‹ Les chants de l'Église latineChapitre 14 sur 78 · PROSES · texte numérisé non relu

PROSES

Anonymes.

Urbs Jérusalem beata. V. xliij

Exultet cœlum. V. ij

Rex gloriose. V. xv

Iste confessor. V. xxv

Christe redemptor omnium (?)

Notker commence la série des proses.

Victimæ paschali.

Odon de Cluny.

(Évêque.)

Fulbert.

En 102?, Güido d’Arezzo.

99G-1031 . Robert. Robert.

(Roi.) O constantia martyrum. Veni, sancteSpiritus

[O invidenda martyrum?] P. 392 Cornélius centurio.

Judæa et Jérusalem.

1027-1072. Pierre Damien.

Paschalis festi gaudium. Godesciialk.

Tristes erant apostoli (?). V. vij

1091-1153. Saint Bernard. Saint Bernard,

Jesu dulcis memoria. V. 85 18 hymnes sur la sainte Vierge.

Anonymes.

1094-1156. Pierre le Vénérable.

Adam de Saint-Victor

Exultet Ecclesia.

Laudes crucis attollaraus.

Jérusalem et Sion iïliæ.

Heri mundus exultavit.

Innocent III.

Thomas pb Celano.

Dies iræ.

Anonymes.

1226-1274. Saint Thomas d’Aquin.

Pange lingua gl. c. m.

Adoro te supplex. V. exix

Sacris solemniis.

Verbum supernum (?).

Thomas d’Aquin.

Lauda Sion.

Jacoponk da Todi. • Stabat Mater.

Pistor.

Dans la liste qui précède on remarque aisément que la période de grande production pour les hymnes s’étend de la seconde moitié du iv e siècle à la fin du vi e , de saint Hilaire au pape saint Grégoire. La liturgie espagnole, dite mosarabique, n'a duré que jusqu'au xi e siècle et a été remplacée par la romaine. La liturgie gallicane, créée par saint Hilaire au iv e siècle, n’a duré que jusqu’au vm e ; la romaine en a également pris la place. A côté de celle-ci une seule liturgie s’est maintenue en Occident, celle de saint Ambroise, conservée par l’Église de Milan, quoique modifiée avec le temps. C’est

RESTITUTION DES CHANTS

pourquoi saint Ambroise fut considéré comme ayant introduit l’usage du chant dans les églises latines ; les auteurs chrétiens disent même à quelle occasion. « Ce fut, selon saint Augustin (Conf., ix, 7), lors de la persécution arienne de l’impératrice Justine en 387, pour charmer les ennuis du peuple réfugié nuit et jour dans l’église. » — « On adopta alors, dit-il, 1 usage de chanter des hymnes et des psaumes à la manière orientale, et cet usage a été maintenu. » Or nous savons que 1 antienne était chantée depuis longtemps à cette époque et nous voyons la période des hymnes commencer en effet avec saint Ambroise; le mot « hymne », employé par saint Augustin, doit donc être pris dans son sens liturgique, et, par les mots psalmi secmdum movem orientalium purtiuvi, il faut entendic le chant agrémenté, qui se pratique aujourd hui même dans les églises grecques et qui est devenu le chant mélismatique des Latins. Ces points étant admis, l’œuvre accomplie par saint Ambroise se précise : il a inauguré, non le chant sacré en général, mais léchant hymnique et le chant fleuri.

Si nous prenons l’histoire des hymnes à son autre extrémité, c’est-à-dire au xii* siècle, nous constatons que, même dans le clergé, la langue latine était en pleine décadence. Non seulement la prosodie était négligée, mais les versicules des hymnes ne reposaient plus que sur deux hases, le nombre des syllabes et la rime ; le premier de ces éléments était à peu près étranger à l’ancienne poésie, le second l’était entièrement; la rime remplaçait le rythme. Leur prédominance lit passer l’hymne à l’état de prose dans le courant du xii* siècle.

