II. —Restitution des antiennes
Le plain-chant vrai comprend, comme nous l’avons dit, les antiennes , les introït, les graduels, les alléluia, les offertoires, les communions, les répons, les traits; à celte liste il
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faut ajouter certains chants spéciaux, tels que des gloria, des kyrie, des agnus et certains cantiques, quelquefois désignés sous le nom d’antiennes, mais qui ne sont pas des antiennes ; tels sont par exemple Vlnviolata, X Alma Redemptoris, Y Ave verum. Tout cet ensemble forme un corps de musique très considérable et renferme plusieurs milliers de morceaux. Le groupe des antiennes est de beaucoup le plus nombreux: tandis que dans chaque office il n’y a qu’un graduel, un offertoire, une communion, on trouve 5 antiennes aux I r ” Vêpres et une à Magnificat, 5 aux II es Vêpres et une à Magnificat, en outre une antienne à chaque complies ; cela fait 14 antiennes pour un office. C’est, en moyenne, un groupe de 14 antiennes contre un groupe de 8 ou 10 autres chants. Rappelons-nous que les psalmodies ne sont pas comprises dans le plain-chant ; elles sont de la catégorie des orthophônes; les hymnes et les proses appartiennent au chant dit musical.
On peut donc partager le plain-chant proprement dit en deux groupes, les antiennes et les antres morceaux. Cette division n’est pas arbitraire, voici sur quoi elle repose. Les antiennes sont de petits chants du genre simple; les autres, à peu d’exceptions près, sont de la musique fleurie. On verra tout à l’heure que cette différence est profonde.
Si l’on compare entre eux les antiphonaires, on observe deux faits notables. Premièrement, le chant d’une antienne est identique, c’est-à-dire composé des mêmes notes, dans les manuscrits et dans les éditions imprimés -, quand l’identité n’est pas absolue, les différences sont petites. Ce fait est signalé par la commission de Reims et de Cambrai. En second lieu, le rythme, quand il est marqué, ne diffère pas nola-
blcment, d’un livre à un autre. La conservation du chant des antiennes s’est donc faite très fidèlement dans les divers pays latins. Ces deux faits peuvent s’expliquer par la simplicité et le caractère, en quelque sorte, typique de ces mélodies. Leur brièveté aussi les sauva; car n’étant dans les offices que de courts préludes au chant des psaumes, elles ne devaient pas être allongées, et rien n’invitait à les altérer.
Un troisième fait est encore plus intéressant : c’est que le rythme des antiennes, dans les antiphonaires qui le donnent, esté peu près identique au rythme obtenu par notre méthode. Puisque celle-ci n’est que l’application rigoureuse de la prosodie, les chants rythmés des manuscrits étaient donc soumis aux lois prosodiques du latin et l’on observait encore ces lois à l’époque où les originaux de ces livres ont été rédigés. Nous ne possédons aucun de ces originaux primitifs, mais on peut admettre qu’ils dataient de saint Grégoire et qu’ils étaient destinés à fixer des mélodies déjà anciennes et connues.
Notre méthode nous oblige ensuite à opérer le partage des rythmes en mesures ; or ce partage, pour les antiennes, se fait en général de lui-mème avec la plus grande facilité. Cela tient surtout à ce que, dans des mélodies simples, le rythme et la mesure ont l’un et l’autre pour élément essentiel l’accent. Nous pouvons donc avoir pour certain que nous possédons désormais la mesure et le rythme des antiennes en général.
L’antienne est de la musique simple, naturelle, souvent syllabique, n’adinetlant que deux notes, rarement trois, plus rarement quatre, pour une même syllabe. Quand il arrive que ce nombre soit dépassé, les notes en plus sont des notes de liaison destinées à faciliter la construction de la phrase mu-
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sicalc ou à produire un effet moral ; ce ne sont pas des fioritures. La phrase que voici est tirée de l'antienne III me des I rcs vêpres de saint Jean-Baptiste; cette fête est une des plus anciennes de l’Église.
