‹ Les chants de la vieChapitre 23 sur 62 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

DE QUELQUES MESURES A PRENDRE POUR ASSURER LA PROSPÉRITÉ DES SOCIÉTÉS DE CHŒURS D'HOMMES.

En France, on a remarqué que des masses chorales, uniquement composées d'individus du sexe masculin, ne peuvent se faire entendre longtemps de suite sans causer aux auditeurs une certaine fatigue, quelles que soient d'ailleurs les qualités qu'elles déploient dans l'exécution des morceaux qui leur sont confiés. Il est donc nécessaire, toutes les fois que les chœurs ne sont pas eux-mêmes coupés par des solos, de les faire alterner avec des productions interprétées par des solistes, c'est-à-dire avec des trios, des quatuors, des quintettes, etc., pour trois, quatre, cinq voix seules ou bien doublées. De celte manière on évite la monotonie, et l'on peut former des concerts entièrement défrayés par l'harmonie des voix d'hommes, surtout si, indépendamment de cela, on prend la précaution de varier, le plus qu'il est possible, la forme et le caractère des morceaux inscrits sur le programme, de telle sorte que les uns soient tirés du genre religieux, d'autres du genre profane, et que ceux qui sont écrits dans le style grave et sérieux alternent quelquefois avec des productions du style comique et léger. Jusqu'à présent, en France, nous avons eu fort peu de fêtes musicales dont le chant viril ait fait à lui seul les honneurs. Presque toujours il a dû se mêler à quelques morceaux de musique instrumentale ou d'airs chantés par des solistes des deux sexes. En Allemagne, au contraire, il défraie souvent un concert, voire un festival tout entier. Il y a même des exemples de réunions chorales où l'on n'a pas exécuté autre chose que des airs nationaux, tels que des Lieder et des ballades interprétés sous forme de chœurs et de quatuors pour voix d'hommes. Ces sortes de fêtes de-chant ont lieu presque tous les ans dans quelques contrées de l'Allemagne, sous le nom de Volksliederfeste. Elles sont organisées par des associations chorales comprenant un grand nombre de Liederlafeln et formant quelquefois un ensemble de plus de mille chanteurs. Pour nous, qui ne professons pas autant d'amour pour nos chants nationaux, nous ne prendrions pas un plaisir bien vif à écouler pendant près d'une journée , et même deux jours de suite , environ une trentaine de Lieder et de ballades, la plupart connus de longue date et se succédant sans autre interruption que les moments de repos accordés aux chanteurs. Il est vrai que les airs populaires allemands en vogue sont toujours variés et ennoblis par l'harmonie si riche et si pittoresque que des compositeurs en renom se font gloire d'y ajouter, quand ils n'ont pas eux-mêmes le mérite d'en avoir écrit la mélodie. On sait

en effet l'importance qu'ils attachent à ce genre de composition et la satisfaction qu'ils éprouvent à enrichir cette branche impérissable de leur musique nationale. C'est encore là, il faut le dire, une preuve du respect des Allemands pour tout ce qui tient aux antiquités de leur race et aux traditions de leur pays. A leurs yeux, le Lied est la manifestation la plus vraie et comme l'essence de l'esprit germanique sous une forme artistique à la portée de tous. Cette forme est essentiellement allemande ; en s'apparentant au quatuor d'hommes , elle a pénétré plus avant dans les niasses, elle a augmenté ses moyens d'action, elle s'est soustraite aux variations de la mode. Il a été constaté en effet, par les Allemands eux-mêmes, que c'est seulement dans le quatuor d'hommes que les musiciens, leurs compatriotes, sont restés de tous points fidèles au génie de leur nation. Dans les autres formes musicales, au contraire, ils ont subi plus ou moins l'influence des maîtres italiens ou français. Quoï qu'il en soit, en suivant leur exemple, c'est-à-dire en traitant la chanson française d'une manière artistique tout à fait appropriée à des chœurs d'hommes, on trouverait encore un nouveau moyen de varier à peu de frais le répertoire de nos sociétés orphéoniques. En même temps on habituerait le peuple à répéter ses airs de prédilection bien harmonisés à plusieurs parties. Puisque je parle ici du répertoire des sociétés de chant viril, il est temps de compléter ce que j'ai dit ailleurs touchant cet objet.

C'est au directeur d'une société de ce genre qu'il appartient d'en former un qui réponde non seulement aux conditions matérielles du chant d'ensemble, mais aussi au but moral qu'on se propose en tâchant de le propager. Il apportera donc une égale attention aux qualités des morceaux qu'il doit faire chanter et à celles du texte adapté à la musique de ces morceaux. Il évitera avec soin d'arrêter son choix sur des paroles et des sujets trop libres ; rien ne serait plus préjudiciable à la dignité et à la gloire artistique d'une société chorale que l'abus des chansons grivoises et égrillardes trahissant une effervescence érotique et bachique. On doit les interdire non moins sévèrement que certains abus auxquels pourraient donner lieu l'abandon et le laisser-aller habituels des réunions de plaisir organisées entre hommes. Ainsi de même que les repas d'uue société de chant ne doivent en aucun cas dégénérer en orgie, de même les sentiments de fraternité dont les chanteurs se montrent animés réciproquement ne sauraient devenir pour eux le prétexte d'une familiarité et d'un sans-façon de mauvais goût. S'il en était autrement, on verrait bientôt les disputes, les brouilles et les haines succéder à cette familiarité même. Aussi un directeur expérimenté prendra-t-il toutes les précautions nécessaires pour qu'on n'ait rien à reprocher à la société qu'il dirige sous le double rapport de la moralité et de la bonne tenue.