On attribue l’invention des proses à un certain Notker, moine musicien de Saint-Gall en Suisse; mais on chantait déjà des séquences avant lui à l’abbaye de Jumiègcs. Élève

du chantre Romanus, envoyé à Charlemagne par le pape Adrien, Notker appliquait des paroles strophiques à des neumesalléluiatiques développés. Cesneumes formaient aux alléluias et aux graduels des suites ou coda, qu’on appelait sequentiœ . Le moine de Saint-Gall composa un Liber sequen tiarum que^yous possédons. Le Victimœ paschali laudes est de lui. Sa manière dura jusqu’au xn e siècle. La prose en couplets, qui a prévalu, paraît avoir été créée à Paris par Adam, religieux de l’abbaye de Saint-Victor, pour la fête de Noël de l’année 1160. C’était la dernière transformation de l'hymne.

Nous ne parlerons pas ici des proses, parce que leurs airs nous ont été généralement transmis avec exactitude et ne comportent aucun travail de restitution. Il ne faut pas oublier que le Micrologium de Guido d’Arezzo paraissait en 1022 et donnait une écriture définitive, propre à conserver les chants sans altération. En outre, sauf deux ou trois exceptions, la musique des proses est d’une simplicité excessive. Elle fut très populaire dans toutes les églises, à cause de sa facilité d’exécution. Elle est faite sans art, sons science musicale. On n’y a tenu compte ni du sens des récits, ni du sentiment qu’ils devraient faire naître. La prose parcourt une suite souvent très longue de couplets, appliquant le même air aux pensées les plus différentes, les plus opposées. Ces airs sont presque toujours à trois temps, vifs et meme joyeux; on y professe une ignorance ou un oubli étonnant de la prosodie et de la langue latine. Et, chose notable, les plus grands scolastiques du moyen âge n’ont pas échappé à ces défauts. Il laut, en somme, considérer le développement musical propre à l’Église latine comme finissant avec les hymnes,

RESTITUTION DES CHANTS

dont les proses ne sont qu’une forme corrompue due aux temps et aux races barbares. Quand les musiciens de l'Église, ayant perdu le sens de ses chants primitifs, ont voulu revenir à une musique civilisée, ils ont fait appel à la musique moderne. Seulement cette musique est pathétique, dramatique, théâtrale; elle se donne pour but d’exprimer les passions et de les communiquer. Au contraire la musique cachée sous le plain-chant tend à calmer les cœurs et à y faire naître la paix.

Vf. — Résume historique .

Si les inductions qui précèdent sont justes, on distinguerait plusieurs courants dans la musique de l'Église latine : le courant juif venu de Jérusalem et qui a donné naissance au chant orthophône ; le courant gréco-latin issu de l’antiquité païenne et représenté par les antiennes et les hymnes; le courant asiatique qui a produit le genre fleuri par la transformation des notes d’agrément en notes de mesure; enfin le courant ou plutôt rinfluence barbare qui, oublieuse de la prosodie, a donné naissance aux proses et aux morceaux analogues. Si Ton excepte ce dernier, de date évidemment postérieure, il est difficile de dire lequel des trois autres a commencé le premier. Cependant, comme nous l’avons vu, beaucoup de graduels, d’introïts, de communions et d’autres morceaux fleuris sont des antiennes, transformées par l’intercalation de mélismes. Par là on est conduit à considérer la classe des chants mélismatiques comme postérieure en date à celle des antiennes, au moins dans son ensemble, et comme conlemporaine de la période d’organisation des offices. Or

