soutiennent que le God save the king n'a pas une origine française, aue Lully n'en a pas composé la mélodie; que Haendel ne s'est pas rendu coupable d'un plagiat aussi déshonorant pour sa grande renommée que Test celui dont on l'accuse (1); que les paroles françaises citées par la duchesse de Perth ne sont qu'une traduction de l'anglais; qu'en fin de compte, le chant national de nos voisins d'outre-Mcinche a pour auteur un de leurs musiciens que plusieurs disent être John Bull, d'autres Purcell, d'autres encore, — et •ceux-ci forment la majorité, — Henri Carey (2). Tout cela est depuis longtemps l'objet dé vives controverses dont je n'ai pas à m' occuper ici; la question reste pendante et ne sera probablement pas jugée de sitôt. Quoi qu'il en soit, si l'on voulait admettre, conformément à l'opinion émise par la duchesse de Penh, que le God save the king est effectivement de Lully, on pourrait dire que Louis XIV a vu naître, sous son règne, un chant monarchique d'un beau caractère, principalement sous le rapport musical; maïs ce qu'on ne saurait dire, c'est qu'il ait inspiré un seul hymne héroïque digne de figurer parmi les monuments destinés à transmettre le souvenir de ses victoires.

La secousse violente d'une révolution vint arracher brusquement la muse guerrière à l'espèce de torpeur dans laquelle l'avaient plongée, pendant plus d'un siècle, et les débauches d'esprit d'une littérature corrompue et les accents fades et monotones des panégyristes de cour. Cependant cette longue inaction lui avait été fatale. Dans son sein refroidi, le feu sacré s'était éteint, Pythonisse déchue, elle remontait avec peine sur son trépied. Sa voix d'abord fut couverte par les bruits effrayants de la to\irmente révolutionnaire. Des clameurs étranges s'élevaient des rangs de la foule qui entourait les palais de nos rois : les sauvages bardits de la populace en démence, le Ça ira et la Carmagnoley étaient vociférés plutôt que chantés avec des hourras joyeux qui étaient des cris de mort. Ces chants, dont le souvenir seul retrace dans la pensée de sinistres images, n'avaient cependant rien d'effrayant ni de sanguinaire par leur origine. L'air du Ça ira était celui du Carillon national^

saienl l'hyperbole, il suffit de citer l'ouvrage suivant : L'Apollon été obscurci, bien qu'on ne se soit pas fait faute de les leur re-

françois, ou le parallèle des vertus héroïques de Louis le Grand, procher publiquement.

XIV de ce nom, avec les propHetez et les qualitez du soleil, par (j) Des détails intéressants sur ce sujet se trouvent dans l'ou-

Brice Bauderon, Masconnais. Mâcon, 1681. Boileau lui-même, ^^^^^ .^^^^^ . ^ Collection of national English airs, consisting

lorsqu'il lui arrive de manier l'encensoir, se montre gauche et of ancient songs, ballads and dance tunes, interspersed with

embarrassé; la première strophe de son ode sur la prise de ^^^^^ and anecdotes, and precededby an Essay on English

Namur se termine assez ridiculement par ces deux vers : minstrelsy. Editedby W. Chappell. London, 1838, t. I,p. 83-89.

El vous, vents, faites silence, ^ — Le spirituel article consacré au God save the king, dans l'ex-

Je vais parler de Louis. cellenl dictionnaire de musique de M. Gathy {Musikalisches

(1) A vrai dire, presque tous les grands compositeurs ont Conversations-Lexicon, Hamburg, 18/iO} offre un résumé clair

commis sans scrupule des plagiats* semblables, notamment Weber et substantiel des principales opinions émises sur l'origine de ce

€t Mozart, et il ne parait pas que l'éclat de leur renommée en ait chant célèbre.

U • ESSAI HISTORIEE

contredanse fort à la mode du musicien Bécourt^ que la reine Marie-Anloinelte elle-même jouait sur son clavecin. Lors des travaux exécutés par le peuple au Champ de Mars pour la grande fête de la Fédération célébrée le 14 juillet 1790, les Parisiens, qui maniaient la pioche et roulaient la brouette, en s'excitant les uns les autres à mener bon train cette besogne patriotique, fredonnaieni gaiement Tair du Carillon nationalj dont le rhythme vif et entraînant soutenait leur ardeur. Quelqu'un alors imagina d'y placer les mots Ça ira, ça ira que la mélodie en quelque sorte portait avec elle, et que la circonstance motivait parfaitement. Mais bientôt des paroles sinistres suivirent cet innocent début. Le Ça ira devint une sorte de pilori où les passions politiques attachèrent successivement tous les objets de leur haine. S'inspirant de quelques couplets déjà connus, le chanteur publi/} Ladre, à qui Ton doit beaucoup de compositions semblables, fit avec ce refrain une assez longue chanson, dont les paroles n*ont pas tout à fait la brutalité des autres versions populaires du Ça ira. On prétend que le général Lafayette inspira cette œuvre> qu'il eut soin de la revoir avant dé la répandre, et qu'il en adoucit les passages trop violents. Le couplet suivant, aux idées duquel il n'y a rien à reprendre, mais dont le style eût exigé des rectifications, ce à quoi on ne songeait guère, fait appel aux sentiments belliqueux des Français :

Ah ! ça ira, ça ira, ça ira,

Petits comme grands sont soldats dansTâme,

Ah ! ça ira, ça ira, ça ira,

Pendant la guerre aucun ne trahira.

Avec cœur tout bon Français combattra.

S'il voit du louche hardiment parlera.

Ah! ça ira, ça ira, ça ira...

L'air du Ça ira^ arrangé en marche militaire, fut joué et chanté par les troupes. Grâce à son allure rapide et bien cadencée, il constituait pour l'époque un excellent pas redoublé. Il fut un des premiers chants patriotiques, nés de la grande révolution de 1789, qui conduisirent nos armées à la victoire. Cotte glorieuse mission le relève un peu à nos yeux. 11 faut en dire autant de la Carmagnole^ composée environ trois ans après la chanson précédente (en 1792), et dont les paroles, plus sanguinaires encore que celles du Ça ira, forment avec la musique qui les accompagne, et qui est fort gaie, un contraste des plus bizarres. Celte étrange production parut au moment où nos troupes venaient d'entrer triomphantes dans la Savoie et le Piémont, dont Carmagnole est une ville forte. On ne peut dire si l'air et la danse de la Carmagnole sont originaires de ce pays, ou si elles ont été faites, en France, à l'occasion de ces récentes victoires. Toujours est-il que la Carmagnole^ comme le Ça ira^ fut jouée en pas redoublé dans la musique militaire, et adoptée par tous nos régiments.

Ainsi, deux des premiers chants patriotiques qui portèrent à l'étranger le défi héroïque des citoyens français étaient des airs de danse! Quelle singulière impression devaient faire sur Tennemi ces bandes armées, composées en partie de jeunes volontaires, et qu'on disait si misérables et si mal équipées, lorsqu'elles s'avançaient vers lui avec assurance, en chantant des refrains où se peignaient à la fois la plus grande énergie et la plus folle gaieté. Il se demandait, sans doute, si c'étaient là des héros ou des enfants, et si l'on pouvait redouter des soldats qui venaient braver la mort avec des mélodies folâtres. Nos loustics lui répondaient :

Le Français, qaand il chante, Fait danser Tennemi (1)...

et ils ne tardaient pas, en effet, à lui donner les violons.

(1) Refrain d*une chanson populaire du temps.

Cependant le Ça ira, la Carmagnole^ et toutes les productions du même genre, enfantées pendant la première Révolution, ne s'élevèrent jamais à la hauteur des chants héroïques proprement dits ; ils n'étaient même, à vrai dire, qu'une parodie triviale des accents belliqueux. D'autres inspirations» plus conformes au génie de notre nation, devaient remplacer sur les champs de bataille ces nénies de la terreur et ces complaintes de l'échafoud. Inspirée par l'amour de la patrie, la muse des combats reprit sa lyre d'airain, et sa voix puissante réussit à dominer les bruits immondes, quand elle s'écria : •

Allons, enfants de la patrie, Le jour de gloire est arrivé !

La Marseillaise!... chant immortel qui survivra au souvenir de toutes les vicissitudes auxquelles il a été mêlé !

Ce n'est pas sans raison que la Marseillaise est comparée par les uns aux plus beaux chants guerriers de la Grèce antique, par les autres aux plus éloquentes manifestations des bardes. L'effet extraordinaire que cet air produit toujours sur les Français, quelque soit le régime politique en foveur parmi eux, l'admiration universelle qu'il excite, et dont ne parviennent pas à se défendre ceux mêmes qui craignent le plus de se rappeler les temps orageux où il vit le jour (1), Tétonnement mêlé d'effroi qu'il inspire aux peuples qui ont pris les armes contre nous, et qui de longue date ont été à même d'apprécier son influence prestigieuse sur le champ de bataille, tout concourt à faire de cette production exceptionnelle un des plus beaux monuments élevés à la gloire du nom français.

La Marseillaise a été pour notre génération ce que la chanson de Roland fut pour nos aïeux, un appel aux armes, un chant d'attaque, un cri de ralliement. C'est comme hymne de guerre qu'elle a été conçue ; c'est cotnme hymne de guerre qu'elle passera à la postérité. L'emploi qui en a été fait aux plus mauvaises heures de la première Révolution n'est qu'une phase accidentelle de son histoire. Créée sous le titre dé Chant de V armée du Rhin^ elle eut pour but, dès l'origine, d'exciter les Français à repousser l'étranger, et non de les armer les uns contre les autres. Ce n'est pas la faute du généreux sentiment qui l'a dictée, si le hasard Ta souvent jetée aux mains des séditieux comme un instrument de trouble et de discorde. Quelques .détails sur son origine doivent trouver place ici. Je les emprunte en partie à un travail que j'ai rédigé depuis longtemps sur ce sujet d'après des documents puisés aux sources les.plus authentiques.

