HALTE DU VOYAGEUR
J'ai suspendu ma hutte au flanc de mes montagnes, Auprès des âpres bûcherons.
Adieu^ vallons fleuris, adieu, blondes campagnes. Sommets aimés, nous nous verrons !
Au loin, derrière moi, s'endort la plaine immense, La nuit y traîne ses vapeurs.
Champs, villes et clochers, noyés dans le silence, S'efi'acent dans les profondeurs.
i88 LES CHANTS DE LA MONTAGNE.
La plaine, où j'ai langui dans l'ombre et dans Taccence D'un monde plus jeune ec plus beau,
Ecend à l'horizon, mer bleue ec somnolente Son monotone et grand niveau.
C'est là que se traînait ma triste adolescence,
C'est là que j'appris à souffrir; Mes sens ardents, épris de Force et de Jouvence,
En vain cherchaient à s'assouvir.
Les hommes, prés de moi, me semblaient des fantômes.
Mes songes seuls la vérité ; Et dans mes longues nuits, j'embrassais des royaumes
De splendeur et de liberté.
Parmi ces cœurs étroits le mien était esclave, Et j'étouffais dans leurs plaisirs;
Mais j'ai brisé mon joug, j'ai rompu toute entrave, Le vaste monde a mes désirs.
O nuit, sur cette plaine épaissis-toi, houleuse. Eteins ses tremblotants flambeaux,
Et verse, comme un lac, ta robe vaporeuse
Aux pieds de mes sommets nouveaux.
Recouvre, ensevelis moa passé d'esclavage
A jamais sous ton blanc linceul, J'aspire un vent plus fore sous ma forêt sauvage,
Je me sens libre, je suis seul.
Le bûcheron allume un feu dans la bruyère,
Il flambe ec monte en vacillant ; Fillette aux bruns cheveux, fillette solitaire
S'assied près du feu pétillant.
Le vent court sur la lande, et sous sa fraîche haleine S'ébranle un bouleau frissonnant.
Le vent, le vent du soir emporte vers la plaine Ses feuilles en tourbillonnant.
Mais mon regard se lève aux croupes ondulé^
Des libres monts dominateurs.
Mon âme, aux longs essors, est lasse des vallées
Et par degrés monte aux hauteurs.
Là-bas, au loin, noyé de vapeurs purpurines.
Se dresse un château fièrement.
La forêt règne autour; quel charme en ces ruines?
Est-ce un palais d'enchantement?
ipo LES CHANTS DE LA MONTAGNE
Qui donc, qui donc vers lui m'attire avec puissance?
Qui m'attend dans la vieille tour ?
Quel souvenir confus me vient? quelle espérance
M'appelle vers ce haut séjour?
Et près de moi, soudain, de la forêt muette S'élance un oiseau dans la nuit,
Comme une flèche, il fend la brume violette Et mon regard perdu le suit.
Ah ! hardiment il bat les airs, il plane, il plonge Vers les monts fiers et ténébreux ;
Il vole, il disparaît dans le palais du songe. Dans lé château mystérieux !
MONTSELVE
La montagne verdie, les forées sont en flore, tJn sang jeune et fougueux bat au cœur du rocher ; De sa sombre prison, le Printemps veut éclore Et, vainqueur dans le monde, à torrents s'épancher. Il dormait, enchaîné dans les âpres cavernes Des vieux monts grisonnants, le captif de l'Hiver; Mais l'eau vive, en grondant^ a rompu ses citernes Et le dieu prend Fessor dans le ciel large ouvert. Les sommets sont baignés d'un azur plus limpide.
Le mélèze a pleuré, la pervenche a frémi, Rossignol sur la branche a soudain tressailli, Sur la fraîche cascade a dansé la sylphide.
Fleurs, esprits, gais oiseaux, tout se dit : Retrouvés ! Le Printemps dans les airs leur répond : Revivez ! Le Printemps crie à l'homme accablé : Recommence ! Et du gouffre de l'âme a jailli TEspérance Qui s'élance et se perd dans les cieux éclatants Pour rejoindre son dieu bien-aimé : le Printemps. Sur les vagues des bois, sur les feuilles nouvelles Ils s'enlacent, voguait vers des zones plus belles. En voyage ! suivons le dieu fier dans son vol !
Le pied frappe le sol
Qui sonore, résonne.
Le vieux hêtre en frissonne
Sur mon front, de plaisir.
Dans mes sens, ô quel vaste désir !
Que ta force enivrante M'envahisse, ô Printemps créateur.
Que ta sève écumante Monte à flots bouillonnants dans mon cœur!
Sous les dômes profonds des forêts, quels murmures, Quel mystère charmant fait causer les ruisseaux?
Dans la brise, on entend chuchoter les ramures, Que se disent entre eux de si doux les oiseaux?
— Où vas-tu ? dit au merle une rose sauvage.
— Au château merveilleux, je rejoins mes amours.
— Bel oiseau, bel oiseau, que me veut ton ramage ?
— Au château du désir viens toujours, viens toujours ! Aussitôt, dans les bois, tout s'agite et résonne
Et la fleur se balance et commence à vibrer, Sources, fleurs, rossignols, tout se met à chanter : Sur la grande Montagne, une Femme rayonne !
Et l'immense forêt retentit en chantant :
— A Montselve, là-bas, notre Reine t'attend I Et ce sont des soupirs et ce sont des orages. Longs appels, cris d'amour à travers les feuillages, O délire, 6 souffrance, ô bonheur décevant !
Embrasser la nature en son sein palpitant, Ressentir les torrents de la force infinie.
Sans savoir où verser le trop-plein de la vie ! De quel trouble mes sens sont-ils donc assaillis ?
Par les bois, les taillis.
Sous les feuilles légères,
Par les folles fougères
En avant, en avant, Où me berce et m'entraîne le vent !
iPi LES CHANTS DE LA MONTAGNE.
Je frémis dans Tatcente D'un lointain lumineux, enchanteur.
Tout mon être fermente ; Sous un charme inconnu bat mon cœur.
La forêt s'éclaircit; je connais la ravine A mes pieds; je connais le sentier du coteau. Devant moi, fièrement, une antique ruine Est debout... et je tremble en voyant ce château. Quelle est donc cette tour où la vigne serpente, Où verdit le lierre, où le merle charmeur Niche en paix dans le creux de la haie odorante. Où le monde est si large et si vaste le cœur? O mon songe d'enfance, 6 château de ma mère.
Est-ce toi ? Connais-tu ton enfant sérieux ?
Tout un monde oublié se dévoile à mes yeux... Sur tes murs plane encore un étrange mystère. Qui t'habite aujourd'hui, mon tranquille manoir? Sur la lande, là-bas, paît un beau cheval noir Et chatoie au soleil sa superbe crinière ; Il bondit librement dans la haute bruyère.
Mais, ô charme vivant ! sur le seuil du castel ^Une femme apparaît et regarde le ciel.
Sombre éclair de beauté ! J 'en frissonne de joie.
JFoiit mon sang me reflue et la terre flamboie. Sois béni, jour brûlant, 6 soleil créateur Qui reluit sur la calme hauteur !
Le désir de ma vie
Est rentré frémissant
Dans mon âme assouvie.
Et le rêve secret apparaît tout-puissant.
Vision éclatante.
Vision de mes nuits de douleur,
Viens-tu, belle et vivante.
Resplendir devant moi dans ta fleur ?