cette période ne date guère que de Constantin, attendu qu’avant la conversion et le baptême de ce prince en 324, les chrétiens, à peine tolérés et presque toujours persécutés, ne pouvaient pas déployer la pompe de leurs cérémonies. Les offices, avec leurs chants variés, eurent pour but, non seulement d’honorcr un saint ou de célébrer un fait d’histoire religieuse, mais aussi de satisfaire le goût musical des fidèles et de remplacer pour eux la musique profane des théâtres et des concerts. Les témoignages de saint Augustin et d’autres Pères grecs ou latins ne laissent pas de doute à cet égard. Or, nous le répétons, les offices ne furent pas tous composés au même moment. L’élément de plusieurs d’entre eux exista de bonne heure; ainsi l’office des morts fut certainement un des premiers dont les lignes principales furent tracées, notamment la partie de cet office qui porte le nom de Commémoration. La lête de la Pentecôte et celle de l’Annonciation se célébraient déjà au in e siècle, niais non à l’état complet où sont leurs offices aujourd’hui. La Transfiguration se-fêtait au iv e siècle ; mais son office n’a été complètement organisé qu’au quinzième. Ce sont les siècles qui suivirent immédiatement Constantin, qui virent se développer ou s’établir le plus grand nombre d’offices. C’est aussi la période des hymnes. Il est donc probable que c’est également celle de la musique fleurie, musique pompeuse, qui sent la décadence de l’art et qui finit par se perdre dans la barbarie du moyen Age.

Aces probabilités s’ajoute un fait important, la suppression par Constantin de la loi romaine relative au célibat. Cet acte eut pour conséquence la multiplication des couvents, dont l’usage, apporté en Occident par Athanase d’Alexandrie en 328, se répandit avec rapidité dans toute l’Église latine. Le

RESTITUTION DES CHANTS. î)7

monachisme reconnaissait pour son auteur saint Jean- Baptiste; et de fait les esséniens formaient en Galilée et en Égypte de vraies communautés religieuses. Si, comme l’indique le Trisagion , le chant agrémenté était un chant asiatique et s’il est venu dans les liturgies par le canal des esséniens devenus chrétiens, il est vraisemblable que ce fut aussi la manière de chanter usitée dans les vastes communautés de saint Pacômc, de saint Antoine et des autres cénobites orientaux. Quand ceux-ci instituèrent au iv e siècle des couvents en Occident, il dut arriver à leur chant agrémenté de se transformer en chant mélismatique par la seule influence de la langue et de la prosodie latine.

L’institution des chantres canoniques 4 contribua nécessairement à faire pénétrer cette mode dans les offices publics.. Car ces chantres, formés dans les écoles des monastères, se trouvant seuls en état d’exécuter les airs fleuris, sentirent leur importance et, soutenus par des canons de conciles et par des règlements pontificaux, eurent toute latitude pour prouver au chœur leur virtuosité. Les cérémonies eurent des airs d’autant plus fleuris qu’elles furent d’un degré plus élevé; c’est encore aujourd’hui la doctrine de l’Église en matière de chant. L’abus de la musique théâtrale transformait le chœur des églises en salle de concert. Une première réforme fut tentée par le pape Gélase, de 492 à 496. La seconde et définitive réforme fut accomplie un siècle plus tard par le pape Grégoire I er , qui fut considéré comme l’auteur du plainchant.

Tous ces faits, et d’autres que nous ne pouvons énumérer

(1) L’usage de faire entonner par des chantres fut institué par le concile de Laodicée.

ici, aboutissent à une môme conclusion, c’est que la masse du plain-chant lleuri date des deux siècles qui séparent saint Ambroise de saint Grégoire \

Mais saint Ambroise n’introduisit pas le chant en Occident, comme on l’a conclu quelquefois d’un texte de saint Augustin, étroitement interprété. Depuis l’origine des églises, avant môme que le nom de chrétiens lût adopté, on chantait des antiennes, des cantiques et des vigiles.

L’usage des antiennes est constaté au second siècle par Tertullien (Aduxor. 9); il dit : Sonant inter duos psnlmi et hymni } deux parties exécutent des psaumes et des hymnes. Pline le Jeune (Ep. x., 97), rendant compte de ce que font les chrétiens d’Asie, écrit: Carmen dicere secum invicem, qu’ils chantent des airs entre eux à tour de rôle. Ce témoignage est du commencement du second siècle. —Saint Basile (Ep. 02), un peu avant saint Ambroise, dit que « partagés en deux chœurs, les fidèles chantent alternativement ». Ainsi les chanteurs formaient deux groupes qui se répondaient 1 un à l'autre; c’est du reste le sens du mot antiphona, antienne,qui veut dire voix répondant à une autre voix et qui est le contraire de symphonie, voix chantant ensemble, soit à l’unisson soit autrement. — Lucien, dans son Philopatris, parle des chants alternés des chrétiens à Rome ; il vivait dans la seconde moitié du ii* siècle. — Le môme usage est signalé par saint