Rouget de Lisle, officier du corps de génie, se trouvant à Strasbourg, fut invité à un dîner donné par le maire de la ville , M. de Dietrich;^ 11 y avait à ce dîner environ une douzaine de personnes. Pendant le repas, la conversation roula sur les troubles politiques, qui semaient alors une grande agitation dans les esprits ; on parla surtout de la guerre qui venait d'être proclamée, et l'on forma le vœu que, dans cette circonstance solennelle, quelque inspiration vraiment héroïque répondît aux sentiments d'enthousiasme de la nation. Rouget de Lisle, qui, dans ses moments de loisir, cultivait avec succès la poésie et la musique, se sentit enflammé par ces discours. Il rentra chez lui en proie à une exaltation fiévreuse. Loin de prendre du repos, il passa la nuit à improviser les paroles de la Marseillaise^ dont il composait à mesure Tair sur son violon. Son œuvre terminée, il alla

(1) Une des princesses de la famille des Bourbons, la duchesse neur d'être admise dans son intimité , mais qui hésita longtemps

d'Angouléme, qui, dans son enfance, ne connut que le malheur, avant d'oser la satisfaire. Enfin, elle lui apporta le terrible bardit

et qui, plus que toute autre, avait à redouter un pareil souvenir, national. La duchesse d'Angoulême se le fit jouer sur le piano;

fut curieuse un jour d'entendre la Marseillaise, dont elle con- elle essaya elle même d'en frapper les notes ^ur les touches, et

paissait la célébrité, mais dont sa mémoire ne pouvait lui retracer déclara ensuite que, de ce moment, elle s'expliquait parfaitement

les accents. Elle fit part de ce désir à une personne qui avait Thon- Tcnthousiasme que l'air de la Marseillaise a le don d'exciter.

le matin la remettre au maire. Une parente de ce dernier, mademoiselle de Dietrich (1), s assit au piano et la déchiffra. Rouget de Lisle, qui ne s'était pas encore bien rendu compte de ce qu'il avait feil, ainsi qu'il l'avoua souvent depuis, put se convaincre, en voyant Tenlhousiasme se peindre sur le visage des auditeurs, que sa création n'aurait pas un succès ordinaire. Les convives de la veille furent réunis à la hâte, ils accueillirent le nouveau chant national avec des transports d'admiration. On s'empressa de copier Tair et de le distribuer aux musiciens, qui Texécutèrent sur le passage des troupes.

Les soldats, entendant pour la première fois cette musique puissante, dont les mâles accents résonnaient jusqu'au fond de leur âme, se disaient les uns aux autres tout surpris de ce qu'ils ressentaient : Qu est-ce donc que ce diable d'air, il a des moustaches ! On assure qu'au lieu de 600 hommes qui devaient s'enrôler comme volontaires, il s'en trouva soudain près de 1 ,100 dans les rangs.

Ce fut sous le titre de Chant de r armée du Rhin que Rouget de Lisle publia, et répandit à Strasbourg, son hymne civique, comme le prouve un fac-similé de l'édition originale que j'ai entre les mains. Cet hymne, ayant paru dans un journal constitutionnel, dont M. de Dietrich était directeur, fut connu à Marseille par cette voie. L'un des bataillons marseillais s'en empara et le fit entendre à la garde montante. Plus tard, un peu avant le 10 août, les bandes armées qui, sous la conduite de Barbaroux, allaient tenter la destruction de la monarchie, le chantèrent pour la première fois à Paris (2), et c'est de là qu'il fut nommé par le peuple Hymne ou Marche des Marseillais, puis enfin Marseillaise (3). '

Cependant les soldats l'avaient tous adopté, et les généraux reconnaissaient sa merveilleuse influence. L'un d'eux écrivait au Directoire : «J'ai gagné la bataille, la Marseillaise commandait avec moi. » Un autre venait demander « un renfort de 1,000 hommes ou une édition de la Marseillaise. » Un troisième disait : « Sans la MarseUlaise, je me battrai toujours un contre deux; avec la Marseillaise un contre quatre. »

Par leurs gémissements et leurs larmes, les peuples qu'elle avait décimés lui rendaient un nouvel hommage. Il y a des poètes étrangers qui l'ont chantée sur le mode plaintif des regrets et des souvenirs amers : « Cruel, s'écrie douloureusement Kotzebue, en s'adressant à l'auteur de la Marseillaise, barbare ! combien de mes frères n'as-tu pas fait périr !» — « Votre hymne, disait KIopstock à Rouget de Lisle, avec lequel il s'était rencontré à Hambourg, a moissonné 50,000 braves Allemands. Dans les ouvrages publiés au delà du Rhin, on l'appelle souvent la dangereuse Marseillaise. « Une fois, comme le jour venait de poindre, dit un officier allemand qui avait fait la campagne de 1792, nous entendîmes sonner l'alarme. Personne ne pouvait se rendre compte des bruits qui retentis-

(1) Désignée souvent par erreur comme sa femme ou sa fille. q^j y qj^ du quelque accompagnement ; l'auteur de cet air est le

(2) Les historiens rapportent que les Marseillais, lors de leur même que celui des paroles, c'est le citoyen Rouget de Usle. Il arrivée tumultueuse dans la capitale, allèrent loger la nuit du m'envoya sonbymm, Allons, enfants de la pairie, dt Strasbourg, 3 ou û août dans le bâtiment des Gordeliers, et que, immédiate- ^ù il était alors, six mois avant qu'il fût à Paris. J'en fis, d'après ment après, la section du Théâtre-Français, qui avait pris le titre nnvitation de l'auteur, tirer plusieurs copies que je distribuai. • de section de Marseille, donna, en leur honneur, une fête où (3) c'est le peuple, en effet, qui a baptisé la Marseillaise; les l'hymne civique de Rouget de Lisle fut exécuté pour la première dénominaUons choisies par l'auteur n'ont point prévalu. D'abord fois à Paris. J'Ignore si ce fait est exact. En tout cas, il s'agit ici intitulée Chant de Varmée du nhin, comme il est dit ci-dessus, d'une exécution publique et solennelle. Or, rien ne donne lieu ^1^ p^rut dans les Essais envers et en prose d(t Rouget de Lisle d'affirmer que les Parisiens n'aient pas eu occasion antérieurement imprimés à Paris, chez Didot, avec la désignaUon suivante : d'entendre jouer, chanter ou lire, dans des cercles particuliers, le

Chant de l'armée du Rhin, qui, depuis quelque temps déjà, re- tiE Chant des combats, vulgairement l'Hymne des

teotissait à la frontière. Il est certain que Rouget de Lisle cher- Marseillais.

cha de bonne heure le moyen de le faire connaître dans la capi- ^^ ^ana de Sylvain Bailly, premier maire de Parti.

taie. Nous voyons qu'il s'était adressé, pour cela, tant à Méhul Exegi inonuni«Dtuni. . .

qu'à Grétry. Celui-ci dit, à ce sujet, dans ses Mémoires (t. III, (Hoeack, Ode xxnr, Ub. m.)

p. 13; : « On a attribué l'air des Marseillais à moi et à tous ceux Stbasboubg, ;aur de la proclamation de la guerre.

saient au loin : on croyait entendre des cris, des roulements de tambour, des coups de canon. C'était bien tout cela effectivement. Les Français, qui s'étaient rapprochés de nous depuis quelques heures, saluaient Taube matipale et on môme temps Tennemi, en répétant V hymne terrible des Marseillais. Décrire l'effet de cet hymne chanté par des milliers de voix est chose humainement impossible. »

La Marseillaise a toujours eu en Allemagne de nombreux admirateurs. L'auteur d'une série d'articles à la louange de nos chants nationaux, articles publiés dans la Gazette musicale de Leipzig (1798-1799), déclare qu'il ne trouve rien de comparable à VHymne des Marseillais, cet hymne appelé à devenir le brevet d'immorlalilé de Rouget de Lisle, si ce n'est le refrain de la Marche des Pyrénées chanté alors dans son pays par nos régiments de dragons: Mourons peur lapatrie,C est le sort le plusbeaUy le plus digne d'envie (1). D'autres écrivains citent la Mirm/Zawe dans leurs ouvrages de théorie musicale comme le type par excellence de la marche guerrière. Les artistes se la proposent pour modèle, ils regrettent de n'avoir rien à lui o[^poser. Le D"^ Grosheim, littérateur et musicien estimé, s'écrie d'un ton mélancolique :«Sera-t- il dit que nous ne créerons jamais rien de semblable?» Enfin, si quelques-uns prétendent que la muse républicaine n a eu dans son élan lyrique qu'une seule inspiration sublime, qu'un seul enfantement glorieux, la Marseillaise y ils ajoutent aussitôt, — et ce témoignage est bien de nature à nous dédommager de leur critique, — la lionne n'avait fait qu'un petit, mais ce petit était un lion : Die Lœivin gebar nur ein JungeSj aber es war ein Lœwe (2).

Longtemps nos troupes éprouvèrent la puissance de cet air, qui, en toute circonstance, leur aidait à braver la fatigue, ainsi que le danger. L'abbé de Montgaillard, dans son Histoire de France, feit intervenir la Marseillaise au passage du mont Saint-Bernard. « Pendant toute la durée du passage, dit l'écrivain de la Restauration, la musique des régiments n'a cessé de se faire entendre; ce n'est que dans les endroits des plus grandes difficultés que le pas de charge vient ranimer la vigueur des soldats. Lorsque la tôte de la file fait halle, les soldats apaisent leur faim et leur soif avec du biscuit trempé dans de la neige fondue entre leurs mains, et allègent leurs fatigues en chantant des airs nationaux. VHymne des Marseillais, qui exerça une si puissante influence dans les armées républicaines de 1793 et 1794, est chanté avec enthousiasme par les .soldats de Bonaparte; les échos des Alpes retentissent de ces strophes qui décidèrent si souvent la victoire, qui firent trembler les ennemis de la France. »

La Convention apprécia le mérite de ce chant célèbre. Elle le faisait exécuter à l'ouverture, et quelquefois au milieu de ses séances, notamment quand on annonçait quelques nouvelles victoires remportées par les armées de la République. De plus, elle le mit au premier rang des airs patriotiques, qui, aux termes d'une loi du 26 messidor an III (1795), devaient être joués par tous les corps de musique des gardes nationales et des troupes de ligne (3). Après avoir rendu justice à l'œuvre, elle rendit hommage à l'auteur. Non-seulement elle décréta dans une de ses séances que le

(1) Ces paroles sont celles du refrain de Roland à BoncevauXy » blicains, en proclamant solennellement les principes qui ont etde la Ronde de Guillaume Tell, dont je parle plus loin. '• renversé la Bastille le iU juillet et la royauté du 10 août,

(2) D'G. G. Grosheim, Fragment aus der Geschichte derMu- ** décrète ce qui suit: — L'hymne patriotique intitulé Hymne sik. Mainz, 1832. » des Harseillais, composé parle citoyen Rouget de Lisle, et le

(3) Voici le texte du décret rendu par la Convention, dans la « Chœur à la Liberté, paroles de Voltaire, musique de Gosséance du 26 messidor, relativement à la Marseillaise et aux au- » sec, exécutés aujourd'hui , aniversaire du IZi juillet , dans la très chants nationaux. ^ salle de ses séances, seront insérés en entier au Bulletin. Les

Loi portant que les airs et chants civiques qui ont contribué » airs et chants civiques qui ont contribué au succès de la

atix succès de la Révolution seront exécutés par les corps de » Révolution, seront exécutés par les corps de musique des

musique des gardes nationales et des troupe&de ligne (26 mes- » gardes nationales et des troupes de ligne. Le Comité militaire

sidor an m) : » est chargé de les faire exécuter chaque jour à la garde montante

« La Convention naUonalé, voulant, an retour de la première » du Palais national. » (Voyez les Pièces justificatives de mon

» époque de la liberté française, entretenir l'énergie des airs repu- Manuel général de musique militaire, n* 9.)

nom de Rouget de Lîsle serait inscrit au procès-verbal, raais encore elle accueillit avec les plus chaleureux applaudissements la nouvelle que le jeune officier était allé combattre les émigrés descendus sur nos côtes. Enfin, une autre fois, elle s'occupa des moyens, de récompenser l'auteur de la Marseillaise blessé à Quiberon d'un coup de mitraille.

