‹ Les chants de la montagneChapitre 17 sur 60 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Luttons! U lutte est le seul prix de Tètre.

Souffrons F par U douleur nous serons rois.

Osons I pour conquérir et pour connaître, Tentons les destins une fois f

Les livres m'ont parlé d'un âge où la jeunesse Dans l'arène exerçait sa for« ei sa beauté , Où l'âme dans le corps déployant sa noblesse Croissait comme un arbuste en sa jeune fiercé. Les athlètes naissants, sous le r^rd du sage, Devant les dieux vainqueurs mesuraient leur courage, Nus et forts sur le sol de la libre cité.

On chantait le péan, on dansait la pyrrhîque ,

Apprendre était un jeu comme lancer la pique. Deux amis s'unissaient , pour marcher aux combats Dans la même phalange , et ne se quittaient pas. Au choc des boucliers s'échangeaient les gageures, L'un pour l'autre en riant recevait les blessures , Et lorsqu'ils revenaient, ces fiers adolescents. Ils allaient contempler leurs dieux resplendissants. De degrés en degrés , de portique en portiques , Ils montaient aux parvis des temples prophétiques, Où les aïeux de marbre et les héros d'airain Semblaient les convier dans leur cercle divin. Là, les vierges en chœur couronnaient sur leurs têtes Le courage trempé par la mâlç amitié , Et cent dieux saluaient par l'hymne des poètes La flamme du héros brillant dans leur beauté !

Mais dans le siècle qui nous hante, Sous le soleil où nous poussons. Combien est pâle et désolante La vie en deuil que nous faisons I J'ai vu la jeunesse frisée Qui s'admire sur nos trottoirs Promener sa face blasée De ses cafés à ses boudoirs ;

J'ai vu tous ces lions beUâtres

Se dandiner en niais faquins,

J'ai vu briller dans nos théâtres

De mélancoliques pantins.

La guerre qui dans sa furie

A fait des hommes forts et beaux^

Devient la sombre boucherie

Dont la machine est le héros.

J'ai vu les héros de la Bourse,

J'ai vu des fats émoustillés,

J'ai vu sur des chevaux de course

Trotter des singes habillés.

Ce siècle est une mascarade

Et notre temps un hôpital,

£t sa lourde fanfaronnade

Ne vaut pas même un carnaval.

Les livres m'ont parlé d'un pays où la femme Croissait fleur de beauté, régnait parfum d'amour Et dans le cœur de l'homme épanchait une flamme Qui venait rejaillir en lumière au grand jour. Femmes au blanc péplos, vierges aux fronts candides Formaient les chœurs légers et les groupes splendides ; Les colonnes de marbre en vibraient à l'entour.

Et les temples émus de leur danse rhytlimique S'emplissaient de senteurs, de joie et de musique. Les amis de Tépoux sur un char ceint de fleurs Ravissaient en chantant la belle vierge en pleurs, Sous son voile flottant, tremblante fiancée, Qu'attendait sur le seuil une bouche embrasée ; Et les chœurs jubilants et les flambeaux si doux A leur couche brûlante entraînaient les époux. Et sur les flots d'azur du maritime empire D'île en île voguait la superbe hétaïre Dans un esquif doré. Les parfums d'Orient Baignaient son corps languide au gaze transparent. Sous ses doigts frémissait la lyre éolienne, A ses pieds l'écoutait le poëte enflammé ; Et lorsque se mourait la strophe aérienne Entre leurs yeux courait un fluide innomé!

Mais dans ce siècle pitoyable Sous le soleil où nous poussons, Combien est pauvre et misérable Le faux plaisir dont nous vivons !

J'ai vu nos belles fagottées Se pavaner dans leurs salons ; J'ai vu d'étonnantes poupées

PAR MONTS ET PAR VAUX. rtp

Causer turf, ballets et chiffons.

J'ai vu des tendrons à l'église Lorgner des dandys pommadés ; J*ai vu les folles qu'on courtise Fair^ la cour aux vieux roués.

J'ai vu le prêtre au frais visage Marier la riche à quelque sot , Et pour prix d'un si beau ménage Croquer les deux tiers dé la dot.

J'ai vu la froide courtisane Aux reines de la mode en fleurs Prêter sa langue charlatane Et sa morale à nos docteurs.

Ce siècle est une hypocrisie, Son ivresse un plaisir vénal, Et son vice sans poésie Ne vaut pas même un carnaval.