* Toutefois on continua d’intercaler des fioritures même dans des airs déjà fleuris. Le manuscrit n° 090 de la Bibliothèque nationale le démontre surabondamment; il suffit de comparer le Libéra que donne le Vespéral de Lecoffre, page lxxx avec celui de l’Office des morts, page 135, publié en 1834 a Versailles. Ce dernier est dailleuis beaucoup plus développé. Le xiv c siècle a vu de nombreuses altérations de ce genre ; les manuscrits du XV e siècle sont les plus mauvais de tous.

RESTITUTION DES CHANTS

Cyprien (De orat. dominé) né en 200 et mort en 258; — par Clément d’Alexandrie, contemporain de Lucien. — Philon dit (de Vit . contemp.) que les esséniens, antérieurement aux chrétiens, célébraient, hommes et femmes, les louanges de Dieu dans des chants alternés, avec des modulations et des gestes. — L’historien Socrate raconte que saint Ignace eut une vision où des anges louaient ensemble la sainte Trinité dans des chants alternés; qu’Ignace vit en cela une indication de la forme que le chant sacré devait revêtir, et qu’il l’établit dans son église d’Antioche. De là, dit-il, l’antienne passa dans toutes les autres églises. Saint Ignace était disciple de saint Pierre et de saint Jean; il était Syrien et devint évêque des chrétiens d’Antioche en 68; or, le texte de Philon prouve que les antiennes étaient usitées chez les Thérapeutes avant l'époque de Jésus, et que par conséquent saint Ignace n’eut pas besoin d’une vision céleste pour en avoir l’idée.

Au témoignage d’Eusèbe, les Thérapeutes, avant les chrétiens, fêtaient aussi les vigiles; il laisse entendre que les chrétiens avaient reçu cet usage des Thérapeutes, en opposition avec la coutume juive. Dans ces fêtes on priait et on chantait en chants alternés.

Il ne reste aucun doute sur l’existence de l’antienne longtemps avant l’époque de saint Ambroise, ni sur l’exécution d’antiennes, non dans des couvents, mais dans les réunions ordinaires des fidèles. Quand on dit que cet usage fut introduit au iv e siècle par saint Basile dans l’Église de Césarée en Cappadoce, cela ne signifie pas que ce Père fut l’inventeur de l’antienne, puisqu’il s’appuyait lui-même sur l’exemple des autres Églises; il ne s’agit là que d’un fait local et isolé. La coutume générale était de chanter des antiennes.

L’antiphonie ne fut pas confinée dans ces chants assez courts qui portent aujourd’hui le nom d’antiennes, et qui précèdent les psaumes. Nous la voyons appliquée à YAgnus Dei , au Sanctus et au Gloria in excelsis . C’est donc simplement le partage du chant entre deux voix ou deux chœurs; l’exemple donné plus haut du Magnificat , tel qu’on le chante à Saint- Waast-la-Hougue, constitue une véritable antiphonie. Mais il est évident que les deux chœurs alternants peuvent chanter soit dans le même mode, soit dans deux modes différents. Dans ce dernier cas l’antiphonie est plus complète. Elle le serait encore davantage, si les voix des deux chœurs étaient à des hauteurs différentes sur l’échelle, par exemple des voix d’hommes pour l’un, des voix de femmes pour l’autre.