Cest que le poëte qui a donné un Tyrtée à la France était un des plus dignes enfonts de l'armée. Non content d'appeler ses frères à la défense de la patrie, il mettait sa gloire à verser son sang pour cette patrie si chère. Là réside peut-être le secret de son irrésistible éloquence. Un illustre écrivain dit, en effet : « Si le simple soldat, sans instruction, sans moyen de fixer ses pensées, est intéressant dans le récit des assauts qu'il a livrés, des pays qu'il a battus, l'homme d éducation et de mérite, devenu soldat volontaire pour une cause dont il s'est passionné, a bien d'autres moyens de faire passer ses sentiments dans les âmes auxquelles il s'adresse. » Cet homme d'éducation et de mérite, ce soldat défendant une cause dont il s'est passionné, ce fut surtout Rouget de Lisie, qui se distinguait par les qualités tout à la fois solides et agréables de l'homme de lettres et do l'homme du monde, aussi bien que par un amour sans bornes pour la France, sentiment qui seul féconda son génie, et tirade son âme des accents vraiment inspirés (1). Caractère probe et loyal, de l'aveu même des hommes de tons les partis, il ne trempa jamais dans les excès de la Piévolution. Il refusa d'adhérer à la catastrophe du 10 août, et faillit payer de sa vie cette résolution courageuse (2). Persécuté comme tant d'autres pour son modérantismey il fut jeté dans les prisons do Robespierre, d'où il ne sortit qu'après la chute du dictateur, en chantant V Hymne du neuf thermidor. Les plus nobles, les plus ardentes manifestations de sa pensée émanent de l'enthousiasme militaire et patriotique. Si je m'étends à ce point sur les mérites de Rouget de Lisle, c'est qu'il a régénéré notre poésie guerrière, c'est qu'il lui a rendu lu pompe et la virilité de ses accents, c'est qu'il est un poëte national dans toute la force du terme.

Le barde français, qui n'est généralement connu que pour son formidable appel aux armes, a composé dans le cours de sa vie un grand nombre de morceaux historiques et chevaleresques. Tels sont : Olivier ^ Raoul de Coucy ou la Croisade j DuguescUuy Charles Vil, Bayard (chant héroïque dédié aux mânes des braves), et Henri IV. X lui aussi l'honneur de nous avoir restitué le culte de la bravoure personnifié dans le type chevaleresque du martyr de Roncevaux, et d'avoir rajeuni dans notre belle langue, mieux que n'avait su le faire Sedaine (3), cet axiome poétique des héros de l'antiquité, qui est aussi, depuis bien des siècles, celui des Français :

MouroDs pour la patrie,

C*est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.

Dalce et décorum est pro patria mori.

(HORAT., Od.Il,lib. IIi,v. 13.)

Rouget de Lisle* en fit le refrain de Roland à Roncevaux, composé à Strasbourg, à peu près

(i) Les poésies légères de Rouget de Usle, ses essais dans le

genre élégiaque, n'ont rien de remarquable, comme on peut s'en Pour la patrie

convaincre en parcourant les diverses pièces de ce genre publiées Donner ma vie,

dans le volume intitulé : Essais en vers et en prose. Cesi mon espoir.

(2) On peut regarder comme la profession de foi d'une coo- Mauvaise lèie,

science pure la peUle pièce de vers intitulée Moi, que Rouget de Le cœur lionnète,

Lisle écrivait le 1" mai i 792, deux ou trois jours environ après la C'est mon avoir.

Marseillaise : .„> ^ ^ . , ,. , ,

Parler sans ari ^^^ Sedame avait dit moins heureusement :

Penser sans fard, .. ....

^,, ^ . . Mourons pour la patrie !

C*est ma devise. ,, . ... , , , .

Un jour de gloire vaut cent ans de vie.

dans le même temps que la Marseillaise (en 1792). Le sujet de ce morceau lui avait été inspiré par la ronde de lopéra de Guillaume Tell^ dont le poëme est de Sedaine el la musique de Grélry. Cet ouvrage, représenlé en 1791 , avait été froidement reçu* mais les patriotes avaient retenu Fair et les paroles de la ronde qui devinrent bientôt populaires. VHymne de Roland eut aussi beaucoup de vogue et fut chanté par les défenseurs de la patrie dans la deuxième campagne de la liberté. C'est une des compositions qui rappellent le mieux la manière large et énergique de Rouget de Lisle. Citons encore : VHymne du neuf thermidor ; un autre hymne intitulé Vengeance ! que Tauteur composa en 1798 (an VI), à l'occasion de la descente projetée en Angleterre, et qui devint ensuite le chant de guerre de l'armée d'Egypte; le Chant du combat, demandé pai^ le premier consul quelques jours après le 18 brumaire ; enfin, un hymne en l'honneur de Kléber,oii la plume du Tyrtée français rend un poétique hommage au héros alsacien. Bien que ces productions n'aient point partagé la brillante destinée de la Marseillaise^ elles obtinrent beaucoup de succès à l'époque où elles parurent, notamment VHymne de Rolandy le chant de guerre de l'armée d'Egypte et le chant du combat. On y retrouve quelques-unes des heureuses qualités départies par la nature à la muse de Rouget de Lisle. Ces qualités sont : la puissance, l'énergie, la concision, la spontanéité, et ce je ne sais quoi de solennel, de pathétique et de véhément qui frappe, émeut et entraîne. On peut dire de ce génie lyrique, ce qu'on a dit du chantre de Lacédémone, que son vers gémit avec la patrie, et brûle de tous les feux de la guerre. C'est, néanmoins, dans la iUfar^et/Zai^e qu'il s'est surpassé (1).

Des œuvres du même genre, tracées par d'autres plumes, virent le jour durant les phases orageuses de la première Révolution, mais elles n'atteignirent jamais au degré de célébrité qui est resté le partage exclusif du glorieux refrain : Allons, enfants de la patrie! Il faut citer parmi ceux qui eurent le plus de retentissement, et qui furent admis au nombre de nos chants nationaux : Veillons au salut de l'empire ou le Salut delà France, dont les paroles d'Âd. S. Boy se chantaient sur un air de Renaud d'Ast, opéra de Daleyrac. Cette chanson révolutionnaire précéda environ d'un an la Marseillaise; elle date de 1791. Convertie en marche militaire, bien que l'air appliqué au texte {Vous qui d'amoureuse aventure) fût plutôt langoureux qu'énergique, elle alterna avec les autres morceaux de musique nationale admis dans le répertoire ordinaire des troupes. — Le Chant du départ, intitulé fv\m\li\emeni Hymne de guerre, que J.-M. Chénier improvisa pour le 14 juillet 1794, fêle anniversaire de la prise de la Bastille. Méhul en fit la musique. Cette musique vigoureusement accentuée, plus encore que les vers un peu emphatiques du poète, le rendit promptement populaire. Les sol- . dats, qui l'accueillirent avec enthousiasme, le baptisèrent, dit-on, du nom de frère de la Marseillaise; en marche, en face de Tennemi, ils le répétaient pour s'exciter à vaincre ou à mourir. — Le Chant des victoires, autre hymne de guerre des mêmes auteurs , principalement dirigé contre les Anglais, et dont l'exaltation républicaine égale le lyrisme emporté des plus fougueux bardits. — Le Réveil du peuple, paroles de Souriguères de Saint-Marc, musique de Gaveaux, qui parut en mars 1795, quelque temps après la chute de Robespierre, et qui avait principalement pour but d'exciter le peuple à repousser les tentatives de l'ancien parti des terroristes. On a aussi du même temps, dans un genre moins relevé, mais qui se maintint toutefois au-dessus

(i) Le couplet des enfants ajouté à VHymne des Marseillais ^ Celui des hommes suivait et disait :

pour la fête civique du iU octobre 1792, n'est point de Rouget j^^^, j^ sommes maintenant,

de Lisle. D a été vraisemblablement inspiré par les paroles d'une ^ répreuve à tout veoanL

danse guerrière exécutée aux fêtes de Lacédémone, et divisée en

trois chœurs. Celui des vieillards, commençant, disait ': ^"«^ ^^ «n^»^^ ^«"^^^ *« ^«''"^^^ ^^ "^^^'^ ^"^^«"^ '

Et nous un jour le serons, Nous avons été jadis Qui bien vous surpasserons.

Jeunes, vaillants et hardis. (Plut., Lycurg, Voyez la traduction d'Amyot.)

des Ça ira et des Carmagnoles y un certain nombre de chansons historiques et militaires qui, quoique à peu près inconnues de nos jours, eurent alors un succès d'à-propos ; je vais en citer quelquesunes au hasard sous difTérentes dates. Il est bon de rappeler que la ville de Lille avait été bombardée par les Autrichiens le 29 septembre 1792, et délivrée le 28 octobre de la même année. Bientôt parut, en commémoration de cet événement, un opéra de Trial fils, intitulé le Siège de Lille. Une ariette de cet opéra, ayant eu le don de plaire aTi public, devint populaire sous ce titre. On voit que le vaudeville n'avait point perdu ses droits. Une aventure assez plaisante, arrivée aux troupes étrangères, qui, en 1792, après s'être emparées de Verdun, dévastèrent les vignobles d*alentour au détriment de leur santé, fit éclore les Prussiens en Champagne, gaieté patriotique qui n'est guère d'un meilleur goût que les plaisanteries contre les Français, dont les soldats allemands avaient alors coutume d'assaisonner leurs chansons de bivouac. Parut ensuite la Ronde du camp de Grand-Pré^ tirée d'un divertissement patriotique que Chénier fit jouer à l'Opéra, le 27 janvier 179i, et dont Gossec, à qui l'on doit un grand nombre d'airs civiques, avait composé la mélodie ; puis le Salpêtre républicain^ chanson de circonstance fort peu poétique, mais où Ton trouve cette jus.te appréciation du caractère d'un soldat français :

Dans les combats, c*cst an démon ;

Il ne lui faut qu'une chanson

Pour le faire à Tinstant connaître (1).