Les antiennes ordinaires sont chantées chacune avant un psaume aux I rcs et aux II me9 Vêpres, avant le Magnificat et, à Compiles, avant un psaume. Souvent les cinq antiennes de vêpres font partie d’un même récit tiré de quelque chapitre de l’Ancien ou du Nouveau Testament. Dans ce cas on peut faire abstraction des psaumes et l’on s’aperçoit que les antiennes, ainsi rapprochées, ont entre elles un lien musical comme elles sont liées par le sens des paroles. On est autorisé à croire qu’elles ont fait primitivement partie d’une même composition, démembrée lors de la constitution des offices.
En effet, comme nous l’avons dit, les offices de l’Église sont de dates fort différentes. Le plus ancien parait être 1 office des Morts ou du moins la Commémoration; la Pentecôte est citée par Tertullien au second siècle. Mais la Circoncision ne date que du cinquième, la Toussaint du septième, l’oflice de la Conception de la Vierge a été organisé par Anselme de Cantorbéry au douzième siècle, celui du saint Sacrement par Thomas d’Aquin au treizième; l’office de saint Vincent de Faul et plusieurs autres sont tout à faits récents. Les antiennes de ces fêtes leur sont fort antérieures ; elles ont été puisées à d’anciennes sources, c’est-à-dire dans les plus vieux Antiihio-
üfear-
N aires. Ces livres eux-mêmes n’étaient que des recueils de chants usités dans les églises d’Occident et transmis soit par d’antiques notations plus ou moins imparfaites, soit par la tradition orale.
La forme adoptée pour les offices est toujours à peu près la même. Le type en fut créé longtemps avant l’époque de saint- Grégoire, pape de 590 à 604. L'ancien trésor dut fournir les chants avec lesquels on remplit les cadres pour chacune des nouvelles fêtes. Il y a donc ordinairement un lien historique, de même qu’un lien musical, entre les antiennes d’un même office. C’est le rapprochement des textes qui est le guide le plus sur et en même temps le plus commode pour la reconstitution de l’œuvre musicale, dont les antiennes groupées faisaient primitivement partie.
En outre, tel passage des Écritures a souvent fourni plus de chant qu’il n’en fallait pour les antiennes d’un seul office, attendu que les antiennes sont ordinairement très courtes. Dans ce cas on s’est servi de ce passage pour défrayer plusieurs offices, et le chant démembré a été, comme les paroles, dispersé sur plusieurs points de l'année. On peut recueillir et rapprocher ces fragments épars, de façon à rétablir l’ensemble primitif. Le chant ayant été fait pour les paroles le rapprochement des versets dispersés donne celui des chants qui les accompagent, et la masse énorme et incohérente des antiennes se trouve, à la fin, répartie sous un petit nombre de chefs. Chacun de ces chefs fait ressortir une œuvre musicale, quelquefois de longue haleine, antérieure à l’organisation des offices où ses fragments sont entrés.
Ce travail de reconstruction, qui paraît énorme, est grandement facilité par les écrits nombreux relatifs aux liturgi-
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et aux textes sacrés. Ainsi, les Concordantiæ de Dutripon permettent de trouver tout de suite l’endroit de la Vulgate d’où a été tiré un texte, pourvu que ce texte soit dans la Yulgate. Or, fait à noter, les textes du plain-chant sont presque tous extraits de l’Ancien et du Nouveau Testament. On peut donc tenter la restauration des œuvres musicales d’où les antiennes sont venues. Mon but n’est pas de faire ce travail, qui demanderait un temps très long; ce serait comme si un architecte voulait rebâtir plusieurs édifices ruinés, dont les pierres seraient jetées pêle-mêle sur un terrain ou encastrées dans des constructions modernes. Toutefois, ici, les pierres sont numérotées.
Je me suis contenté de réaliser deux spécimens avec deux séries de textes facilement reconnaissables, celle du Cantique des cantiques et celle de Y Apocalypse. Celle-ci m’a fourni 86 morceaux, presque tous d’une grande beauté et bien suivis.
