‹ Les chants de la montagneChapitre 52 sur 60 · A LA MEME · texte numérisé non relu

A LA MEME

Laisse-moi t'emporter sur ta sombre cavale

Par de là l'horizon!

Sens-tu pas dans ton cœur la puissante rafale

. Te souffler son frisson?

A cheval ! A cheval ! Plus de frein à nos âmes !

Plus de frein au Désir !

La tempête mugit, le ciel lance des flammes,

Il me faut te saisir!

SUR LA MONTAGNE. aij

Elle rase les monts, la nue et vagabonde

Sous le fouec des vents fous ; Ouragans déchaînés, vous embrassez le monde ! —

Et vous partez sans nous }

L'âme de la Nature, âme altiére, âme immense

S-engouflfre dans la nuit, Et plus beau que l'éclair, sous la nue, ô Florence !

Ton regard me reluit,

A cheval ! A cheval ! Mêlons-nous au délire

De tous les éléments ; Que ton âme flamboie et que je la respire

Dans tes embrassements.

Etreignons-nous, Florence, en dévorant l'espace

Et par monts et par vaux.

Et que ta chevelure autour de moi s'enlace

En vivaces anneaux.

Et craquent les vieux troncs, la tempête mugisse,

. Sur ses ailes, volons ; Et grondent les forêts, la cavale hennisse.

Dans leurs gouffres, plongeons.

Dans l'espace, fuyons deux tempêtes vivantes,

Deux flèches dans le vent.

Un inonde dans le monde et deux âmes vibrantes

Dans l'univers mouvant.

Ah ! sombrer avec toi dans le fracas du monde,

O puissance, ô fierté!

Qu'à la foudre qui roule et qui frappe, réponde

Un cri de volupté.

Laisse entrer dans ton sein tous les torrents de vie

Qu'à deux. je veux sentir; Mon cœur a soif de toi, je n'ai d'autre patrie

Que ton vaste désir!

Vois, la terre est à nous. Monts chenus, vertes plaines

Se déroulent sans fin.

Et la sombre splendeur des tristesses humaines

Nous attire au lointain.

Je veux voir se jouer sur ton front prophétique

Les matins radieux.

Et des sauvages mers le ciel mélancolique

Se mirer dans tes yeux.

SUR LA MPNTAGNE. aïs

T'emporter à travers les forêts et les villes,

Les déserts, les ravins, Et l'endormir songeuse au bord des lacs tranquilles

Par les grands soirs sereins.

Et lorsque à Thorizon des plaines onduleuses

Les Alpes brilleront.

Elançons-nous au vol vers les cimes neigeuses

Dont Pazur ceint le front.

Des vallons fraîchissants, des hautes solitudes

D'esprits purs enchantés.

Replongeons à la mer des sombres multitudes

Qui grondent aux cités.

Ouvrons, ouvrons notre âme à la voix sympathique

Des peuples malheureux ; Qu'elle vibre et résonne à Taccent héroïque

Des grands cœurs généreux.

Ecoutons ce bruit sourd d'éternelle soufiFrance

Que fait l'humanité, D'où s'élance parfois, comme un cri d'espérance.

Un chant de liberté.

2t6 LES CHANTS DE LA MONTAGNE.

Notre âme à ce qui souflfre ou se tord sur la terre

Au feu des voluptés, Notre âme à ce qui lutte en cherchant la lumière,

Aux nobles révoltés!

Notre âme à ce qui meurt, comme à ce qui va naître

Du cœur, gouffre éternel; Notre âme au chant qui sort des profondeurs de l'Etre,

Notre âme aux vents du ciel!

Vers le Sud ! vers le Sud ! une voix nous appelle ;

Porte nous, ô Désir, Vers la Grèce que dore une aurore éternelle

Dans ses mers de saphir.

Elle existe toujours, la divine patrie.

Homme déshérité.

Où radieuse, un jour, de l'océan de vie.

S'élança la Beauté.

Salut, terre des dieux! La Grèce est notre mère!

O sol révélateur.

Sous tes temples sacrés des siècles de misère

Tombent de notre cœur.

Entends venir du fond des ancres des montagnes

Ce cortège joyeux, Il mugit à travers les cités, les campagnes,

Dithyrambe orageux.

Il sommeillait au fond de sa grotte profonde

Le grand Dionysos, L'Orgiaste divin qui transforme le monde

Avec le grand Erôs.

Il s^éveille! Il entraîne en troupes jubilantes

Les hommes transportés, Et dans l'enlacement des Muses, des Bacchantes,

Les dieux ressuscites.

Couronnons nos cheveux, prends le Thyrse et la Lyre,

Chantons, enivrons-nous De la sainte musique et du puissant délire

Qui nous embrase tous.

Loin de nous à jamais le vain joug et la chaîne

De ce monde vieilli.

Ici tout s'afBranchit, la Force souveraine

De la Joie a jailli.

ai8 LES CHANTS DE LA MONTAGNE.

Sous les frissons du ciel, femme, sens-coi déesse, L'homme en lui senc le dieu,

Dans nos veines soudain réternelle Jeunesse Rentre en torrents de feu.

Entends ce cri -d'amqur ! Mille dieux qui s'embrassent ;

Aimer, c'est se briser.

Jette-toi dans mes bras... si les mondes s^enlacenc.

Mourons dans un baiser !

Plus loin, plus loin encor la soif insatiable

Du Vrai nous poussera. Au fond de l'Orient splendide et vénérable

Blanchit l'Himalaya.

