LIVRE m
Ne cherchez pas les doux mystères
Dans la Réalité; Allons au pays des Chimères
Cueillir la Vérité.
Sous les saules dormants à la frêle ramure La rivière s'enfuit avec un long murmure
Dans son lit noir et sinueux.
Dans le fond des roseatix un venc suave expire, Et par-dessus les bois, brille avec un sourire,
Le soir pâle et voluptueux.
Dans une anse profonde, amoureuse, ignorée, Parmi les jours tremblants, mollement amarrée
Comme en un lit plein de fraîcheur Est une barque. Un saule étend son berceau sombre Sur le paisible esquif où dort, calme dans l'ombre,
Plus beau qu'un dieu le brun pêcheur.
Mais pendant qu'il sommeille en une paix profonde, Et qu'à longs flots d'argent l'astre des nuits l'inonde,
Les joncs frémissent doucement; Et les frêles roseaux sous un beau bras s'inclinent. Sous leur rideau tremblant glisse la blanche ondine.
Ses yeux verts brillent vaguement.
Incertaine, inquiète, à pas lents elle avance Et se tourne souvent au milieu du silence
Que le soir calme fait régner.
Et couvrant de ses bras sa gorge enchanteresse, La déesse des eaux, que la brise caresse,
Frissonne avant de se baigner.
Mais aux flots, tout à coup, nue elle s'abandonne. En recevant son corps dans son sem qui bouillonne ,
Le fleuve écume de plaisir.
Elle plonge et surnage et se berce sur l'onde
BALLADES. isj
Puis tresse entre ses doigts sa chevelure blonde, Et sourit d'un charmant désir.
Mais elle sort déjà de sa couche éternelle, Sa chevelure, encor ruisselante, étincelle
De quelques pâles diamants.
£lle casse un roseau qui penche du rivage Et, tout en s'approchant du pêcheur, la volage
Hésite et tremble par moments.
Voltigeant çà et là parmi les fleurs nouvelles. Les insectes du soir, les vertes demoiselles
Erraient sur le front du pécheur.
Du bout de son roseau, Tondine curieuse.
Les chasse et, badinant, d'une aigrette soyeuse
Elle agace le beau dormeur.
*Elle le contemplait ; puis, la folle amoureuse Inclina son beau corps, et sa lèvre rieuse
Sur sa bouchç vint se poser.
Plus lente glissait l'eau, sous le feuillage sombre. Les roseaux se dressaient, tout se taisait dans l'ombre.
Pour épier ce long baiser.
Le pêcheur pousse un cri, se soulève, s'élance, Étend les bras... hélas! tout dort au fond de l'anse,
La lune joue avec le flot.
Il entend seulement sous l'onde qui chemine, Les sonores éclats d'une voix cristalline.
Qui rit, moqueuse, au fond de l'eau.