LES REGRETS
J'ai vu sécher les fruits ; les rocs fendus de traits Ne m'ont point découvert leurs antiques secrets. Jai laissé dépérir l'épi blanc sur sa tige, Sans pourtant retenir son parfum qui voltige D'une aile délicate au-dessus des gazons. Je ne l'ai point goûté tout Téclat des saisons ! Je n'ai pris à la vie, au soleil, à la terre, Ni leur feu, ni leur jour, ni leur essence amère. Ni leur délice obscur avec leur volupté. Ni toutes les vertus qui forment leur beauté. Je n'ai pas joui du monde en mon âge frivole... Sans tirer tout son prix de l'instant qui s'envole, J'ai vécu : je soupire après les jours éteints, En vain je les évoque et je les cherche en vain. Ils ne m'ont point nourri de leur substance intime. Je n"ai point recueilli le parfum qu'ils expriment. Ils n'ont point dans mon être agglutiné leur miel, Comme ces guêpes d'or qui ravagent le ciel...
Aussi je me taris dans ma douleur impure,
Car je n'ai point soustrait à chaque créature
Le trésor dont chacune enfle et charge son cœur.
Que je suis gémissant et quelle est ma langueur !
Sans avoir su jamais comme on presse une graine,
Prendre aux choses le beau secret qu'elles contiennent
Je les ai vues s'éteindre et se décomposer.
Et mon être est aride et je me sens lassé !
Et mes biens c'est en vain que je les récupère.
Je n'en possède point parmi toute la terre.
J'aurai laissé passer le bonheur loin de moi
Tandis qu'il m'appelait avec sa belle voix ?
Et puis je partirai, sans force et sans richesse,
Pauvre et nu, sous un ciel dont la courbe m'oppresse.