LA FILLE DU ROI DE MER
Parmi les vagues et récume S'élève une île, aux mers du Nord, Comme un nid d'aigle, dans la brume Se dresse un sombre château-fort.
Ce fier écueil est ma patrie,
Mon vieux père est un roi de mer. •
La vague blanche est mon amie Et mon berceau le gouffre amer.
— Suis fille de la mer sauvage,
Hellmaladour !
Le vent du Nord, le vent d'orage
Est mon amour.
Hellmaladour !
J'ai nagé dans la grotte sombre Où plonge l'océan houleux, Et sous les hauts piliers, dans l'ombre.
Grondait la grande voix des dieux.
J'ai vu la Mère, la songeuse Surgir du flot tourbillonnant, Sa voix me. dit, mystérieuse :
« Je te fiance à l'Océan. »
— Oui, fiancée au flot sauvage,
Hellmaladour !
Berce mon cœur, viens, vent d'orage.
Viens, fier amour.
Hellmaladour !
En route donc les cent navires Et fendez l'onde à plein poitrail ; En mer, pour les lointains empires.
En mer, je veille au gouvernail.
Rugis, combat, sur notre tête.
Et toi, mer, monte en t'emportant!
Frappez au fort de la tempête.
Frappez ! ou sombrez en chantant !
— Sors des abîmes, mer sauvage !
Hellmaladour !
Connais-tu pas, beau vent d'orage, Mon cri d'amour ?
Hellmaladour !
J'aimais un héros au cœur mâle.
Fauve et doux comme le désir ;
Rouge était le feu dans la salle,
•La harpe se mit à frémir...
Et se mêlaient nos chevelures.
Nos lèvres vinrent s'embraser.
Mais il dort sous les mers obscures...
Boit-on la mort dans mon baiser }
— Reprends-moi donc, mer sans rivage ,
Hellmaladour !
Et souffle, souffle, vent d'orage,
Souffle toujours.
Hellmaladour !
O terre, tu m'as repoussée, Adieu ta paix et tes douceurs ; Berce, Océan, ta fiancée, Et ses désirs et ses douleurs.
S'il n'est pour moi plus de patrie, Viens m*endormir, flot voyageur ;
Tu sais le secret de ma vie Et je pressens ta profondeur.
— Partons pour Téternel voyage,
Hellmaladour !
Murmure, ô nuit, entonne, orage.
Ton chant d'amour Hallmaladour !
Quand luit l'aurore boréale, Sur mon vaisseau j'aime à songer :
Je vois, dans la nuit vaste et pâle.
Les siècles futurs émerger.
Je vois ma race belliqueuse Pousser un tronc de rois puissants ; Et bouillonne autour, mer houleuse.
Le flux des peuples frémissants.
— Voguons de rivage en rivages.
Hellmaladour !
Le matin luit dans les cordages , Voguons toujours.
Hellmaladour !
Va, coule, écume dans mes veines, Sang de mes pères, de mes dieux.
i8o LES CHANTS DE LA MONTAGNE.
Je vogue au gré de leurs haleines Et je m'envole à d'autres cieux.
Je vois des îles purpurines Surgir des océans nouveaux, Je vois des femmes plus divines Sourire à des héros plus beaux !
• — Suis fille de la mer sauvage,
Hellmaladour !
Emporte-moi, mon vent d'orage,
Et pour toujours. ^
Hellmaladour !