Mentionnons encore ici les chants qui eurent pour objet la catastrophe tout à la fois sinistre et glorieuse du vaisseau le Vengeur, dont Téquipage se fit couler bas pour éviter de tomber au pouvoir des Anglais (2) ; ainsi que plusieurs poèmes relatifs à nos victoires, entre autres une chanson sur la conquête de la Hollande (1794), des couplets sur nos succès parCoupigny, et d'autres «ur nos conquêtes d'immortelle mémoire par Ferru. Cette petite veine semi-héroïque fournit, en outre, des poésies lyriques de circonstance, comme la France levée, par Beffroy de Rigny, dit le cousin Jacques^ et le chant qui a pour titre : Aux mères, aux épouses des guerriers français, sur l'air : Malgré la bataille.

Dans le style badin et grivois, on a des pièces telles que VOfficier de fortune, air d'un vaudeville de Patrat et Bruni, qui commence par ces mots : (< Fidèle époux, franc militaire, »et qui a pour refrain :

Servir Tamour et la patrie, C*est le devoir d*un bon Français.

Le Bal de la gloire, par Dantilly, sur Tair de la Carmagnole; YOrgie militaire : « VotUez-vous suivre un bon conseil, » que Fabien Pillet fit dans le temps qu'il était au service, espèce de boutade soldatesque qui rappelle les facéties bachiques d'Olivier Basselin, et dont le succès est toujours certain dans nos régiments, parmi les vieux routiers qu'enchante cette déclaration de l'auteur : Ma foi, c'est un triste soldat. Je me dispense de dire le reste. Enfin, VHymne des camps, pièce comique, qui semble être la contre-partie de la précédente, et dans laquelle le chansonnier Piis s'applique à faire de la morale au soldat, à lui prêcher la tempérance et toutes les vertus guerrières. C'est une vraie chanson familière de troupier, conçue, en général, dans un excellent esprit, quoique en termes vulgaires, et comme on en voudrait trouver plus souvent dans le répertoire des loustics de caserne.

Jusqu'à la fin du Directoire, on continua de chanter la plupart des hymnes et des chansons révo-

(1) Une autre chanson, intitulée Us Canons, fut faite par Cou- dans tm hymne qu'il eut Theureuse idée de terminer par le repigny en réponse au Salpêtre. frain de son chant de Roland : Mourons pour la patrie , C'est le

(2) Rouget de Usle, entre autres , célébra ce trait d'héroïsme sort le plus beau, le plus diyne d'envie.

lutionnaires de la République, à rexceptioo du Réveil du peuple^ qui avait donné Heu à des rixes sanglantes^ et qui^ par cette raison, avait été prohibé. Nous savons que la Marseillaise jouait encore un rôle important sous le Consulat, et qu'elle ranimait le courage des troupes au passage du mont Saint-Bernard. Il en fut de même pour le Chant du départ. Nos victoires à cette époque excitent encore la verve des poètes, chacun veut célébrer les événements auxquels il assiste. On voit un officier supérieur composer un Chant triomphal de l'armée d'Italie marchant sur Rome^ et un peu plus tarji un ex-employé de la môme armée signer un hymne à la paix intitulé : les Vœux des Français accomplis. Des couplets versifiés avec plus ou moins d'art, mais toujours avec enthousiasme, saluent les vainqueurs de Marengo, et déjà retentit, au milieu de ces fanferes, un nom que les échos delà gloire allaient redire à tout jamais.

Sur les bords du Nil, l'Arabe dompté l'avait un des premiers mêlé à ses chants. Les guerriers des tribus soumises étaient venus s'incliner devant le général Bonaparte, en répétant des hymnes qu'ils avaient composés à sa louange, et dans lesquels ils acclamaient le vainqueur en lui appliquant les épithètes d'homme bon, d'homme juste, d'homme généreux et de héros illustre. Les voix de la patrie devaient répondre à ces concerts lointains; mais, plus l'astre radieux de cette grande renommée s'élevait à Thorizon, plus il était difficile de trouver des couleurs assez brillantes pour en peindre l'éclat. Les poètes de cour semblent avoir faibli sous le poids de la tâche qui leur était échue; les poètes populaires qui vivent au milieu des masses, qui sont inspirés et influencés par elles, et qui, à toute heure, pour ainsi dire, sentent palpiter le cœur des nations, ont été plus heureux. A différentes époques, fût-ce au temps des revers, ils ont interprété d'une manière touchante et sympathique, parfois même avec beaucoup d'éloquence et de grandeur, les sentiments d'admiration que les hautes destinées et le prestige militaire de l'empereur Napoléon I^' ont fait nattre dans tout l'univers. Une hymble voix s'éleva d'abord ; les accents d'une muse jeune et modeste lui succédèrent ; enfin, une lyre toute-puissante répandit de sublimes accords sur la tombe du prisonnier de- Sainte-Hélène. Désaugiers, Emile Debraux et Béranger, ont été les apologistes les plus sympathiques du grand capitaine et de ses vaillants soldats ; aux heures néfastes qui marquèrent les années 1814 et 1815, ils ont su prouver à l'ennemi que la France, par ses souvenirs héroïques et ses espérances belliqueuses, trouve encore, sur le champ même de ses désastres, à semer de la gloire.

Désaugiers, que j'ai nommé le premier, adressa aux Russes un défi énergique dans le Retour à Tilsitty chanson au rhythme bref, rapide et accentué comme celui d'un pas de charge. En voici le premier et le dernier couplet :

Puisque la Russie Terre Ut>p ingrate I

Nous a menacés, Entends-tu ces cris ?

£t puisqu'elle oublie Le salpêtre éclate

Nos exploits passés, Dans les airs surpris...

Dans la lice ouverte, De feux et de poudre

Ardents à voler. Quel noir tourbillon ?

Courons, par sa perte. Tremble I. .. c'est la fondre

Les lui rappeler. Ou Napoléon I

Le même écrivain a tracé, en proie a l'amertume des regrets, une autre chanson sur le départ de l'empereur. Pour Emile Debraux, on peut dire qu'il a été le poëte intime et fomilier de cette noble et vaillante armée dont le glaive, encore teint du sang de Fennemi, venait à peine de rentrer dans le fourjeau, et qu'on voulait forcer cependant d'oublier son glorieux passé et jusqu'à ses plus récents exploits. Les Souvenirs du peuple, ou Dis-moi, t'en souviens-tu, ont eu une vogue immense. Que de larmes n'ont-ils pas arrachées à ceux qui se souvenaient! que de remords secrets n'onl-ils pas causés

à ceux qui ne se souvenaient pas y ou plutôt qui ne voulaient pas se souvenir! On conviendra qu'il y avait quelque chose de délicat, d'ingénieux et de touchant à la fois dans cette manière indirecte de rappeler nos victoires et de résumer les hauts faits des soldats d'Âusterlitz et de Marengo. Cet excellent petit poëme, dont on doit louer surtout le style simple et naturel, atteint presque à la hauteur dé Tode, tandis que Fanfan la Tulipe^ destiné à peindre les mêmes sentiments, mais qui les peint dans un autre langage, prend le ton de la chanson familière de soldat. Cette dernière production néanmoins eut aulant de succès que la précédente ; elfe passa des goguettes, où elle avait vu le jour, dans les rangs de Tarmée, qui Taccueillit avec enthousiasme. Malgré son allure soldatesque, elle pénétra dans les salons où les libéraux, comme on disait alors, eurent soin de la répandre. On assure que le dûç de Berry, qui en aimait surtout la musique, se plaisait à la chanter. Le Petit Mimile^ conçu dans la même forme que Fanfan la Tulipe^ dut aussi à la politique d'obtenir un accueil très favorable dans les plus hautes régions.

Emile Debraux aimait à traiter les sujets patriotiques et militaires, comme le prouvent les titres d'un grand nombre de ses chansons; par exemple : le Prince Eugène y Bertrand au tombeau de Napoléon, le Prisonnier de Russie^ le Champ de bataille. Vaincre ou mourir pour la patrie^ la Dragonne de Fiiedlandy Montebelloy le Sabre, la Veuve du soldat, le Conscrit, le Vétéran , Marengo, Sainte- Hélène, etc., etc. Il est un de ceux qui, de nos jours, ont le mieux réussi dans cette branche de la poésie lyrique. Profondément ému lui-même, quand il parle de la patrie et de ceux qui se dévouent pour elle, il communique à son auditeur la noble émotion dont il est rempli. On sait avec quelle verve, avec quelle chaleur, il a célébré la Colonne, ce monument impérissable do nos gloires, et avec quel pieux attendrissement, avec quel ardent enthousiasme tous nos soldats ont redit après

'e jeune poète :

S^at, monument gigantesque De la valeur et des beaux-arts !

D'une teinte chevaleresque Toi seul colores nos remparts.

De quelle gloire t'environne Le tableau de tant de hauts faits.

Ah ! qu*on est fier d*ôtrc Français, Quand on regarde la colonne (1).

Béranger sut élever ces humbles récits au rang des plus belles inspirations de la muse antique.

L'admirable dialogue des Deux grenadiers, le Vieux caporal, le Cinq mai, et surtout les Souvenirs

du peuple :

On parlera de sa gloire

Sous le chaume bien longtemps.

sont des poésies nationales destinées à traverser les âges. La grande et majestueuse figure de Napoléon, ce type impérissable de gloire et de génie militaire, rayonnera éternellement sous les rimes pures et limpides de Béranger.

L'Empire, en ramenant les institutions des temps héroïques, mit principalement en faveur les romances chevaleresques. On continua de chanter Roland, mais ce n'était plus le Roland de Rouget de Lisle. Alexandre Duval, dans son drame de Guillaume le Conquérant, représenté en 1S03, avait donné une version nouvelle de ce chant historique. Embellie des accords de Méhul, elle obtint les honneurs de la popularité. L'écho put redire alors sur le passage de nos troupes :

Où vont tous ces preux chevaliers L*espoir et Thonneur de la France?

(1) Emile Debraux, la Colonne, 2* coopleL

Le goût des romances de guerre et d'amour n'était pas moins vif sous la tente que dans les salons. Les jeunes officiers, aussi bien que les oisii^ du grand monde, recherchaient les productions tendres et légères du compositeur Dalvimare. Ce compositeur avait fait aussi une chanson de Roland sur les paroles suivantes' : « Le roi des preux^ le fier Roland^ » etc. Elle eut un grand succès concurremment avec d'autres romances sorties de la même plume, telles que : le Chant héroïque du Cid : « Prêt à partir pour la rive africaine... » et surtout Un gentil troubadour qui chante et fait la guerre. Le Bélisaire de Lemercier et de Garât : « Un jeune enfant^ le casque en main^ » faisait également fortune. Enfln, les inspirations élégiaques et anacréonliques des musiciens qui tenaient à cette époque le sceptre de la romance, comme Blangini, Carbonel, Pradher, Boieldieu, Plantade, auxquels il faut joindre Garât et Dalvimare, que j*ai déjà nommés, avaient la vertu d évoquer loin du pays natal, durant les longues heures de réVeric solitaire au camp, les chères images qui font palpiter le cœur au plus brave.

