DEDICACE
Alors t* acâueilleront un jour des feux de joie Qui de ce mont fidèle au ciel s'élanceront^
Recueille-toi^ renais ! Retrouve en ta souffrance
La force du réveil^ songe à ta délivrance y
Et pour qu'il soit plus fort trerhpe longtemps ton arc.
Ta voix sera toujours un souffie d'espérance ^
Ton bras un bouclier» — Tu vis en nous^ ô France
De Vercingétorix j France de Jeanne d'Arc!
Recueûle'-toiy renais de ton noble géniej De ton plus fier passé reforge^toi ta vie^ Renais au son du fer et renais en chantant !
Et si dans ton labeur te hantent des tristesses^ Souviens-toi qu'au delà de ces forêts épaisses Ta langue vibre au cœur é^un peuple qui t'attend.
Octobre i8/y.
Par un grand soir serein, dans ma ville natale Erranc, je regardais la haute cathédrale.
Déjà l'ombre gagnait la dormante cité ; Au-dessus, dans sa fiére et sombre majescé , Se dressait vers le ciel la flèche solitaire. Le couctiant empourprait le vieux colosse austère; Et la rosace ardente et les portails géants Dans la rouge fournaise éclataient flamboyants. Tout le dôme, allumant sa forée de tourelles, Semblait vouloir porter aux voûtes éternelles Du jet de ses piliers son peuple de granit, CoDune un hymne de feu montant jusqu'au zénith.
Et l'étrange langage et les voix séculaires
Qui sortaient vaguement de ce monde de pierres
M'invitaient à gravir l'édifice vivant.
Je montai ; me sentant pris d'un désir fervent
De contempler de prés tout ce peuple immobile
Et de voir par delà l'horizon de la ville.
Longtemps je traversai des escaliers tordus,
Des balcons croulants sur le vide suspendus,
Un fouillis de couloirs , de rampes , de corniches
Où de grands saints poudreux attendaient dans leurs niches
Le jour du jugement. Des empereurs, des rois
Par la mousse rongés , sous le sceptre ou la croix.
Me toisaient longuement de leur grave yisage ,
Des guivres, des dragons sifflaient à mon passage;
Mais sur le dos gonflé des monstres rugissants
Des archanges -armés marchaient resplendissants.
Montant de tour en tour et d'ogive en ogive ,
EflFarouchant parfois la colombe craintive ,
Passant de porte en porte et d'auvents en auvents
Où logent les hiboux et les engoulevents ,
J'atteignis tout à coup la forte balustrade
Qui sous la vaste rose étend sa longue arcade.
Et les yeux éblouis d'un vertige joyeux
Je restai suspendu comme entre terre et cieux :
A mes pieds reposait la ville murmurante ; £c devant moi la plaine immense , verdoyante, Déroulait son jardin d'onduleuses moissons En mamelons dorés jusqu'aux bleus horizons, Où, fiéres, par-dessus le tapis des campagnes Se baignent dans l'azur les cimes des montagnes.
Tandis qu'aux flancs aigus du dôme sourcilleux Je planais, libre ainsi, dans un air lumineux, Un morne crépuscule , une vapeur morbide S'étendait peu à peu sur la cité livide ; Et sur ses toits pointus, serrés , Foiseau de nuit Rôdait de son vol noir, inquiet et sans bruit. Et dans l'ombre croissante et la brume dififuse. Errante par les airs , une rumeur confuse De mille bruits divers mêlés incessamment Elevait jusqu'à moi son sourd bourdonnement : Voix âpre des cités montant du précipice, Cri de l'ambition ou chant rauque du vice , Plainte amére du pauvre ou dur martellement Du travail sans relâche et du labeur strident. J'y surprenais ta plainte, ô pâle adolescence, ^ Qui sous un joug trop lourd courbe ta frêle enfance Et rêves en voyant l'azur illimité .
L'Espérance embrassant la vierge Liberté.
J'y distinguais la voix des amis et des frères Dans le silence ardent des veilles solitaires Cherchant la Vérité qui se dérobe au jour, Ou roulant dans leur coçur la fièvre de Tamour. Cris de Tâme perdus et larmes étouffées, Rébellions du cœur ou superbes bouffées De colère , sanglots de vierges , doux accents, Toutes ces voix sans nombre et ces soupirs puissant^ Montaient à mon oreille , étrange symphonie Qui pénétrait mon cœur de sa triste harmonie. Comme un torrent qui gronde aux rocailleux déserts, Comme un chant de captifs qui passe sur les mers,
Et je me retournai vers la rosace grise.
