LA FIANCÉE DU CROISÉ
— Vous qui partez pour la croisade Avec les princes et les rois , Arrétezrvous , beau camarade , Un mot , sire de Vermandois.
Le feu sacré dans vos yeux brille Et votre cœur porte une croix.
Mais je vous ai promis ma fille Et je vous rappelle vos droits.
— Noble seigneur , Dieu vous protège , Ces droits seraient un saint devoir , Mais Dieu m'appelle, reviendrai-je?
Tous nos adieux sont sans espoir.
— Restez ; vous le pouvez encore , Et vivez en fête avec nous ; Pour vous-même je vous implore, Fille, fief, château sont à vous.
— Eh! que me font châteaux et terre?
J 'ai le cœur mâle et le bras fort , J'aime le sang, Tacier , la guerre,
La gloire et les combats à mort.
— Ah ! pauvre Berthe ! elle vous aime Et vous préférerait au roi.
Dites-lui donc l'adieu suprême,
Elle est si belle, croyez-moi !
— Je ne connais pas votre fille, Dieu loi réserve une noble époux.
Au firmament la croix scintille,
La cloche appelle au rendez- vous. —
i68 LES CHANTS LE LA MONTAGNE.
Il passe; et les croisés en foule Encrent au temple du Seigneur :
Le chant s'élève, Torgue roule, L'évéque bénit leur ferveur.
Toute la nuit, devant le prêtre, Se passe à genoux à prier, Quand le jour blanchit la fenêtre.
Se lève le preux chevalier.
Et sous le porche de l'église L'aborde un page en souriant :
— Beau page, quelle est ta devise, Où vas-tu, si leste et fringant?
— Berthe, ma dame, vous envoie Son écuyer pour vous servir ; Veuillez me recevoir en joie.
Et me prendre en son souvenir.
— Ta joue est plus pâle qu'un cierge.
Mais, tu me plais, beau page blond.
Il est noble et fier, par la Vierge !
Mais, le voyage sera long.
i— Tant mieux, dit-il d'une voix tendre, Je resterai votre écuyer.
Mais je saurais mieux vous défendre Si vous me faisiez chevalier.
— Tu le mérites, le courage Resplendit dans tes beaux yeux bleus.
Sois mon frère, en selle, en voyage !
Par saint Georges nous sommes deux. —
Les voilà sur la mer immense, Leur vaisseau perdu sous les cieux.
Le chevalier rêve en silence* Et devient sombre et soucieux.
Mais sur la harpe, le blond page Module un chant suave et pur.
Et, quand s'éclaire son visage, A son maître, il montre l'azur :
— Ma maîtresse dans sa tourelle, A vu s'envoler cet oiseau.
Et vous salue ! — Oh ! non, la belle Joue avec son beau damoiseau.
Ils vont se battre en Palestine, Toujours le suit son écuyer, Quand il voit saigner sa poitrine, Il dit parfois au chevalier :
— Oh ! dans sa chapelle elle prie Pour vous, bien sûr, de tout son cœur.
— Tu veux rire, elle se marie Avec un riche et beau seigneur. —
Quand il tombe frappé de fièvre, Le page garde son sommeil Et verse Teau fraîche à sa lèvre ; Le chevalier dit au réveil :
— Souvent, quand brûlent mes blessures.
Un ange vient baiser mon front,
Sous ses mains célestes et pures, Je crois bien qu'elles guériront.
— Peut-être est-ce le bon génie De Berthe qui vient vous chercher, Car elle m'a dit, votre amie, Qu'elle saurait vous l'envoyer.
— Tu rêves, la belle m'oublie, Dans son jardin, sous le rosier.
L'attend un prince ; elle est jolie Et se fait ravir maint baiser, —
Un jour, dans la Syrie ardente.
Sous l'ombrage d'un frais palmier, Ils voient se dresser une tente Où se glisse le chevalier.
Superbe sur sa sombre couche, Dort une femme en sa beauté.
Elle semble rêver, sa bouche N'est que désir et volupté.
— Ah ! mon Dieu, quelle est cette femme, Qui rendrait félons tous les rois?
Ces bras, ce sein! mon cœur se pâme, J'aime pour la première fois !
— Doux seigneur, n'aimez cette femme, Et fuyez les brunes houris,
Pour Dieu, sauvez votre grande âme, Ne perdez pas le paradis.
— Eh ! que me font gloire et martyre, Ton ciel, tes saints et tous leurs cris ?
JVune, je souffre, je délire;
Christ le défend ? Maudit le Christ !
— Ah ! maître, craignez l'infidèle.
Sur son sein un poignard reluit.
Son regard tue, elle est trop belle.
Oh ! ne m'écoutez qu'aujourd'hui !
— Veux-tu me commander, beau page?
Songe à ton serment et tais-toi.
Vite, porte-lui mon message.
Qu'elle m'aime ou meure avec moi. —
Il obéit et de la belle, Court implorer le rendez-vous.
A la sombre et fière infidèle 11 offre perles et bijoux.
Puis, il revient près de son maître :
— Dans sa tente, elle vous attend. — Il tressaille au fond de son être,
Ivre de joie en l'écoutant.
Il s'approche et la tente s'ouvre, Elle est cent fois plus belle encor; Un voile transparent la couvre, Le jour caresse son beau corps.
Il tombe à ses pieds et lui livre Son cœur percé de cent poignards, Le parfum de son sein l'enivre, Il boit le feu de ses regards.
Mais, soudain, la trompette sonne.
On crie : Aux armes, les croisés !
La sultane en ses bras frissonne, • La terreur glace leurs baisers.
Laissant là sa cotte de maille Il se lève, il s'arrache, il sort.
Les Turcs reviennent ; la bataille Rugit et s'assouvit de mort.
Il tombe au cœur de la mêlée Les bras en sang, la tête en feu.
Avec l'éclair de son épée Il resplendit plus beau qu'un dieu.
Levant leur sombre cimeterre, Trois Sarrasins fondent sur lui, L'un d'eux va mordre la poussière.
Le fer. des autres le poursuit.
Il est perdu ; mais le blond page Accourt, terrible et radieux.
Quelle âme brille en son courage !
Il les renverse tous les deux.
Il se retourne, il est tranquille, Son doux front sourit de nouveau :
— J'en aurais tué plus de mille, Dit-il, Dieu ! qu'il est pâle et beau !
Mais, hélas ! sa bouche est glacée^ Il s'affaisse et tombe à genoux :
— Dites à votre fiancée
Que l'écuyer est mort pour vous. —
De sa blanche poitrine ouverte Le sang jaillit avec amour.
— C'est une femme! ô ciel, c'est Berthe!
Que Dieu me foudroie en ce jour !
Réveillez-vous, car je vous aime !
C'est moi qui veux mourir pour vous.
— Il est trop tard, je meurs moi-même, Seigneur, n'en soyez point jaloux. —
Il étreint dans ses bras la belle^ Il voit s'éteindre ses beaux yeux.
— Maintenant, je te suis fidèle,
Qu'on fasse un tombeau pour nous deux.