Une lyre auguste, celle d'une princesse amie des arts cl des lettres, se voua avec succès à ce genre décomposition. Expressifs et mélodieux, empreints d'une grâce et d'une élégance toute française, les chants de la reine Hortense charmaient le peuple, comme ils faisaient les délices des cours. Il n'était pas jusqu'au simple soldat qui ne fût heureux de redire : « Vous me quittez pour aller à la gloire^ Reposez-vous, bon chevalier j » et surtout c< Partant pour la Syricj » cette mélodie d'une couleur si poétique et si chevaleresque, aujourd'hui Tait* favori de l'armée française.

Après les œuvres de la reine Hortense, on ne peut guère citer que la Sentinelle de Gboron, qui parut vers 1809, et qui fit le tour du monde avec nos soldats. Brault en avait écrit les paroles pour «m de ses amis, nommé Roger, qui les mit le premier en musique; mais Ghoron se les étant ensuite appropriées et les ayant interprétées avec plus de bonheur, eut la satisfaction de les rendre populaires (1).

A côté des romances héroïques, on ne rencontre, sous l'Empire, que des poésies de cour, mais point d'hymnes de guerre ou de triomphe à l'usage spécial des troupes. Tous ceux de la Révolution de 1789 avaient été, comme on sait, très sévèrement défendus. La politique a des exigences particulières auxquelles le chef du gouvernement ne peut se soustraire, lors même qu'elles blessent le plus ses opinions et ses sympathies personnelles. L'empereur connaissait l'heureuse influence de nos airs nationaux dans les combats, mais il en connaissait aussi le danger dans les luttes de partis. Le cours des événements l'avait amené à n'en plus voir que le mauvais côté. On doit croire cependant que ce ne fut pas sans regret qu'il en vint à bannir de la mémoire de ses sujets des chants qui avaient bercé sa gloire naissante dans les campagnes d'Egypte et d'Italie. Ce qui fortifie beaucoup cette conjecture, c'est qu'il se départait lui-même de sa rigueur, dès qu'il ne voyait aucun inconvénient à le foire. Des historiens rapportent que dans les moments les plus terribles de la retraite de Russie, quand il voulait relever le moral de ses soldats et leur faire encore accomplir de grandes choses, il donnait l'ordre aux musiciens de régiments d'exécuter l'hymne : Veillons au salut de l'empire. On assure môme qu'il avait une prédilection marquée pour Tun des chants prohibés sous son règne, pour la Monaco^ qui avait eu maintes fois Thonneur de conduire nos bataillons au feu, concurremment avec la Marseillaise et le Chant du départ.

Cette chanson populaire, qui a la vive allure d'un air de contredanse, était devenue le moule d'une foule d'élucubrations soldatesques. Un rimeur de bivouac voulait-il chansonner l'ennemi, qui s'était avancé à la rencontre de nos armées la tôte haute et l'injure à la bouche, puis qui, l'oreille

({) Les mêmes auteurs firent ensuite le Retour de la sentinelle, mais la première romance conserva seule mie grande célébrité.

M ESSAI fflSTORIQUE

basse et sans souffler mot, faisait tout à coup volte-face avec une précipitation comique, vite il prenait pour thème la Monaco :

A la Monaco . L*on chasse et Ton déchasse, '*

A la Monaco, L'on chasse comme il faut.

On pense que ce refrain militaire date du temps de Toccupalion de la place de Monaco par les Français, sous Louis XIII, et qu'après le succès de cetle affaire, il fut improvisé sur le pont d'un navire français par un Provençal, nommé Corbon, lequel, en agissant auprès du cardinal de Richelieu, était parvenu à obtenir Tintervenlion de la France en faveur de la principauté de Monaco menacée dans son indépendance par les Espagnols. Pendant les guerres d'Italie, Bonaparte remit en lumière ce vieux refrain, et quoiqu'il l'eût fait ranger ensuite parmi les chants réputés séditieux, il n'en continua pas moins d'en siffler Tair sur le champ de bataille, toutes les fois qu'il voyait fuir les ennemis devant ses légions victorieuses.

Nul doute que le grand capitaine n'ait préféré à toutes autres les joyeuses chansons de ses soldats, les airs populaires du camp. Ne lui rappelaient-ils pas les épisodes glorieux de ses mémorables batailles, et en même temps la gaieté, l'héroïsme, le dévouement, l'abnégation de la tidèle armée, dont il était à la fois et le dieu et le père? Plusieurs écrivains racontent que, lorsqu'il montait à cheval pour entrer en campagne, il lui arrivait souvent de fredonner lair : Malbrough s'en va-ten guerre... Ils rapportent même à ce sujet une anecdote curieuse et touchante. A Sainte-Hélène, près de son Ht de mort, Napoléon faisait à M. de las Cases l'éloge du duc de Marlborough ; tout à coup il vient à penser à la chanson, ne peut s'empêcher de sourire, et dit : a Voilà pourtant ce que c'est que le ridicule; il stigmatise tout, jusqu'à la victoire. » Puis il fredonne une dernière fois le premier couplet. Une particularité digne de remarque, c'est que l'un des hymnes chantés en Egypte à sa louange, l'avait été par les Arabes sur cet air, auquel, d'ailleurs, une tradition bien connue attribue une origine orientale. L'auteur de V Itinéraire à Jérusalem^ qui a recueilli cette tradition, croit que les soldats] de saint Louis l'ont rapporté d'Afrique, et que l'air de Malbrough est celui d'une complainte composée parles Sarrasins sur leur défaite à la Massoure. D'autres veulent qu'il ait été répandu en Egypte par des voyageurs grecs qui l'avaient apporté d'Europe. Quoi qu'il en soit, il est certain que nos soldats l'ont entendu chanter sur les bords du Nil par les indigènes qui l'exécutent dans le style et avec les inflexions de voix propres à la musique nationale des Orientaux (1). Quant aux paroles burlesques de la chanson française, imitées de l'ancienne chanson du xvi* siècle, intitulée le Convoi du duc de Guise (2}, et mêlées de quelques autres réminiscences de refrains populaires, elles ont été probablement rapportées, dans plusieurs provinces, en 1709, après la bataille de Malplaquet, par quelques soldats de Yillars et de Boufflers. Peut-être y seraient-elles demeurées ensevelies à jamais, si la nourrice du dauphin, fils de Louis XVI, n'avait eu l'idée de les chanter en berçant son royal poupon. La célébrité de la chanson do Malfn-ough prit donc naissance au château de Versailles en 1781; delà elle se répandit dans la capitale, etensuite dans toute la France. Il existe en plusieurs langues, et surtout en allemand, des versions nombreuses de cette chanson. Ainsi, deux guerriers dignes d'être célébrés pour leurs victoires, le maréchal de la Palice et le duc de Marlborough, ne doivent leur renommée populaire qu'à des parodies !

Pendant la Restauration, on défendit non-seulement les chants patriotiques de la première Révo-

(1) Ycijn Manuel génér. de mus. mt/iï., p. 145, noie 1. (2) Voyez plas haut, page dà.

lulion, mais ceux qui avaient vu le jour sous l'Empire. Par contre, l'air do Vive Henri Quatre j qui n'était plus chanté depuis longtemps, — si ce n'est par les émigrés qui Tavaient souvent répété au delà de la frontière avec les couplets du Pauvre Jacques consacrés à célébrer les infortunes de la famille du roi Louis XYI, — eut de nouveau une grande vogue, et fut exécuté par les troupes comme chant national et monarchique. Où peut-on être mieux quau sein de safamille^ et Vive le roi! vive la France! de Persuis, retentissaient aussi de toutes parts, et provoquaient les applaudissements des royalistes. Cependant ce fut sous la Restauration que parut un grand nombre de poèmes en Thonneur de l'exilé de Sainte-Hélène et de ses fidèles compagnons d'armes. Ceux d'Emile Debraux datent de cette époque. Béranger, de son côté, continuait d'écrire, en vers brûlants, l'épopée du grand homme ; enfin les conquêtes du passé, de même que les victoires du présent , trouvaient encore des interprètes animés du désir de rendre hommage à la bravoure française. La guerre d'Espagne, et en général tous les principaux événements des règnes de Louis XVIII et de Charles X, fournirent la matière de nombreuses chansons qui se répandaient quelquefois dans les régiments où elles restaient un certain temps en faveur. Une assez grande quantité de ces poésies de circonstance furent rimées par des gardes du corps.

Des vaudevilles, comme le Soldat laboureur et les Cuisinières, de Dumersan et Brazier, mirent à la mode les couplets écrits dans le style des chansons grivoises de soldat. Le Départ du grenadier : <c Guernadier, que tu m'affliges^ » chanté par Flore au théâtre des Variétés, dans la seconde de ces pièces, eut un succès fou. Les duchesses et les marquises, qui occupaient leurs loisirs à jouer la comédie dans leurs châteaux, voulaient toutes se travestir en cuisinières, et s'arrachaient le rôle de Victoire, à cette seule fin d'avoir l'occasion de chanter la mélancolique élégie du Départ. Le Soldat laboureur fournit le Retour du conscrit^ et d'autres couplets dont la popularité fut très grande et dont le souvenir est resté. Francœur, ce type de la valeur au repos, auquel les auteurs de la pièce avaient su intéresser le public, ne fit pourtant pas oublier Bayard et tous les grands noms de la chevalerie française. Il y eut donc encore, à cette époque, une foule de troubadours qui soupiraient sous les fenêtres des belles, et qui la plupart portaient de brillants uniformes et les épauleltes d'officier.

La Bévolution de 1830 ne réhabilita ni le Ça ira ni la Carmagnole, mais elle remit en faveur la

Marseillaise, le Chant du départ et Veillons au salut de l'empire, qui, peu après les journées

des 27, 28 et 29 juillet, furent défendus encore une fois. Cette révolution fit éclote quelques chants

nationaux de-circonstance, entre autres , les Trois couleurs, le Drapeau tricohre et la Parisienne,

dont la vogue dura plusieurs années. La Parisienne surtout fut très répandue. On savait que les

paroles de cette chanson étaient de Casimir Delavigne, mais on ne pouvait dire de qui en était

la mélodie. Quelques-uns l'attribuèrent par erreur à des compositeurs français qui n'en avaient

écrit que l'accompagnement. Il est parfaitement reconnu aujourd'hui, que cet air est celui d'une

vieille chanson de soldat très populaire dans le nord de l'Allemagne, et fréquemment chantée

de 1813 à 1815 dans la légion anglo-allemande et dans Tarmée du Hanovre. Si Ton veut bien se

donner la peine d'ouvrir le recueil des chants populaires de l'Allemagne, publié par Kretzschmer et

Zuccalmaglio (1)> on y trouvera, page 144, sous le n^" 80, toute la musique de la Parisienne. Au

lieu du refrain :

En avant, marchons, Contre leurs canons, A travers le fer, le feu des bataillons, etc.