Une des mesures les plus efficaces à cet égard, c'est de faire souscrire un règlement sévère, et de veiller, en toutes circonstances, à sa rigoureuse et stricte application. Sil'on met tous ses soins à conserver la bonne harmonie des voix, on ne sera pas moins attentif à conserver labonne harmonie des cœurs. Or, dans certains temps et dans certaines occurrences, il faut s'interdire d'aborder, fût-ce indirectement, les questions délicates auxquelles la conscience de chacun est plus ou moins intéressée. Les entretiens et les chants relatifs à des événements politiques présentent en général beaucoup d'inconvénients et ne sont même pas sans danger pour l'existence et la prospérité des réunions de chœurs d'hommes. En effet, ou ils excitent les défiances et les soupçons de l'autorité, ou ils jettent dans le sein même delà société un levain de discorde. Les chansons nationales qui respirent l'amour de la patrie et la gloire des armes sont elles-mêmes susceptibles de produire des effets analogues , quand elles ont été tracées sous l'influence d'un sentiment trop exalté, trop exclusif et trop hautain. Il faut en dire autant à l'égard de certains chants religieux conçus en haine des autres religions. Dans les grandes fêtes musicales qui souvent mettent en présence des chanteurs de différentes nations et de différents cultes, il y a des allusions historiques présentées d'une manière lière ou dédaigneuse qui pourraient être fort mal reçues et qu'il faut prudemment écarter. Somme toute, il importe au plus haut point que les sociétés de chœurs d'hommes ne soient jamais exploitées au profit d'un parti politique ou d'une secte religieuse.

Je ne crois pas qu'il soit inutile d'ajouter en dernier lieu que la plupart des inconvénients que je viens de signaler sont attachés aux chants de compagnonnage des corps de métier. Personne n'ignore que ces sortes de chants, que les ouvriers et les artisans se plaisent à redire en chœur, ont maintes fois donné lieu à ;des rixes sanglantes. Aussi ne saurait-on trop recommander aux hommes sensés de ne les chanter qu'entre amis ou compagnons du même bord, afin qu'ils ne prennent jamais un caractère de révolte et de défi. C'est par des chants pacifiques, qui font appel aux sentiments généreux, qu'il faut d'abord chercher à triompher de ses ennemis. Rappelons à ce sujet un fait très honorable pour

110 RECHERCHES HISTORIQUES ET CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LE CHANT EN CHOEUR.

les Orphéonistes de la classe populaire. C'étaitenaoùt 1848, une colonne d'ouvriers destinés à être employés aux travaux de canalisation de la Marne fut envoyée dans une commune du canton de Lagny. Les nouveaux venus furent peu fraternellement accueillis , une sorte de suspicion armée les tint à distance , et nulle communication ne paraissait vouloir s'établir entre eux et les habitants. Les ouvriers , voyant qu'il fallait en prendre son parti, supportèrent assez philosophiquement la mauvaise grâce de cet accueil. Cependant se trouvait parmi eux un certain nombre d'Orphéonistes qui, le second jour, s'avisèrent de se réunir le soir sur la place, et de chanter quelques uns des chœurs qu'on leur avait enseignés dans les écoles gratuites de chant à Paris. L'effet de ces chants sur les indigènes fut, à ce que l'on rapporte, vraiment magique. Ils sortirent de leurs maisons et d'abord écoutèrent de loin ; enfin , l'un d'eux s'approcha , un autre le suivit, puis un troisième, puis d'autres encore', si bien que, séduits, subjugués, ils vinrent tous former un cercle épais autour des chanteurs. A peine les cbants eurent-ils cessé, que chacun s'empara du bras d'un exécutant et voulut être son hôte.

Outre les rivalités de différente nature que je viens de signaler, il en est d'autres qui naissent de chanteur à chanteur, et même de société à société. Celles-là éclatent ordinairement à la suite des distributions de prix qui terminent les fêtes musicales admettant des concours de chant d'ensemble. Rien ne serait plus à craindre, dans l'intérêt de la perfection du chant choral , qu'un penchant à la jalousie entre les différentes sociétés de chœurs d'hommes. Toute pensée de désunion, quelle qu'en puisse être la première cause , est directement contraire au but vers lequel doivent tendre en commun leurs efforts : je veux dire la gloire de l'art. Il faut donc que chacun en particulier se mette en garde contre un aussi funeste penchant. Après cela , il ne serait pas moins absurde que les chanteurs se laissassent décourager par des tentatives infructueuses. Ils doivent, au contraire, savoir supporter les échecs avec résignation et ne jamais s'enorgueillir des succès, conservant dans le premier cas l'espoir de faire mieux à l'avenir, et, dans le second cas, celui de toujours bien faire.

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