Retournons à la source, à la source des choses,

Des hommes et des dieux.

Ou le Gange, à travers les palmiers et les roses,

Tombe du haut des cieux.

Repuisons dans ses eaux la suprême sagesse,

La foi, l'oubli divin.

Berce-nous, flot sacré de l'onde prophétesse,

Fleuve du genre humain.

Embarquons-nous sur lui sous les'gr^nds s^ycomores,

Où les yeux du lotus S'encr'ouvrent en rêvant aux baisers des Aurores,

Pleurant le doux Bacchus.

Salut ! monts, où sont nés tous les dieux de la terre,

Où l'antique Brahma Descend, saisi d'amour de son ciel solitaire,

Dans les bras de Maïa.

Ah! cinglons vers la mer et voguant sur son onde,

Laissons, laissons grandir Autour de nous la nuit rayonnante et profonde,

D'où nous devions sortir.

Entends ces chants sacrés, entends la symphonie

Des espaces béants.

Des êtres immergés dans la grande harmonie

De ces bleus océans.

Oui, la vie éternelle est au sein de l'abîme.

Loin du monde qui fuit...

Ah! roulons confondus dans ton gouffre sublime,

Splendide et sainte Nuit!

AURORE BOREALE

(a LA même)'

O viu, to sei un addio etemo ; Amore ! tu sei reterno riveder!

Chaude et claire esc la nutc qui brille sur les moncs, Les ténèbres en paix s'entassent aux vallons. Gigantesque océan, les croupes montagneuses, Se dressent dans l'espace en vagues orageuses, Ou s'ondulent au loin dans Tair illimité Sous une vaporeuse et magique clarté.

Le silence esc posé sur les feuilles tranquilles. Un charme étrange pèse aux forêts immobiles.

La terre dore et semble, ea son sommeil si fier, Ecouter les Esprits qui glissent dans TEther. Aux flancs, du vieux donjon, sur le balcon gothique^ Nous planons^ suspendus dans un air balsamique. Seuls, nous veillons encor sous l'azur flamboyant, Et nous nous regardons!.* O long silence ardent, O langue de Tamour, immense symphonie Qui va de Pâme à l'âme, immergeante, infinie! Qu'est devenu le monde et toutes ses splendeurs ? Le cœur de l'univers n'est-il pas en nos cœurs ?

Que vois-je à Thorizon? La lueur rose et pâle,

Oh ! dis, oh ! n'est-ce pas l'Aurore boréale.

Qui jusqu^en ces climats vient darder ses rayons

Et fait pâlir les feux des constellations >

O lumière inconnue, étrange météore,

Fille des nuits sans fin, ardente et chaste Aurore,

Qu'aucun soleil ne suit; es-tu le flamboiement

D'un céleste génie au sein du firmament ?

Est-ce l'âme du Nord qui vers le Sud s'élance ?

Est-ce l'Ether subtil qui d'un amour immense

S'embrase pour la Terre et qui se sent rougir

Sous le frisson sacré de son propre désir ?

— De même sur ton front superbe, 6 ma Florence,

Et dans ces yeux divins, donc j'aime la puissance, Je vois s'épanouir ton âme en sa splendeur Comme l'Aurore en flamme au ciel révélateur.

Je sens venir à moi, de ces yeux excaciques, Ton être par corrents d'effluves magnéciques. Ton âme esc dans ces yeux; quel enveloppemenc! Ton âme vienc m'écreindre en son rayonnemenc.

— Comme le mécéore envahie l'acmosphére, Voici qu'au sombre azur sa rose de lumière Irradie en lançant ses flèches au Zénith.

Ah! n'en frémis-tu pas, montagne de granit?

Le beau cercle sanglanc grandie, tressaille, ondoie, Le firmament esc rouge et tout le ciel flamboie. O subites ardeurs, ô doux frémissements, Baiser inextinguible à tous les éléments !

Et des éclairs blafards, des lueurs serpentines Sillonnent par instants ces lames purpurines.

— Sur ton visage ainsi la passion reluit ;

Joie et douleur sans borne y passent dans la nuit ; Tendresses et défis sur tes lèvres plissées.

Et dans tes yeux, remplis d'orageuses pensées. S'allume par moments un terrible désir!.,.

Florence! Ton regard fait-il vivre ou mourir?

SUR LA MONTAGNE. aaj

Qu'importe? Fasciné par cette mer de flamme, Je plonge éperdument aux gouffres de ton âme.

— Et s'avance la nuit. Aurore de beauté, Belle Aurore d'amour, mer de félicité, Ne puis-je éterniser ta pure efflorescense Ou bien m'évanouir dans ton incandescence, M'absorber, me noyer sous ta vibration, Dans une magnétique, intense fusion.

Avec le monde entier ? — La nuit majestueuse S'écoule solennelle, et plus mystérieuse, L^Aurore luit toujours, mais tremble en pâlissant. A travers elle, vois, dans Tazur fraîchissant. Resplendissent, au fond des espaces sans voiles. D'innombrables soleils, étoiles sur étoiles.

— A travers toi, Florence, et ton âme de feu. Ainsi je vois le monde et l'abîme de Dieu. Dans le miroir profond de tes noires prunelles, Brillent les vérités sublimes, étemelles.

Et mon regard contemple en cet ardent séjour, L'Amour dans l'Infini, Tlnfini dans l'Amour!

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