(l) Kretzschmer et ZaccalmagUo, Deutsche VolksUeder mit ihren original Weisen, Berlin, 1838, in-8*.

le texte allemand porte :

Capitan, Lieutnant,

Fâbndrich, Sergeant, Nimm das Mâdel, nimm das Mâdel, nimm das Mâdel bei der Hand,

ce qui signifie littéralement : « Capitaine, lieutenant, porte-drapeau, sergent, prends la jeune fille par la main, etc. »

On présume que celte chanson allemande de soldat fut composée, en 1757, à Toccasion du siège de Harbourg. Toujours est-il qu'à celte époque, elle était très populaire en Westphalie et en Poméranie. Dans l'embarras où Ion était de trouver sur-le-champ une mélodie qui pût s'adapter au texte de la Parisienne et contribuer à le répandre dans les masses, on eut l'idée assez peu patriotique, j'en conviens, de s'arrêter à celui-là. Toutefois cet emprunt n'est point le fait d'un Français. Il me serait facile de dire comment il eut lieu, car je possède sur ce sujet des détails écrits de la main même de la personne qui en est l'auteur; mais je pense qu'il est superflu de irai ter ici plus amplement cette question.

Les années de paix qui suivirent la révolution de Juillet laissèrent reposer la muse guerrière. Tenons compte cependant d'un élan martial qui nous a valu, en réponse à des vers agressifs de l'Allemand Becker : Sie sollen ihn ntcht haben^ quelques poèmes d'un style fier et d'une donnée toute patriotique, dont le plus remarquable est celui d'Alfred de Musset, publié par la Revue des Deux- Mondes. C'est aussi à peu près vers la même époque que le beau chœur national tiré de l'opéra de Charles V/, l'un des chefs-d'œuvre d'Halévy, dont Casimir Delavigne a écrit les paroles, eut dans toute la France un retentissement prodigieux.

La guerre d'Algérie n'a produit que des chants familiers de soldats, consacrés la plupart à célébrer les exploits journaliers de nos troupes. Comme on l'imagine sans peine, la figure si pittoresque d'Âbd-el-Kader monté sur son chameau ^'y reproduit, à chaque instant, crayonnée et illustrée, de Ta façon la plus drolatique, par nos loustics africains. Nous possédons un échantillon curieux de leur humour dans une chanson improvisée sur une sonnerie en l'honneur du grand maréchal, qui dirigea les principales opérations de cette guerre. Elle est connue de toute l'armée d'Algérie, sous le titré de la Casquette du père Bugeaud. Voici l'origine de cette facétieuse improvisation. Lors de ses expéditions à travers les tribus arabes, le maréchal Bugeaud que, dans leur affection, les soldats désignaient entre eux sous le nom de père Bugeaudy avait fait confectionner une énorme casquette à deux larges visières destinées à le préserver des ardeurs du solejl. Celte casquette , devenue en quelque sorte un signe de ralliement, lui servait dans toutes ses campagnes. Une nuit,, les réguliers de l'émir, trompant la vigilance de nos zouaves embusqués, approchèrent du camp des Français, et signalèrent leur présence par une décharge meurtrière. « Le feu fut un moment si vif, dit le Gdèle narrateur de ce curieux épisode, que nos soldats surpris hésitaient à se relever ; il fallut que les officiers leur en donnassent l'exemple. Le maréchal Bugeaud était arrivé des premiers; deux hommes, qu'il avait saisis de sa vigoureuse main tombent frappés à mort. Bientôt, cependant, l'ordre se rétablit; les zouaves s'élancent et repoussent l'ennemi. Le combat achevé, le maréchal s'aperçut, à la lueur des feux du bivouac, que tout le monde souriait en le regardant : il porte la main à sa tête, et reconnaît qu'il était coiffé comme le roi d'Yvetot de Béranger. 11 demande aussitôt sa casquette, et mille voix de répéter : La casquette, la casquette du maréchal !0v y celle casquette, un peu originale, excitait depuis longtemps l'attention des soldats. Le lendemain, quand les clairons sonnèrent la marche, le bataillon des zouaves les accompagna, chantant en chœur (c'est le couplet que j'ai déjà citéj :

As-iu vu As-tu vu

La casquette La casquette

La casquette ? Du père Bugeaud (1 ) ?

{i) Dans la suite, d*autres couplets furent ajoutés à celai-d par des soldats de Tannée d'Afrique.

Depais ce temps, la fanfare de la marche ne s'appela plus que la Casquette , et le maréchal, qui racontait volontiers cette anecdote, disait souvent au clairon de piquet : « Sonne la Casquette (1). »

I/armée d'Afrique adopta cette chanson ; elle ne Ta pas encore oubliée* Les soldats la chantaient quand une colonne se mettait en marche pour une expédition, et c'était aux mêmes accents qu'ils célébraient la victoire, quand la colonne revenait triomphante. Parmi les airs mililaires répétés dans nos régiment! de TAlgérie figuraient aussi plusieurs de nos anciens chants nationaux. La Marseillaise et d'autres hymnes patriotiques de la même époque, bien qu'ils eussent été défendus de nouveau dans la mère patrie où la voix de Témeute avait encore une fois essayé d'en ternir Téclat, pouvaient impunément, au milieu de nos troupes uniquement préoccupées de soumettre les rebelles, lancer dans les airs leurs notes belliqueuses. Là, comme au passage du mont Saint- Bernard, la Marseillaise était Taiguillon du courage; elle fournissait aux généraux un sûr moyen d'aplanir les obstacles. Le maréchal Bugeaud l'affectionnait particulièrement. Un jour qu il se trouvait dans une position critique, débordé par les Kabyles, et voyant ses troupes fléchir : « La Marseillaise ! » cria-t-il à son aide de camp. L'ordre transmis, le refrain patriotique se fit entendre ; il ranima Tardeur du soldat et décida de la victoire. Cependant, on assure que le maréchal ne prodiguait pas cet air, qu'il le tenait en réserve pour les grandes occasions, et qu'il l'appelait dans le langage pittoresque qui lui était propre, « Y Hymne de derrière tes fagots (2) I »

La révolution de Février 1848 vint donner une célébrité inattendue à des strophes que le public avait entendu chanter, en 1847, au Théâtre- Historique, dans un drame de MM. Dumas et Maquet, intitulé les Girondins. Les paroles de ces strophes avaient été mises en musique par M. A. Yarney, attaché en qualité de chef d'orchestre à ce théâtre. Les auteurs s'y étaient inspirés du fameux Chant de Roland^ de Rouget de Liste : « Où vont tous ces peuples épar^; » ils en avaient même pris le refrain, en y introduisant une légère variante :

Mourir pour la patrie, C'est le sort le plus beau, le plus digne d*en?ie.

Facile à chanter et facile à retenir^ le Chœur des Girondins fut très goûté du peuple. 11 eut un succès général, quand la révolution éclata. Gomme chant insurrectionnel, il se rattache aux souvenirs de cette époque, et peut-être, à ce titre, restera-t-il dans l'histoire. Les autres productions du même genre, dont les circonstances politiques déterminèrent l'apparition dans l'espace environ de deux années, ne réussirent pas aussi bien à capter les sympathies de la foule : ou elles restèrent ignorées complètement, ou elles n'eurent qu'un retentissement passager. On ne peut, lors même qu'elles en portent le titre, les considérer comme de vrais chants militaires. Parles idées qu'elles expriment, par la nature des passions qu'elles cherchent à exciter, on voit trop bien que ce sont des chants révolutionnaires composés pour le peuple armé, pour les soldats des barricades.

La Marseillaise domina encore une fois ces cris confus de guerre civile ; elle fut chantée alter* nalivement avec le Chœur des Girondins. Bientôt entonnée par nos troupes sur les vaisseaux qui faisaient voile pour Constantinople, elle inaugura glorieusement une nouvelle ère de combats.

(1) Les Zouaves^ par M. V. de Mars {Revue des Deux-Mondes lorsque le commandant Duvivier accouil, pour les dégager, avec du 15 mars 1855). le 2' bataillon de zouaves. Les indigènes incorporés dans ce bataillon poussent leur cri de guerre ; les volontaires de la Charte,

(2) Les troupes formant Tarrière-garde de Tarmée envoyée à enrôlés avec eux, entonnent la Marseillaise, et tous ensemble Médeah, en 1831, sous le commandement du général Berthezène, tombent sur les Kabyles, dont ils arrêtent sur-le-champ la avaient été attaquées avec fureur comme elles descendaient le col poursuite. (Voyez les Zouaves, par M. V. de Mars, Revue des de Mouzaîa; elles allaient succomber sous les coups de Tennemi, Deux-Mondes , loc. cit.)

Ici se présente un fait d'une nature exceptionnelle et qui donne lieu d*attrîbuer une extrême importance au rôle des chants nationaux , car il est lui-môme , en quelque sorte, la consécration d'un grand fait historique. Chacun se rappelle, sans doute, qu'au moment du départ des flottes alliées, il y eut sur les mers entre les deux nations, au bruit des vagues battant le flanc des navires, un échange solennel de refrains patriotiques. Quand les Français avaient dît la Marseillaise ou le chant plus doux de la reine Hortense : Partant pour la Syrie, les Anglais leur répondaient en répétant aussitôt les mômes accents ; les Français, à leur tour, entonnaient le God save tlie Queen et le Rule Britannia que les Anglais avaient aussi chantés. Assurément, les historiens n'omettront pas de signaler cette particularité remarquable de la Marseillaise et du God save the Queen môlant leurs accords au début de la guerre d'Orient. Il est à présumer que leur attention se portera également sur une décision ministérielle, datée du mois de mai 1854, laquelle prescrit l'admission des airs nationaux anglais au répertoire des musiques de nos armées.

La grande expédition militaire, qui, dans ces derniers temps, est venue raviver les aspirations héroïques de la nation française, ne pouvait manquer d'être célébrée dans le langage pittoresque des camps. Les soldats, prêts à s'embarquer pour la Crimée , exprimaient leur ardeur belliqueuse non-seulement par des cris de joie et des transports d'enthousiasme, mais encore par des couplets qu'ils improvisaient en faisant leurs adieux au pays. Des fragn^enls de ces poésies de circonstance ont été recueillis ; entre autres, quelques vers d'une facétie d'un matelot français contre les Cosaques. L'auteur y conclut à la façon des soldats du xvr siècle, c'est-à-dire en prenant la parole pour faire savoir à l'auditeur qui il est :

L'aotcur de cette chanson,

Cher ami, que tu le saches,

Est un marin très luron,

Mais cependant sans moustaches, etc.