Les livres m'ont parlé d'un temps où la sagesse De vrais sages coulait sous des bosquets ombreux, Où Fesprit inspiré par Tâme prophétesse S'afErmait librement à la face des cieux.

Les penseurs éloquents d'un peuple aux chants suaves Dans les doux entretiens et les sourires graves

Cherchaient les vérités qui régnent loin des yeux.

Heraclite à Samos trouvait la loi du monde

Dans le Feu tout-puissant qui transforme et féconde ;

Empédocle plongeait, à Tombre de TEtna,

Aux Eléments premiers que le Chaos forma.

Socrate, à la raison ramenant le problème,

A rhomme harmonieux dit : Connais-toi toi-même.

Le divin maître enfin, Platon aimé des dieux^

Etreignant d'un œil d'aigle et la terre et les cieux,

Par-dessus Tunivers où tout roule et ruisselle

Fit planer, Taile en feu, Psyché, l'âme immortelle,

Et cherchant sa patrie au dôme de cristal.

Lui dit : Va, prends ton vol, rejoins ton Idéal!

— Et se pressant en foule aux plages d'Ionie,

La jeunesse écoutait, suivant ce grand essor,

Désirant ardemment sur Parbre de la Vie,

O Sagesse, ô Vertu, cueillir vos rameaux d'or.

Mais dans ce siècle de poussière , Aux cités où nous pâlissons.

Combien est triste et sans lumière La besogne que nous faisons !

J'ai vu le maître froid et rogue , J'ai vu de l'encre et du papier.

J'ai vu le hautain pédagogue Et j'ai vu le triste écolier.

Que de volumes on griffonne] Sans sel, sans vie et sans saveur !

La critique ergote et raisonne, Adieu le souffle créateur!

J'ai vu des savants en lunettes Bénir la sottise en bonnet ; J'entends sur cent mille sornettes De fiers pédants le lourd caquet.

On déforme la créature En voulant la refabriquer.

On stérilise la nature A force de la disséquer.

Ce siècle est une imprimerie ; On vit pour lire son journal ; La mort s'escrime sur la vie, Et l'homme est roi — d'un hôpital.

Livres, mentez-vous donc, vous dont la voix si fiére,

Déroule sous nos yeux ces siècles éclatants?

G livres, seuls débris d'un âge de lumière.

Si vous ne mentez pas rendez-nous ces beaux temps !

Si vous portez en vous des âmes éternelles

Usez de votre force et de votre clarté, Etendez sur nos fronts vos ailes immortelles Et de ce triste sol évoquez la Beauté !

Ah ! faites refleurir le temple et la colonne, Et les marbres sacrés où le Divin rayonne !

Faites battre nos cœurs et réveillez nos voix, Rendez-nous la Jeunesse et la Force à la fois ! Trempez nos bras usés dans votre fort génie.

Versez-nous la Puissance et la sainte Harmonie; Faites naître un orage au souffle fécondant Qui rende à Tâme en deuil sa floraison première ; Et de ce tas croulant de fange et de poussière Faites sortir d'un jet l'Homme libre et vivant!

Où donc saîc-on aimer d'une âme ardente et pleine }

Disais-je adolescent à mon cœur altéré.

J'étouffe dans ces murs, je languis dans la plaine,

Je voudrais m'en aller vers un vallon sacré

Où tout vive, où tout parle, où la poitrine humaine

Quand FAmour la saisit vibre et chante à son gré*.

Un souMe frais et pur s'en vint par la campagne, La brise doucement me dit : A la Montagne!

r4 LES CHANTS DE LA MONTAGNE.

OÙ donc Phomme est-il jeune encore et fier et brave ? Disais-je en grandissant à mon cœur indompté. Où marche-t-il front haut sans peur et sans entrave Sous ton grand souffle, agile et vierge Liberté } Où n'a-t-il pas rampé sous un joug en esclave, Où fixe-t-il sans honte, ô ciel, ta majesté ?

Un joyeux hallali courut par la campagne,

Le son lointain du cor disait : A la Montagne !

Où donc Dieu parle-t-il en toute plénitude?

Disais-je avec ferveur à mon cœur palpitant.

Dans quel antre perdu, dans quelle solitude Vibre TAme du Monde et son Verbe éclatant Qui verse par torrents la mâle fortitude Et ravit dans les cieux le mortel qui Fentend }

Et le tonnerre au loin roulant sur la campagne Avec sa grande voix m'a dit : A la Montagne !

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