Ce soleil pâlissant sur le front de Téglise A travers une fente , au milieu des vitraux Mon œil plongeait d'aplomb sur les pâles carreaux Du dôme intérieur. Tout était froid et sombre Sous la nef; le silence emplissait la pénombre. Les piliers jaillissant du goufire par faiscestfx Prolongeaient dans la nuit leurs gothiques arceaux, Et Porgue suspendu sous ces voùtçs hagardes Qu'un demi-jour frôlait de ses lueurs blafardes
Semblait la harpe d'or d'un ange lumineux
Par hasard oubliée en ce coin ténébreux.
Mais comme au moindre vent, sur mer, gronde la houle,
Il se fit dans Tabime un murmuré de foule ,
Des cierges çà et là brillèrent , et je vis
Des ombres se presser du chœur jusqu'au parvis.
A genoux frissonnait toute une multitude
Et sur elle pourtant pesait la solitude.
Du chœur illuminé je vis lugubrement
Un cortège funèbre avancer lentement.
Des prêtres au front dur portaient un cercueil vide,
La croix noire au-dessus levait son bras aride ;
Et tandis qu'ils marchaient d'un pas lourd et fatal ,
De leur bouche sortait cet hymne sépulcral :
(( Inclinez-vous devant ce signe et sa puissance
Et baisez le tombeau ; Ames qui palpitez dans l'univers immense
Entrez dans ce caveau !
Peuples ! entre nos mains vous n'êtes que poussière
A remplir le cercueil ; Par nous vous devez vivre , ou maudits sur la terre
Râler sur notre seuil.
Tremblez et courbez-vous, car nous sommes vos maîtres,
Vos cœurs nous les domptons.
lo LES CHANTS DE LA MONTAGNE.
Nous donnons le pouvoir et nous lions les êtres ;
Vous passez — nous restons.
Tremblez! Prosternez- vous devant notre puissance
Et baisez le tombeau ; Vous tous qui palpitez dans Tunivers immense
Entrez dans ce caveau ! i Et comme une forêt sous le vent des ténèbres La foule se tordit sous ces accents funèbres En poussant sous le dôme un long gémissement, Sous les dalles les morts répondaient sourdement. Et dans les flancs altiers du profond édifice Les monstres rugissaient; des géants au supplice, De forts géants sculptés sous des murs écrasants Tentaient de renverser avec leurs dos puissants Arcs-boutants et piliers , voûtes et cathédrale. Les empereurs de pierre et les rois au front pâle Sous leurs hauts baldaquins saisis de froide peur A l'hymne grandissant chancelaient de terreur ; Le dôme tout entier avec son peuple antique Vibrait et s'ébranlait au flux de ce cantique , De sa base à son faîte il grondait menaçant Ruisselant de douleur, de colère et de sang.
— Seuls perdus dans les airs , en haut, quelques archanges Semblaient ne rien comprendre à tous ces bruits étranges.
L'ESPRIT DE LA MONTAGNE. ii
Tranquilles, souriants en leur sérénité Us regardaient au loin l'espace illimité.
Soudain — tout s'assombrit, ciel, horizon, campagnes.
Un terrible ouragan , du sommet des montagnes
S'abattit sur la plaine en roulant par les airs
Sous de noirs tourbillons la foudre et les éclairs.
L'orage gigantesque amassé dans l'espace
Déchaîna la tempête et balaya la face
De la terre effrayée. A travers les châssis
Des nuages dardaient des éclairs cramoisis.
Aux quatre co'ms du ciel réveillant le tonnerre
Et lançant devant eux des nappes de lumière ,
Des océans de flamme , ou sifflant par la nuit
En longs serpents de feu pleins de grâle et de bruit.
Et c'était une fête,' et c'était une chasse
Des éléments que rien n'entrave et ne harasse.
Des légions d'esprits échevelés et beaux
S'engouffraient sous la nue, agitant leurs flambeaux.
Ou vidaient en passant dans leur course sauvage
L'averse furieuse et la trombe d'orage.
Ils semblaient annoncer de leurs clairons si fiers
Quelqu^un de grand sans doute arrivant par les airs.
Le dôme caverneux mugissait, les tarasques
li LES CHANTS DE LA MONTAGNE.
Vomissaient des torrents, et les folles bourrasques
Brisèrent la rosace en éclats. — A travers
Cet espace béant des vitraux entr*ouverts
De nouveau m'apparut la nef, mais sombre et vide,
Tous les cierges éteints... nuit noire dans Tabside.
Le souffle d'un Esprit sous Tarche allait plongeant ;
Sur Torgue épouvanté jouait seul l'ouragan.
Quand je me retournai, mes regards s^éblouirent D'une clarté brillante et tous mes sens frémirent Devant une superbe et grande vision Irradiant sur moi sa fascination...
Comme un dieu sérieux au rayonnant visage Un beau génie altier flottait sur un nuage, Une flamme de. vie éclatait dans ses yeux.