Du reste, les habitudes du troupier français, en matière de poésie, sont encore telles aujourd'hui qu'elles étaient il y a deux ou trois cents ans. Sans prendre la peine de consulter Horace ou Boileau, sans daigner ouvrir le Dictionnaire de Richelet ni môme celui de l'Académie, il accouple chaque jour de plaisantes rimes ou de simples assonances sur tout ce qui lui vient à l'esprit. Cela ne serait pas très malin, s'il n'était très malin lui-même. Quand il est en veine d'improvisation, il ne connaît pas d'obstacle. Une difficulté se présente- t-elle, il se tire immédiatement d'affaire au moyen de quelque suppression ou de quelque addition de syllabes, ce qui suffit presque toujours pour le mettre en règle avec la mesure, sinon avec le code du beau langage. Quoi qu'il en soit, son style, en général, a du relief, de l'énergie, de l'originalité et le brio, le ronflant des ra et des fia du tambour. Au surplus, il est bon de remarquer que ce sont précisément les batteries et les sonneries qui font l'éducation musicale de son oreille, qui lui inculquent, supposé qu'il ne l'eût point naturellement, le sentiment du rhythme, et qui, dans ses vers comme dans sa marche, l'accoutument à emboîter le pas. L'entrée en campagne, les voyages lointains, les changements de garnison, les batailles, les victoires et beaucoup d'autres circonstances de la vie militaire, sont des occasions que laisse rarement échapper sa muse enjouée et féconde. Il n'est pas jusqu'aux occupations les plus monotones, jusqu'aux corvées les plus insipides, qu'il n'ait le talent d'égayer par mille propos facétieux tournés en forme de couplets. C'est ainsi que les cavaliers, en se préparant à la revue probable du dimanche, ont imaginé une interminable chanson dans laquelle ils énumèrent complaisamment les moindres détails de leur fatigante besogne : pansage des chevaux, blanchissage des buffleteries, nettoyage des gibernes, etc.

C'est aojourd'hai samedi.

Pansage de Saint-Denis, Astiquage ettripolî, Re?ue des effets sur les lits.

De telles plaisanteries, rimées à peu près comme on rime sur les bancs de irécole, quelque insigniQantes quelles soient pour d'autres, ont cela de bon, qu'elles soutiennent, qu'elles fortifient le moral du soldat. La raison en est qu'elles les tiennent en joie y comme les philosophes du bon vieux temps n'auraientpas manqué de le dire. Se tenir en joie en fece du péril et de la mort, c'est là le propre du vrai courage, et c'est peut-être là exclusivement le privilège des Français. Combien notre brave armée n'ena-t-elle pas donné de preuves sous les murs de Sébastopol ! Depuis le commencement de ce siège mémorable, nos troupes, en se livrant aux plus rudes travaux, n'ont cessé de faire entendre des accents joyeux. Le projectile meurtrier tombé dans les tranchées au milieu d'un groupe de travailleurs n'a pas toujours suffi pour interrompre les chants. Plus d'une fois son arrivée intempestive a été saluée par mille brocards soldatesques. 11 n'y a vraiment que la main glacée de la mort qui puisse étouffer sur les lèvres de nos soldats leur sourire héroïque et leurs mâles refrains.

La muse des camps ne produit pas seulement, en manière de chansons de geste^ des récits épiques

fort plaisants; elle enfante aussi, et l'on pourrait même à cet égard lui reprocher d'être beaucoup

trop féconde, des vers grivois remplis d'équivoques et de gravelures où le troupier en belle humeur

célèbre ses faciles amours et ses exploits bachiques. La plupart de ces chants ne sont guère de nature

à élever l'âme du soldat; ib tendent, au contraire, à l'abaisser, à l'avilir. On se prend à regretter

que les progrès de la civilisation ne donnent pas lieu de constater à ce point de vue une notable

différence entre le style de nos loustics de caserne et celui des soldats des xv* et xvi* siècles. Les

inspirations puisées au cabaret, et préconisant les plus grossières jouissances matérielles, n'auront

jamais que de fôcheux résultats. Il en est aussi qui, sans être précisément nuisibles à la dignité du

soldat, ont pourtant leur danger. Ce sont celles qui sont un écho des passions et des orages politiques

qui agitent les masses. Ce sont celles encore où les soldats de tel régiment, de telle arme, font peu

modestement leur apologie, en cherchant à humilier les soldats des autres corps. Telle est, par

exemple , une chanson assez triviale , imaginée , dit-on , par les hussards, et qui contient les vers

suivants :

Le hussard en campagne,

Le hussard Mange les ailes de pigeon.

Et laisse les os au dragon.

Le hussard ! le hussard 1 le hussard !

Combien de fois ces vanteries déplacées , ces mauvaises gasconnades de soldats, n'ont-elles pas occasionné entre les meilleurs régiments des rixes sanglantes ou tout au moins des haines sourdes aussi préjudiciables au maintien de la discipline qu'à la force et à la dignité de l'armée !

On ne songe pas plus aujourd'hui qu'on ne faisait naguère à recueillir les poésies fugitives du havresac et de la giberne. Il est vrai que lesévénements contemporains étant consignés,commen tés et éclaircîs dans une foule d'ouvrages où les détails les plus minutieux abondent, de tels documents n'auraient pas à beaucoup près pour l'histoire de notre époque le prix qu'ils semblent devoir offrir pour celle des temps où les monuments authentiques sont rares ou pleins de lacunes. Cependant tous ceux qui se vouent à l'étude des mœurs et de la littérature populaires feraient peut-être bien de ne les point dédaigner entièrement, car souvent on y voit briller, sous la rudesse du langage et les formes incorrectes de la diction, les heureuses qualités du naturel français. Il y en a, d'ailleurs^ qui sont passa*

blement tournées et piquantes sans être grossières. N'oublions pas, non plus, que cette espèce de poésie, quelque inculte qu'elle nous paraisse , nous a donné, dans le genre comique et burlesque, des œuvres consacrées par une popularité en quelque sorte universelle : la complainte de M. do Marlborough, peut-être aussi celle de M. de la Palisse, et même, ce qu'on ignore généralement, la fameuse chanson de Cadet Rousselle. Cette dernière, en effet /passe pour avoir été rapportée du Brabant, en 1792, par nos soldats qui la parodièrent sur une chanson qu'ils avaient entendu chanter, dans ce pays, en l'honneur de Jean de Nivelle. On s'apercevra aisément qu'il y a plus d'un point de ressemblance entre la donnée gouailleuse de Cadet Rousselle et celle du Franc archer^ dont on a lu le texte dans cet Essai.

Les chansons de troupier les plus amusantes, les plus drolatiques, acquièrent souvent une certaine célébrité dans les régiments, témoin la fameuse Casquette du père Bugeaud. Tous nos officiers pourraient en citer quelques-unes, dont ils se sont particulièrement divertis, et qu'ils ont quelquefois pris la peine de transcrire, ne fût-ce que pour les conserver à titre de Curiosa dans leurs papiers. Eux-mêmes, d'ailleurs, ou du moins les plus instruits d'entre eux, ne dédaignent pas quelquefois d'en tracer de fort plaisantes, et l'on en voit aussi qui cultivent, d'une manière plus sérieuse, le genre de la romance et celui de la chanson.

Outre les chants composés par elles, nos troupes connaissent une multitude de refrains qui ne leur ont pas été spécialement destinés, mais qu'elles adoptent et répètent avec le peuple. Ainsi, les vieux airs traditionnels, les vaudevilles de circonstance, les romances et chansonnettes en vogue, sont appelés à varier leur répertoire. Voilà comment, depuis un certain nombre d'années, les voix de soldats les plus mâles, les plus énergiques, ont fait retentir les vastes salles des casernes de certains airs très connus, mais qui, à coup sûr, n'eussent point exigé un tel déploiement de sonorité martiale, comme par exemple : ma tendre musette^ Que ne suis-je la fougère^ Au clair de la /une, Il pleut bergère^ Fleuve du Tage^ Femme sensible, Dormez, mes chères amours^ Rendez-moi mon léger bateau^ rAndalouse, Jeune fille aux yeux noirsj A la grâce de Dieu, Ma Normandie, le Soleil de ma Bretagne, et une infinité d'autres qu'il serait trop long de citer.

Le troupier qui, après plusieurs années de service, se trouve avoir logé dans sa mémoire une notable quantité de ces refrains, et qui, au besoin, saurait fabriquer lui-même quelques couplets, est celui que l'on désigne à l'armée sous le nom de troubadour. A la chambrée , au corps de garde, dans les campements, au bivouac et pendant les marches de longue durée, le troubadour est fêté, recherché par ses nombreux camarades. Tantôt il leur fait quelque récit dans le goût de l'interminable histoire de la Ramée, tantôt il leur chante les vieux refrains du pays. Souvent la chanson est un air rapporté du village, comme celuiqui inspira, aux auteurs de la pièce des Cumnfère^, la romance si connue : Guernadier, que tu m'affliges , et qu'une jeune paysanne leur chanta dans les termes suivants :

Ah ! dis-moi, militaire de guerre,

As-tu ton saque bien garni?

Tiens, voilà quatre chemises

Qu'ils. sont faites de ma main,

Et une bourse bien garnise (1)

Pour boire dans ton chemin.

(1) Cette rime en ise, un peu forcée, comme on lé voit, nous La première qu'il salua,

rappelle le début d'une longue chanson qu'un écrivain entendit C'est la belle marquise.

chanter un jour à un pâtre de la Sologne, et dont Toici le premier . Beaucoup de chansons populaires, répandues dans nos provin-

couplet : ces, et qu'on a, en général, négligé de recueillir ou dédaigné d'im-

C'est le roi entrant dans Parise, primer, offrent comme des traces de légendes épiques, de chants

Salua toutes les dames; guerriers et chevaleresques. 11 y est souvent fait mention de capi-

D'autres fois le troubadour redit les éloquentes inspirations des poètes aimés du peuple et surlout celles de Béranger, Ces airs, qui rappellent en tous lieux la patrie avec les souvenirs émouvants qui s'y rattachent, ont une grande yertu pour adoucir les tourments de Tabsence. Les malheureux que le sort condamne à faire un long séjour sur une terre étrangère, notamment les captif^, y puisent de douces consolations ; mille récits Tattestent, et ce sont des récits de soldats. Un simple carabinier au 8* de chasseurs de Vincennes^ Bernard, demeuré prisonnier d'Abd-el-Kader pendant plus de cinq ans, raconte, dans une relation très curieuse de ses aventures, comment il avait trouvé le moyen de se procurer, avec ceux de ses frères d'armes qui partageaient son sort, quelques heures de soulagement et de distraction.

