LES VOIX DE LA FORÊT
Oui, chance-moi, Forêt, ta fière mélodie !
C'est ma clairière antique; et le soleil couchant Sous le branchage épais flambe, rouge incendie. Oh ! chante dans ta force et berce ton enfant. J'entends d'abord au loin comme un concert de lyres. Les brises vaguement entre elles se causer; Les filles de l'Ether avec les chauds zéphyres Dans les feuillages vens viennent s'entre-baiser.
PAR MONTS ET PAR VAUX. i.h
J'écoute encor : J'entends une autre voix qui gronde Plus forte et plus vibrante, un sourd bourdonnement; Les moucherons du soir, sous la forêt profonde, S'enivrent de soleil et dansent follement.
Et cette voix active, ardente, inassouvie.
Qui s'enfle comme un orgue avec ses mille voix, C'est la voix des forêts, c'est la voix de la vie Qui, comme un océan, mugit au fond des bois.
Je comprends, ô forêt, ta sublime harmonie.
Mille êtres frémissants y mêlent leur amour ; Tu dis en ta puissante et vaste symphonie :
— Je verdis éternelle, et toi tu n'as qu'un jour!
Le soleil s'est couché derrière le grand hêtre.
Des doux oiseaux se meurt le chant mélodieux.
Voici la nuit. Le chêne au chêne s'enchevêtre
Et dans le ciel blafard tord ses bras anguleuk.
Lugubre solitude, ô quelle est ta tristesse !
Dans tous ces noirs halliers j'entends la voix des morts*
Des jours évanouis l'image enchanteresse
Attise dans le cœur les désirs, les remords.
Qui danse sur la mousse ? Est-ce un essaim de fées ?
Ces fronts me sont connus, ces yeux, je les aimais^
Ces yeux fascinateurs et ces voix étouffées
144 l'Es CHANTS DE LA MONTAGNE.
Qui me disaient : Toujours! me disent : Plus jamais!
Et la plus belle rit d'un rire de bacchante,
La pâle pleure et dit; J'aurais compris ton cœur!
Ainsi va s'enlaçant la ronde palpitante
Et leur couronne au vent s'eflfeuille fleur à fleur.
Mais le hibou se lève avec des cris funèbres,
A mes yeux éperdus s^enfuit l'essaim mouvant,
Et j'entends une voix glapir dans les ténèbres :
— Oh ! ta vie a passé plus vaine que le vent !
La lune monte en paix au firmament limpide
Et baigne les forêts dans une mer d^ argent.
Ciel étoile, devant ta majesté splendide.
S'éteignent les soupirs du bois sombre et dormant.
Et rame se recueille... et les vagues houleuses
Des forêts ont relui d'une étrange clarté.
D'où vient ce beau cortège aux formes lumineuses.
Qui traverse l'air pâle avec sérénité?
C'est vous, songeurs sacrés, prophètes purs, doux sages.
Vos grands yeux attachés aux feux du firmament;
C'est vous, héros divins, martyrs de tous les âges.
Qui pour nous aflranchir tombâtes fièrement.
C'est vous, soleils d'amour, ô vierges héroïques,
Qui dans vos cœurs brûlants portez la Liberté !
Salut, salue à vous, du fond des bois antiques,
Messagers de la grande et sainte Humanité !
La forêt en frémit, comme une harpe immense.
Les chênes endormis, tressaillent sous l'azur,
Ils vibrent doucement... puis vient un grand silence...
— Ah! je puis être fort! Ah! je veux être pur!