Une dernière remarque sur ce sujet. Le mot grec æmçwvoç n’a pas, dans l’antiquité, la signification de chant alterné; le subst. àvTtçom; n’existait pas. Il n’y a dans les auteurs païens aucun texte permettant de supposer que le chant alterné, entendu dans le sens chrétien, fut pratiqué chez les Grecs ni chez les Romains. La forme musicale qui s’en rapprocherait le plus serait celle de la strophe et de l’antistrophe ; mais ces deux mots s’appliquent à un mouvement chorégraphique plutôt qu’à une distribution musicale des voix. Ainsi l’antienne n’est pas d’origine grecque, et, comme les Thérapeutes l’employaient en opposition avec les rites juifs, on est conduit à lui donner la même origine qu’à cette secte égyptienne, analogue aux esséniens de la Galilée. Seulement, quand l’antiphonie passa dans le monde chrétien, les airs partagés entre les deux chœurs ne furent ni asiatiques, ni égyptiens, ni juifs, mais grecs; car nos antiennes sont composées sur des modes grecs, auxquels s’ajoula de très bonne heure notre mode ma-

RESTITUTION DBS CHANTS.

joui. Vraisemblablement, d’après les textes cités, les trois premiers siècles de l’Église ont été la période des antiennes et, si ces airs l’emportent si fort en naturel et en beauté morale sur tout le reste du plain-chant, c’est parce qu’ils ont été composés dans un temps où les bonnes traditions de l’art n’étaient pas encore perdues. L 'Hymne à la Muse , de Dionysios, en est la preuve.

Les chants des premiers siècles chrétiens étaient-ils harmonisés? C’est à peine si l’on peut poser cette question; car il n'y a chez les écrivains aucun texte qui fasse allusion à un emploi de la polyphonie; partout l’antiphonie est un chant alterné, où chaque groupe chantait à l’unisson ; dans Aristote, le chant à l’octave est appelé àvv^wvov.

Mais on fit usage d’instruments de musique. Cela même est donné en précepte parPrudence ( viApol .). L eCkristianus ptvdagogus , 2, 4, deClément d’Alexandrie, autorise cet usage, pourvu qu’on l’observe avec piété. Saint Augustin (ps. 32) proscrit la cithare, comme trop théâtrale, preuve qu’on employait d’autres instruments et la cithare elle-même. Toutefois dans Justin martyr, q. 107, il est dit qu’anciennement les instruments n’étaient pas reçus dans les assemblées des fidèles, parce que les païens en faisaient un usage immodéré dans les théâtres, les banquets et les sacrifices. Mais on admit les orgues, dont la musique est toujours grave.

Le lecteur sera donc bien aise de trouver ici quelques documents sur les anciennes orgues, en remontant vers le passé. Les grands progrès dans la construction des orgues eurent lieu dans la seconde moitié du ix c siècle.

L’orgue de Saint-Nicolas d’Utrecht, relevé par van Os, à la fin du xviP siècle, portait sur son sommier la date de 1120;

102 LES CHANTS DE i/ÉOLISE LATINE.

son clavier allait du fa grave de la voix de liasse au la aigu de soprano, comprenant trois octaves et une tierce.

L’orgue d'Aix-la-Chapelle, construit sous Louis le Débonnaire par un prêtre vénitien nommé Georges, devait être encore plus rudimentaire. Car celui de Winchester, au x* siècle, avait 400 tuyaux, mais 26 soufllcts, et il était alimenté par 70 souffleurs.

L’admission officielle de l’orgue dans les églises date de 660; elle fut confirmée par un décret du pape Vitalien. Il n'est donc pas vrai que le premier orgue paru en Occident ait été l’orgue envoyé en cadeau à Pépin le liref en 757 par Constantin Copronyme. Ce fait prouverait seulement que les orgues existaient alors en Orient et qu’il y avait des facteurs, une véritable industrie.

Fortunat, au milieu du vi* siècle, parle de l’orgue et, dans une lettre au clergé de Paris, le recommande pour accompagner les voix.

Il y a deux orgues figurés sur l’obélisque de Théodose à Constantinople.

Saint Jérôme, à la fin du iv e siècle, parle d’un orgue de Jérusalem, qui avait 12 soufflets et qui s’entendait à 1000 pas (environ 800 mètres).

Une pièce de vers due au poète Optaticn, iv c siècle, figure un orgue. Il y a 26 vers verticaux croissant d’une lettre de 25 à 50, et représentant les tuyaux. Un grand vers entre deux barres horizontales représente la laye sur laquelle les tuyaux sont plantés. Au-dessous, vingt-six petits vers égaux figurent les touches. La pièce de vers donne la description de l’orgue.