c< Le jour, dit-il, quand on nous laissait libres, nous nous livrions à une foule de jeux que nous inventions pour abréger les ennuis de notre captivité ; nos officiers nous aidaient. Mais le soir, sous nos mauvais gourbis d al£a que nous avons dû construire pour ne pas coucher sous le ciel, nous disions

des chansons du pays, des chansons de soldats L'un de nous, loustic quand même, et doué d'une

jolievoix,nouschantaitqueIquefois les Hirondelles de Béranger; et je ne sais commentça se faisait, mais nous pleurions tous, le chanteur y compris, et il n'a jamais pu achever sa chanson. .. » Les larmes, en pareil cas, soulagent l'âmeoppressée, l'empêchent d'étouffer sous le poids de sa douleur, et la plongent dans une rêverie douce et mélancolique qui fait un moment diversion au sentiment poignant de la réalité. M. P. de Castellane, dans ses Souvenirs de la vie militaire en Afrique, souvenirs qui sont en même temps ceux de sa propre vie, nous fournit un exemple encore plus récent de la vertu de ces concerts improvises. Venant aussi à parler de certains divertissements imaginés par les soldats, il écrit ce qui suit : <x D'autres fois , un loustic répétait les pantomimes de la foire , ou bien tous écoulaient les chœurs de chanteurs que l'on avait organisés dans la légion sous ladirectiond 'un ancien musicien. Ils exécutaient en partie des morceaux d'opéras, de vieux chants religieux, des Lieder allemands, et peut-être jamais musique ne m'a fait plus grand plaisir. On évitait ainsi la nostalgie, mal épouvantable qui décime les régiments lorsqu'une fois il s'empare d'une troupe. L'été, la chose était facile, le climat venait en aide; mais l'hiver, lorsque, durant des mois entiers, la pluie tombe sans interruption , sans répit, il fallait inventer mille ruses,.et surtout on changeait la garnison plus souvent (1). » Il résulte de ce passage qu'au lieu d'engendrer une tristesse propre à favoriser le développement de la nostalgie, l'usage du chantest un puissant préservatif contre cette affection si dangereuse et si souvent mortelle. Un seul fait a pu donner lieu de mettre en doute ce bienfaisant résultat, c'est l'impression singulière que faisait autrefois sur les Suisses un de leurs airs nationaux connu sous le nom de ranz des vaches (Kuhreigen). Selon Rousseau, il fut un temp^ où il était sévèrement défendu de jouer cet air dans les corps de troupes composés d'hommes de cette nation, parce que ces appels rustiques

laines, voire de tambours et de simples matelots qui recher- est Ifi Marguerite? Ho gai! ho gai! lio gai! » de La tour

chent en mariage d'opulentes châtelaines, et jusqu'à des filles de prends garde : « La tour prends garde, de te laisser abattre, »

roL Je citerai, entre autres, une ballade du Bourbonnais intitulée : du Chevalier du roi : « Qu'est-^e qui passe ici si tard, compa-

La jeune fille de la garde. Elle commence ainsi : gnons de la Marjolaine? » et de quelques autres, ne se doutent

pas toujours qu'ils fredonnent des refrains plus âgés qu'eux de

Au château de la Garde, plusieurs siècles. Et cependant, à en juger par leur coupe origi-

y a trois es es ^^^^1^ ^j. j^^ fQ^mes étranges de leur versification, par le carac-

II y en a une plus belle que le jour, . .* j i ^. J. i i \ a .i

MA. . • •» • ^^re antique de leur mélodie, par leurs paroles mêmes, dont le Uate-toi, capicainet .» *, .

Le duc va réocuser ^ ^^^ ^^*" échappe, et auxquelles se mêlent des souvenirs et

des noms historiques, ces rondes enfantines sont bien certaine-

Après toutes les altérations que le temps leur a fait subir, nous ment des débris de chants traditionnels qui, peut-être, autrefois

retrouvons aujourd'hui quelques-unes de ces vieilles ballades mi- étaient connus et chantés dans nos armées, litaiires au nombre des chants de Tenfance. Ainsi les vieillards, (1) Souvenirs de la vie militaire en Afrique, par M. P. de

qui, d'une voix tremblante, accompagnent les jeux de leurs petits- Castellane : Le Khamis des Beni-Ouragh (Revue des Deux-Mondes

enfants en répétant les rimes si connues de la Marguerite : « Où du i" novembre 1851, t. XII, 3* livr., p. kki^ et sniv,).

de la montagne faisaient fondre en larmes y déserter ou mourir ceux qui les entendaient. Toutefois l'impression dont parle Rousseau semble avoir été purement accidentelle; elle tenait vraisemblablement à des causes particulières qu'il eût fallu rechercher. D'ailleurs, elle cessa d'avoir lieu dans la suite; Rousseau lui-même déclare que, de son temps ^ le ranz des vaches, bien qu'il n'eût subi aucune altération^ n'exerçait plus sur les Suisses ce prestige mystérieux. La raison qu'il en donne est au moins singulière : c'est, dit-il, que les Suisses avaient perdu le goût de leur première simplicité. Toujours est-il qu'on ne saurait tirer de ce fait isolé des arguments valables contre l'opinion, à bon droit si généralement accréditée^ que les refrains nationaux sont extrêmement efficaces pour soutenir le moral des troupes éloignées du pays natal.

Dans le passage tiré des Souvenirs de la vie militaire en Afrique, que je viens de reproduire , il est question, non pas de simples chansons, mais de morceaux d'opéras, de vieux chants religieux, des Lieder allemands exécutés comme morceaux d'ensemble par les chœurs de chanteurs organisés depuis quelques années dans nos régiments ; jusqu'à présent, rien de semblable n'avait frappé notre attention. Il s'agit, en effet, d'une innovation, et cette innovation marque une phase toute récente de l'histoire des chants militaires chez les Français.

Comme on a pu le remarquer, la musique, dans cette histoire, n'a tenu jusqu'à présent qu'une très petite place ; son rôle a été secondaire et subordonné à celui des paroles. Quelques hymnes patriotiques ont seuls accusé de temps en temps des tendances à Témancipation artistique de la partie chantée. Quelquefois les mélodies de ces hymnes ont été écrites après coupa trois voix. Gossec, Jadin et quelques autres ont arrangé de la sorte un assez grand nombre d'airs civiques de la première révolution. Les chants nationaux do Rouget de Lisle, sans en excepter la Marseillaise y ont des refrains en chœur à deux et à trois parties. 11 ne f^ul pas croire que le peuple en ait tenu compte : l'air exécuté purement et simplement à l'unisson lui suffisait; d'ailleurs, il n'aurait point su le chanter autrement, l'harmonie vocale lui était étrangère. Or, le soldat, pendant longtemps, ne sut chanter qu'à la manière du peuple , c'est-à-dire à l'unisson , et rien de ce qu'il chantait n'était compris dans la musique militaire proprement dite. Les Allemands, les premiers, enrichirent celle-ci d'une partie vocale extrêmement importante , et ce perfectionnement portait déjà ses fruits depuis plusieurs années, quand les Français, à leur tour, s'occupèrent d'ajouter aux éléments de l'exécution instrumentale, les seuls admis jusque-là dans leur système de musique militaire, la nouvelle et précieuse ressource dont je parle.

Deux événements importants hâtèrent ce progrès : l'un fut la réforme opérée dans l'organisation de nos musiques régimentaires, réforme qui ouvrit la voie aux améliorations de tout genre et que les belles découvertes de Sax dans le domaine de l'art instrumental avaient naturellement motivées ; l'autre fut l'adoption, dans l'enseignement public^ de la méthode de J.-R. Wilhem, dite de VOrpliéon, d'où la vulgarisation du chant choral dans le peuple et dans l'armée.

Les dispositions relatives à l'établissement des écoles de chant régimentaires doivent être placées sous les dates des 31 décembre 1841 et 31 mai 1843. Elles ont été confirmées depuis cette époque par de nombreuses notes ministérielles dans lesquelles l'autorité militaire se montre jalouse au dernier point d'étendre l'application de cette utile mesure. La commission, nommée à Paris en 1845 pour réorganiser les musiques de l'armée , commission dont j'eus l'honneur de faire partie comme secrétaire rapporteur, s'occupa aussi de cette insliluiion; elle en reconnut et en proclama les avantages. Dans mon Manuel général de musique militaire, publié à peu près vers la même époque, et ^contenant , entre autres documents historiques , un résumé des travaux de cette commission, j'entrai dans des considérations assez développées sur la nécessité d'écrire pour l'armée française des chants spéciaux tout à fait dignes d'elle au double point de vue de la musique et des paroles. Je disais, par

exemple, qu'il fallait cesser d'offrir aux soldats ces gravelures ou ces niaiseries que plusieurs écrivains modernes calquent sur les pièces de vers erotiques et bachiques des xvii* et xviii* siècles, et je démontrais l'utilité d'opposer à ces chansons plates ou immorales de petits poëmes récréatifs sur les diverses circonstances de la vie du soldat; enfin j'exprimais le désir de voir paraître en France des recueils de chants militaires comme ceux que l'on possède en Allemagne. Tout cela devait amener un résultat ; mais ce résultat s'est fait attendre. Bien que les progrès de nos soldats dans l'étude du chant choral leur permettent aujourd'hui d'exécuter un grand nombre de morceaux à plusieurs parties d'une certaine difficulté» rien d'important n'a été composé exprès pour eux; ce qu'ils ont chanté jusqu'ici provient, en général, des répertoires des sociétés orphéoniques et d'autres sociétés chorales fondées tant à Paris qu'en province : ce sont des airs, des chœurs, des marches d'opéras et des morceaux de fantaisie écrits par des compositeurs français ou allemands. Les Orphéons de l'armée ne possèdent donc point des recueils spéciaux de chants militaires, car on ne peut envisager comme tels deux ou trois collections de petits morceaux faciles à l'usage des écoles régimentaires , dont les paroles et la musique , d'un goût détestable, ne le cèdent point en trivialité aux airs de cabaret et aux chansons de rue.

C'est dans l'espoir de combler en partie la lacune que j'avais eu moi-même l'occasion de signaler que j'ai composé, pour l'usage spécial de chaque arme, les chœurs militaires qui font suite à cet Essai. D'autres sans doute viendront après moi dans la lice où j'entre le premier, et compléteront une tâche que je n'ai pu embrasser tout entière. Il y a donc tout lieu d'espérer que notre armée possédera sous peu de nombreux recueils où nos soldats puiseront, avec les jouissances si pures que procure la musique d'ensemble , de bonnes et saines inspirations. Combien , sous la forme élevée et artistique inhérente à l'harmonie vocale, ne seront pas plus chers à leurs cœurs les airs favoris qu'ils répètent avec le peuple , et surtout les refrains nationaux qui les ont tant de fois déjà conduits à la victoire! C'est alors que , sur la rive lointaine , les yeux tournés vers la France, ils éprouveront encore mieux le pouvoir consolateur de ces refrains, et pourront redire avec le poète qui a bien voulu me prêter le secours de son éloquence, et qui a si noblement interprété les sentiments généreux de notre brave armée :

Sous le manteau de guerre, Enfants, marchons joyeux.

Charmez la route austère, Echos des jours heureux.

Chansons de la patrie, Que vos refrains sont doux !

Sur la terre ennemie Au loin consolez- nous.

LES

EHMTS Dl h ABMEE mMCAISB

ou RECUEIL DE lORCEAUX A PLUSIEURS PARTIES

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