De son front ruisselaient en fleuves ses cheveux Et son sceptre semblait retenir la tourmente. Comme il me regardait ! Et d'une voix tremblante Je dis : « Qui donc es-tu, génie incandescent ? i Il dit fixant sur moi son regard flamboyant :
f — Je suis TEsprit de la Montagne!
fl Je règne au cœur du continent,
L'ESPRIT DE I.A MONTAGNE ij
Je plonge au vaste azur ma téce, Dans mes flancs couve Touragan, Ma fiére fille est la tempête.
Mes verts océans sont les bois, L'aigle se berce en mon empire ; Libre est le cerf et le chamois Et libre aussi qui me respire !
L'oiseau qui s'élance a son chant,
Le printemps mugit dat^s le chêne ;
Où donc est le cri triomphant
Qui dort da^s la poitrine humaine!^
Où donc le bras qui rompt les fers?
— Veux-tu quitter ce labyrinthe,
Veux-tu franchir l'étroite enceinte-
Qui cache à tes yeux l'univers?
Oh! fuis ^alors.ce sombre dôme,
Viens t'éveiller dans mon royaume;
Parmi mes sauvages concerts.
Viens c'affranchir, âme har4ie,
Dans mes torrents de mélodie.
Oh! pâle enfant de la cité,
Je te promets la Liberté!
Dans ma sphère veux-tu me suivre
Chanter le chant qui te délivre?
Pourquoi trembler, cœur abattue Veux-tu me suivre, me crois-cu } §
Comme un buisson s'agite au soufSe de l'orage, Je frémis à sa voix et mon cœur battait fort; Et je lui dis sentant rebondir mon courage :
« O fier Esprit, que me veux-tu? réponds encor!
f — Je suis l'Esprit de la Montagne !
fl Je fermente en son cœur puissant Et je circule dans ses veines.
Aux chaudes forêts court mon sang, Il vibre au baiser des fontaines.
J'éveille et lance le torrent Du fond de son roc infrangible ; Au plus profond du cœur souffrant J'éveille Amour doux et terrible; Pour t'attirer j'ai mille accords Dans mes retraites frémissantes ; Pour les Sincères et les Forts Il est des Sœurs et des Amantes, Des chants de Fée — et des Démons!
— Veux-tu secouer tes servages?
Viens t'immerger dans mes orages, Mêler ton cœur au cœur des monts; Viens vivre en mes vallons splendides, Sur l'onde de mes lacs limpides, Où cent voix disent : Nous aimons !
Noie en mes voluptés ton être Et viens t'y perdre — ou viens renaître!
Enfant songeur de la cité, Ton courage est-il indompté?
Ton âme est-elle inassouvie?
Viens-t'en; je te promets la Vie!
Pour sa puissance et sa vertu, Veux-tu me suivre? M'aimes-tu? •
Comme un arbre pétille au vent de l'incendie,
Je brûlais sous son souffle et mon cœur battait fort;
Et je lui dis ces mots de mon âme enhardie :
f Puissant Esprit, d'où viens-tu donc, ô parle encor !
i — Je suis FEsprit de la Montagne !
f Je sors.du feu des profondeurs, Je trône en paix sur d'âpres cimes Et je conduis les mâles cœurs
itf LES CHANTS DE LA MONTAGNE.
De monts en monts aux pics sublimes.
Le monde vain s'évanouit Comme un goufFre en mes solitudes ; Un soleil plus brillant reluit Sur mes tranquilles altitudes.
La nuit sur mes sommets neigeux Paraissent les Esprits sans voiles Et sur leurs fronts vertigineux Tournoient des myriades d'étoiles, Lointains soleils de Vérité ! — Toi qui feuillette au Livre blême, Veux-tu dans la douleur suprême Trouver la suprême clarté?
Pour mes radieux sanctuaires Veux-tu quitter tes ossuaires O triste enfant de la cité?
Oses-tu braver mes abîmes , Escalader mes blanches cimes ; Pour la splendeur de mes séjours Risquer ta paix, risquer tes jours?
Lors, à ton âme plus altière.
Enfant, je promets la Lumière f Pour la dernière fois, veux-tu?
Peux-tu me suivre , l'oses-tu ? »
Et le vaste désir d'embrasser son royaume
Me saisit ; à sa voix mon être palpita ;
Et je ne tenais plus à la rampe du dôme :
• Emporte-moi ! • lui dis-je. — Et l'Esprit m'emporta.
XIVRE I
Aurore de la vie, à pure adolescence.
Fleur de Tâme au parfum trop vite éyanoiii, Ton songe bleu, tissé de flamme et d'innocence, Entrevoit l'inefiable et pressent Tlnfini.
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