Le nombre des morceaux du Cantique atteint 57, savoir 44 antiennes, 5 graduels, 3 communions, 2 alléluias, un introït, un répons et un trait. Les oftices où ces morceaux sont entrés sont les suivants :
Conception de la sainte Vierge,
Immaculée Conception,
Nativité de la sainte Vierge,
Présentation de la sainte Vierge.
Fête de la sainte Vierge,
Saint-Nom de Marie,
Notre-Dame des Sept-Douleurs,
Assomption.
Couronne d’épines.
Sainte Madeleine.
Une Vierge Martyre.
Une Vierge non Martyre.
Les Saintes Femmes.
Sainte Geneviève.
Il y a peut-être encore quelques fragments du Cantique, qui ne sont pas tombés sous nu main et qui pourront être ajoutés à ceux-là et mis à leur rang.
Les quatorze qui ne sont pas des antiennes ont les caractères de la musique fleurie, dont il va être question tout à l’heure. Ils n’en faisaient pas moins partie de l’œuvre primitive ; on verra en effet qu’ils ont existé d’abord comme musique simple et n’ont été que plus tard chargés de notes, pour paraître à l’état de graduels, de communions, en un mot de musique fleurie. C’est un des faits les plus importants que nous ayons eu lieu de constater, car il est général.
On n’a pas besoin d’appuyer ici sur le caractère esthétique des antiennes; il ressort assez par lui-même. Selon nous, beaucoup d’entre elles montrent l’art antique dans toute sa pureté, art que rendent plus saisissant encore la réalité de la vie chrétienne à laquelle ces chants étaient mêlés, la sincérité, la profondeur et l’énergie des sentiments qu’ils exprimaient. Ce ne sont point des combinaisons de sons faites à froid sur des aventures imaginaires. C’est l’élan spontané de ces âmes fortes cl tendres qu’étaient les premiers chrétiens. Il y a de tout dans les antiennes; des récitatifs et des dialogues chantants, des préceptes de morale, des pleurs, des cris de joie et
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de triomphe, des chants lugubres, des peintures gracieuses. J1 y a aussi des tableaux fantastiques : l 'Apocalypse en a fourni d’une grande richesse de mélodie, aussi bien que les versets d’Isaïe, de Zacharie et de Daniel.
Du reste, quant à la musique, les antiennes sont moins nombreuses qu’elles ne le paraissent. Il y a eu comme des formules musicales, ayant une certaine élasticité, qui ont été adaptées à des paroles différentes et introduites dans plusieurs offices. Ces formules ont dû être d’abord un air fait sur des paroles déterminées; cet air a plu, et, comme il pouvait comporter certaines modifications, il a été reproduit plus ou moins souvent et conformément à la prosodie. Pour qu’il ne reste aucun doute sur ce point, voici un morceau du Cantique des cantiques avec la liste de ses principales éditions. Choron disait en parlant de cette mélodie : « Elle vient des anges, les hommes n’auraient jamais pu l’inventer. »
Spe- ci-
o- sa fa- cta
es
et
SU - 3
a- vis
San-cta De-
de
tu
ge-
C’est le verset 6 du chapitre vii ; il est tiré des vêpres de la sainte Vierge. Pour l’adapter à cet office et en changer l’esprit, on ajouta la coda Sancta Deigenitrix. Cette addition est bien dans le caractère du morceau, qui est dans le mode dorien
pur, avec mi pour note finale. La, jonction est faite par un
ré d'agrément. Cette coda se trouve aussi dans plusieurs antiennes, comme partie intégrante du chant; ici l’air du Cantique linit évidemment à tuis. Voici la liste, probablement incomplète, de vingt-six reproductions de l’air ci-dessus :
Ecce veniet rex. . .
Sion, renovaberis.
Qui post me veniet.
ApudDominum. . .