Saint Augustin (ps. 56) parle d’un grand « organum

RESTITUTION DES CHANTS

quocl injlatur follibus », orgue alimenté par des soufllcts.

Claudien(Panég. de Tliéod.) parle des doigts du musicien errant sur un clavier et faisant résonner les <r innombrables voix d’une moisson de bronze ».

Le texte le plus explicatif sur ce sujet est certainement celui deTertullien (cle Anima , iv) que nous citons en entier: Specta portentosam Archimedis munijieentiam , organum hydraulicum dico : tôt partes , tôt compagines , tôt itinera vocum, tôt compendia sonorum , tôt commercia modorum, tôt acies libiarum , et una moles erunt omnia ; spiritus ille qui de tormento aquæ anhelat , per partes administrai , substantia solidus, opéra divisas . Tout ce passage est composé de termes techniques, ayant leurs analogues dans la facture des orgues modernes; voici la traduction: «Regarde ce merveilleux présent d’Archimèdc, je veux dire l’orgue hydraulique : tant de pièces, tant d’assemblages, tant de conduits vocaux, tant d’abrégés pour les notes, tant d’accouplements des modes, tant de bataillons de tuyaux, le tout ne faisant qu’une masse ; ce vent qui souffle de la turbine d’eau se distribue dans les parties ; il est un dans sa substance, divisé dans son travail. »

Ce texte dit très clairement à quoi servait l’eau dans l’orgue hydraulique ; c’était une turbine animant une soufllerie. Mais les sons n’étaient produits ni par l’eau ni par la vapeur ; l’eau ne servait ici que de moteur ; la soufflerie était en cuir. Quand on eut perdu l’art de construire ces turbines, on les remplaça par des hommes.

L’orgue hydraulique servait dans les théâtres, dans les palais. Martianus Capella dit qu’il y en avait dans le monde entier. Tertullien, dans le texte ci-dessus, en attribue l’inven-

104 IiES CHANTS DE L'ÉGLISE LATINE.

tion à Archimède ; d’autres, à Ctésibios d’Alexandrie, qui vivait vers l’année 120 avant Jésus-Christ. Il est certain qu’il y en avait au temps des Ptolémées.

Les chrétiens l’employèrent de bonne heure pour accompagner leurs chants ; toutefois, comme ces instruments étaient à poste fixe et exigeaient toute une machinerie, il n’est pas croyable qu’ils aient pu exister dans les lieux ou s assemblaient les chrétiens de langue latine, avant la reconnaissance de leur religion par Constantin. C’est pourquoi, les antiennes, pendant les trois premiers siècles,n’ont pu être accompagnées que par des instruments portatifs. Il n’en fut plus de même après la conversion de Constantin ; l’hydraule, puis l'orgue à souffleurs, purent être installés dans les églises et contribuer pour une notable part au succès et au développement de la musique mélismatique. C’est pourquoi, nous avons lieu de penser que, dans les graduels et autres pièces fleuries, les neumes étaient exécutés, non par les voix, mais par des instruments ou plutôt parles orgues.

Quoique les anciens n’aient peut-être pas connu l’harmonie, ou du moins ne l’aient pas pratiquée, ce n est pas une raison pour que les chrétiens d’aujourdhui ne 1 appliquent pas au plain-chant, eux qui possèdent dans les orgues l’orchestre religieux par excellence. Cela vaudrait mieux que de laisser la musique profane envahir, comme elle le fait, les églises, où elle remplace la pensée sainte par la passion. Il faudrait seulement que les organistes, rejetant le fatras des tons du plain-chant, composassent leurs harmonies dans les vrais modes antiques où les chants de l’Église furent conçus.

Mais je ne dois pas appuyer sur ce vœu que tout homme

RESTITUTION DES CIIASTS. 105

de goût peut se permettre ; je me contente de faire remarquer qu’avec nos moyens d’exécution et la méthode naturelle qui vient d’ètrc exposée, on a tout ce qu’il faut pour rentrer dans les traditions du grand art sacré et lui rendre, quand on voudra, la vie.

Page 1