‹ Les chants de la montagneChapitre 50 sur 60 · EDM · texte numérisé non relu

EDM

Libre est le vent sur la bruyère, Libre en ces monts ton âme altiére, O femme, et libre aussi mon cœur !

J'ai franchi forées et broussailles.

SUR LA MONTAGNE. aoi

OÙ sont tes gardiens^ tes murailles?

La montagne est au voyageur*

Au haut des croupes montagneuses, Sous les vastes forêts herbeuses, Au Sud comme au Septentrion, J'erre, je descends aux abîmes, Ou je tente les calmes cimes; Au loin me pousse mon démon.

Sur la montagne solitaire.

Tu m* apparus triste et si fiére.

Troublante, étrange vision!...

Vôyais-je vrai ? Femme ou déesse. J'ai voulu voir TEnchanteresse, J'ai voulu contempler son front.

Oui, jusqu'à toi mon cœur s'enlève.

Mes yeux ont plongé dans ton rêve.

J'ai surpris sa fauve splendeur; Reine des monts, noble inconnue.

Sur les hauteurs je te salue, Pardonne au simple voyageur.

aoa LES CHANTS DE LA MONTAGNE,

FLORENCE

Toi qui viens m'épier, tu crois donc me connaître? Me ravir mon secret dans le vent du désert?

Comme au cœur de ces monts, insensé, tu pénètres ? Tu crois lire en mon cœur ouvert?

Sais-tu bien qui je suis? Connais-tu ma puissance? A Montselve ne mène aucun chemin battu,^ Aucun chemin n'en sort. Et la forêt immense

A ses fantômes, le sais-tu?

Souvent le voyageur, sous le hêtre qui penche,

Suit le fourmillement claîr-obscur des forêts.

Un bras riu lui fait signe — et parait TElfe blanche

* - • Au sein de neige, au rire frais.'

Comme une flèche, au cœur Ta percé son sourire, Il s'élance, il la suit de futaie en taillis. Sur la source tremblante où sa forme se mire, Sous l'ombre aux chatoyants fouillis.

Vient la nuit ; il est seul dans les hautes clairières la forêt gémit dans sa noire épaisseur;

Sous les fûts grisonnants des sapins séculaires Se dresse le sombre Chasseur,

Son œil vert lui scintille et sa voix lui murmure : Vois-tu l'Elfe là-bas? Viens me suivre, elle attend. Il l'entraîne éperdu de ramure en ramure, Il vole, terrible ouragan.

Il l'attire, il le pousse à la gorge béante.

Et le gouffre grisâtre en hennit de plaisir, Car l'homme tombe et roule en la nuit mugissante, Où le torrent va le saisir.

Sais-tu pas, faible enfant, que ces spectres sauvages Se lèvent à mon chant du plus sombre des bois ? Ne sens-tu pas gronder dans mon sein leurs orages. Leur souffle frémir dans ma voix?

Dans vos froides cités, dans vos foules stupides. L'insolent peut, sans peur, m'insulter en passant. Mais ici, vous régnez, mes montagnes splendides. Votre fierté court dans mon sang.

Vois, je suis seule ici, ma retraite est ouverte. Mais, malheur à celui qui vient braver mon front,

ao4 LES CHANTS DE LA MONTAGNE,

D'un regard je le chasse ec le voue à sa perce,! £c les abîmes m'enceadronc.

EDMEO

Qu'il monte aux âpres altitudes, L'ardent Démon des solitudes Au chant de ton cœur orageux !

Dans les ténèbres solennelles, Viennent me darder ses prunelles, Comme sur moi dardent tes yeux ;

Je les soutiendrai, sur mon âme!

Et j'en boirai la sombre flamme Comme le feu de ton regard !

Parce la meute haletante, Sonne la chasse délirante Dans le bois livide et hagard !

Eveille, ô chasseresse, éveille Le peuple endormi qui sommeille Dans les entrailles de ces monts.

Que la chasse hurle ec rugisse.

M'emporte vers le précipice

Où tous nous nous engouffrerons.

Esprits du ciel et de la terre, Déchaînez-vous dans Tatmosphère, J'aspire à vos embrassements.

Je veux revivre en votre fête, Comme une feuille à la tempête, Jeter mon âme aux éléments!

Dans tous les torrents de la vie Plonge mon âme inassouvie 5 Viens, Volupté, viens, ô Douleur!

Ah ! je les sens dans chaque fibre, Mieux vaut mourir quand Pâme est libre.

Quand la jeunesse écume au cœur !

Car vivre en paix est un martyre, Plutôt sombrer dans le délire De PEnthousiasme généreux.

Tomber sous l'éclair d'espérance Qui nous fait voir le gouffre immense Des mondes nouveaux et des cieux

£n chasse, ardente chasseresse, Si dans ton cœur chance l'ivresse Et la fureur des passions.

Oui, i'ai forcé ton sanctuaire; Qu'importe, ô fille de la terre, J'aime tes fascinations.

De ton cœur j'ai senti l'oMge; Comme un effluve de courage Ton souffle m'a rendu joyeux.

Verse donc tes torrents sublimes, El qu'ivre, je roule aux abîmes Sous le flamboiement de tes yeux !

La forêt profonde, embaumée,

Fut mon premier, mon vaste amour.

Mais, jeune encor mourut ma mère, Hors du donjon on m'emporta ; Au loin, sur la terre étrangère.

Un sombre destin me jeta.

Alors, je grandis dans la plaine.

Sous les murs gris de la cité, Sa froide et desséchante haleine Ne toucha mon cœur indompté.

Oh ! dans ces antres d'esclavage.

Que j'ai langui, cherché, souffert !

Lorsqu'en moi grondait le courage, M'étreignait un cercle de fer.

Mon cœur me parlait d'autres mondes.

Dans mes nuits j'entendais des voix ; Ah! mes colères vagabondes Brisèrent leur chaîne et leurs lois.

Car, comme un mirage éphémère.

Ou, comme un souvenir lointain,

2o8 LES CHANTS DE LA MONTAGNE.

Montagne ec château de ma mère Hantaient mon regard incertain.

Et cette montagne est la tienne, Et ce château, c'est celui-ci !

Est-ce à ta voix, ô magicienne, Que de sa nuit il est sorti?

Oui, le passé plein d'espérance Surgit devant mes yeux en pleurs ; Mais, sur ces débris de l'enfance.

Réponds, quel jeune monde en fleurs }

Quel avenir, ô châtelaine.

Sur mon passé fais-tu fleurir?

Qui donc es-tu ? Sous ton haleine, La fleur de l'âme veut s'ouvrir.

FLORENCE

Tu veux donc me connaître et lire en mon destin. Hardi, naïf enfant? — Eh bien, je t'en défie. Car, je ne connais pas le secret de ma vie. Le saurais-tu toi-même? — Elle gronde en mon sein

Torrent d'immense joie et d'immense tristesse, Qu'elle gronde et s'élance au but mystérieux, Que m'importe? Je vis, je pressens et je veux! J'ai bravé les destins, par ma forte jeunesse. Viens donc, ô voyageur, sitôt las de marcher; La montagne est à nous, et moi, j'en suis la reine. La source coule «ncor dans les flancs du rocher, L'oiseau chante aux halliers et le vent nous encraine ! Je me cherchais moi-même au cœur de ces vieux monts Tu veux me deviner? J'accepte la gageure; Librement sous le ciel, nous nous regarderons Et que le fier Printemps sourie à Taventurô !

iJ.

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