Ecce video cœlos.
Thesaurizate vobis. .
Sicut fuit Jonas. . .
Prophela magnus . .
Si quis sitit. . . .
Multa bona opéra. .
Desirierio desideravi.
Non haberes in me. .
Potestatem liabeo.
Exhortatus es. . .
Confundantur. . .
Faetus sum sicut homo.
O mors, ero mors tua.
Plangent eum. . .
Elevatis manibus.
Gratia Dei in me. .
Benedieta tu. . .
In odorem unguentorum Da milii in disco.
2 e semaine de V Avent ; Act. 13.
Noël, 2 e vêpres; Ps. 129.
Saint Étienne; Act. 7.
Mercredi des Cendres; Matth.6.
1 er merc. de Carême;Matth. 12.
5 e jeudi de Carême; Luc, 7.
Dim. de la Passion; Jean, 7.
Ibid.; Jean, 10.
N.-D. des Sept-Douleurs ; Luc, 22.
Lundi saint; Jean, 19.
Mardi saint ; Jean, 10.
Jeudi saint.
Vendredi saint; Ps. 34.
Samedi saint ; Ps. 87.
Ibid. Osée, 13.
Ibid. Zach., 12.
Ascension ; Luc, 24.
Conversion de saint Paul.
Visitation.
Assomption.
Saint Jean-Baptiste.
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Stctit angélus.Saint Michel.
Prudentes virgines. . . Commun des Vierges,
Forti animo esto. . . Saint Raphaël.
Le chant du verset 6, ch. iv, Vadam ad montem myrrhæ , a, lui aussi, donné lieu à d’assez nombreuses reproductions, que nous ne pouvons énumérer ici. C’est une mélodie en hypodorien pur (finale la avec le sol naturel); elle est parfaitement grecque et elle a une saveur antique très prononcée ; elle a dû être populaire et répétée à satiété, aussi bien que celle du Speciosa facta es.
Je ne dois pas appuyer trop fortement ici sur les modes dans lesquels les antiennes sont écrites. On sait que dans les livres de plain-chant on donne à ces modes (ou tons) des noms grecs qui ne répondent pas à la réalité. Il y a des antiennes dans tous les modes grecs antiques; pour qu’on puisse les reconnaître et rectifier les erreurs que l’on trouve dans les livres et les traités de chant ecclésiastique, voici la liste vraie de ces modes :
Hypodorien . finale (tonique). la
Hypophrygien . — — sol
Hypolydien . — — fa
Dorien . finale (dominante) .... mi
Phrygien . — — ré
Lydien . — — ut
Mixolydien . finale (médiante). si
Dans ces gammes, qui s’exécutent en montant du grave A l’aigu, il n’y a pas de sensible, sauf dans le lydien et
l’hypolydien; toutes les notes sont naturelles et n’admettent une altération que par accident et en vue d’un effet déterminé.
Toutes les antiennes sont dans une gamme diatonique ; mais les modes sont souvent différents d’une antienne à l’autre ; ce qui est un élément de variété. Il faut ajouter que, d’après le tableau ci-dessus, nos modes majeur et mineur seraient étrangers à la musique des anciens. En effet, il n’y a pas une seule antienne dans le mode mineur ; les musiciens modernes, qui ont cru bien faire en faisant usage de dièzes et de bémols pour y introduire des sensibles, se sont étrangement abusés; mais alors on connaissait mal les principes de la musique gréco-latine. Quant à notre mode majeur (^dominante soi), donnant ce qu’on appelle l’accord parfait ut, mi, sol , il est assez fréquent dans le plain-chant proprement dit, même dans les antiennes et, par conséquent, on ne peut pas le tenir pour une création moderne. Le lydien est composé des mêmes intervalles que lui; mais,au lieu de l’accord ut, mi,sol, il a pour dominante sa propre finale ut et donne l'accord ut, fa, la, ce qui produit un tout autre effet que notre majeur. Voyez le morceau Oloria Libani.