‹ Les chants de la vieChapitre 8 sur 62 · FONDÉES EN ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

FONDÉES EN ALLEMAGNE

La première mention d'une société de chant pour voix d'hommes régulièrement constituée, en Allemagne, remonte à l'an 1673. On sait positivement qu'il existait à cette époque dans la ville de Grciffenberg, en Poméranie, une réunion chorale composée de seize personnes appartenant les unes à la bourgeoisie, les autres à la noblesse, d'autres au clergé, mais placées les unes et les autres sur un pied d'égalité et d'union fraternelle par leur commun amour de la religion, de la musique et de la poésie. Les membres de cette petite société que dirigeait un jeune étudiant en théologie, nommé Benedict Lisiccus, composaient eux-mêmes les chœurs qu'ils exécutaient (1). On possède un recueil de leurs productions en quatre parties in-folio, lequel fut publié à Alstetten sous le titre suivant : Greifenbergische Psaller-und Harfenlust wider aUeflei Unlust, welche unter Gottes mœchtigem Scliutze und Churfurstlich Brandenburgischem Gnadenschaften vertrauliclien Zusammenkunften , durch zioeyer Gesellschafter Joli. Moellers Geistliche Lieder und Thomas Hoppen ISeue Melodeyen, zu sonderbaren Gemuths Ergoezungen ordentlich angesiellt wird und bewahrt erfunden ist.l — h Theile Alienstettin. 1673-1675. Ainsi que le donne à entendre le titre prolixe qu'on vient de lire, le texte de ce recueil avait pour auteur Jean Mceller et la musique Thomas Hoppe, qui mourut pasteur et membre du consistoire, à Colberg, en 1703. Du reste, il ne s'agit encore cette fois que d'une édition des psaumes poétiquement traduits en langue vulgaire et arrangés à plusieurs parties (2), en sorte que la réunion chorale des honnêtes citoyens de Greiffenberg revêt à peu près le caractère des institutions que fit éclore, longtemps avant la réforme, l'usage universel des psaumes et le goût dominant de leur exécution en chœur dans les moments de loisir dévotement sanctifiés. Aussi, quoique la société de Greiffenberg soit généralement regardée comme la première et la plus ancienne association chorale uniquement composée d'hommes que l'Allemagne ait eue, et qu'elle soit même citée habituellement comme cas unique de l'origine des Liedertafeln et des Liederkraenze , il ne serait probablement pas impossible, en cherchant bien, de trouver à la même époque et autre part qu'à Greiffenberg, des institutions du même genre qui, n'ayant pas publié, comme celle dont je parle, des recueils de chant spéciaux, sont demeurées inconnues.

Ce qu'il y a de certain, c'est que la plupart de ces réunions ont eu pendant longtemps un caractère pieux qui s'affaiblit graduellement par les causes que j'ai déjà signalées, et surtout par cette circonstance qu'elles étaient souvent suivies de repas en commun. Il est facile de concevoir que, dans ces modernes agapes, la liberté des chants augmentait ou diminuait, selon le diapason de la gaieté des convives. Si l'on commençait par quelques psaumes en guise de bénédicité, on devait bien souvent finir par quelque gaudriole en guise d'invocation bachique. Célébrer Dieu dans les bienfaits qu'il nous octroie, mêler ses louanges à celles des jouissances convivales, n'a certainement rien de blâmable en soi. C'est une coutume très ancienne, presque patriarcale, et qui ne saurait être taxée d'irrévérence ou d'impiété qu'autant qu'on la transforme en abus. Les religieux eux-mêmes ont souvent toléré pendant les repas des divertissements plus ou moins modestes, des récits instructifs, des lectures amusantes, des chants en chœur, des concerts de

(1) Allgem. musik. Zeitung [Gazette musicale de Leipzig). Jalir. de psaumes ainsi arrangés pour les voix et destinés à être chantés sans i832, n" 43, p. 716. accompagnement.

(2) Il a été publié dans les xvr et xvn- siècles près de cent recueils

musique instrumentale et jusqu'à la représentation de petits drames bibliques. De temps immémorial les francs-maçons, après avoir chanté les louanges de la Divinité, ont pareillement célébré les biens de la terre, parce que ces biens ont été donnés à l'homme en cette vie pour le soutenir et le fortifier au physique, comme les biens spirituels sont destinés à le soutenir et à le fortifier au moral.

Toutefois, un goût trop vif pour les plaisirs sensuels ayant souvent prédominé chez les convives qu'un but pieux avait d'abord réunis, il s'ensuivit un retour païen de Noé à Bacchus qui exerça une grande influence sur la nature des compositions poétiques et musicales chantées par des chœurs d'hommes, aussi bien que sur le caractère des associations vouées à la culture du chant choral sans accompagnement. Ce résultat est clairement indiqué par le nom même que ces associations ont reçu en Allemagne. Le nom de Liedertufeln, par lequel on les désigne, signifie littéralement, comme je l'ai déjà dit plus haut, tables à chansons, c'est-à-dire tables ou plutôt repas et banquets où l'on chante. Hâtons-nous de dire, cependant, que la gravité et la dignité naturelles au caractère des Allemands, le tour sérieux et mélancolique de leur esprit, les tendances morales et artistiques dont ils font preuve jusque dans leurs moindres plaisirs, ont eu pour effet de donner et de conserver aux Liedertafeln une physionomie à part dont les Français ne sauraient se faire sur-le-champ une juste idée, mais qui distingue entièrement ces réunions chantantes de ces banales sociétés d'épicuriens toujours prêts à fêter Momus avec un robuste appétit et de maigres chansons. Reposant sur un principe plus solide et plus élevé, les chœurs d'hommes en Allemagne ont un but social et humanitaire. Si d'un côté ils servent à répandre le goût de la musique d'ensemble par des concerts publics et des fêtes attirant la foule et réunissant un grand concours de chanteurs, d'un autre côté ils tendent à propager l'amour de l'ordre et le besoin d'une union fraternelle, non seulement entre tous les enfants d'une même patrie, mais entre tous les hommes indistinctement. Les Allemands se font honneur de cette destination de leurs Liedcrtafelu. Remarquons qu'il est dans la nature de leur esprit de ne point aimer les amusements qui n'ont pas un côté sérieux et utile, partant qui demeurent sans profit pour leur pays et pour leurs concitoyens. C'est pourquoi ils ennoblissent et agrandissent les moindres choses et donnent aux institutions même consacrées au plaisir une valeur et un relief qu'on ne leur connaît pas ailleurs. Au nombre des résultats avantageux qu'il est permis d'attribuer à l'organisation régulière des sociétés de chœurs d'hommes au point de vue des mœurs et de la sociabilité, il faut mettre en première ligne l'habitude que l'on prend volontairement de se soumettre à un règlement fixe, habitude d'autant plus facile à contracter qu'elle tend à procurer des jouissances dont on profite personnellement en même temps qu'on en gratifie tout le monde. D'ailleurs, imposée par l'amitié, une pareille obligation n'a plus rien de la contrainte pénible du devoir. En second lieu, et tel est l'avis des Allemands, les relations fréquentes que les membres des Liedertafeln entretiennent réciproquement à titre de collègues et puis bientôt d'amis, sont peut-être de nature à favoriser la pratique des vertus sociales. Enfin, l'amour-propre ne trouvant guère son compte que dans l'exécution des solos, et se complaisant beaucoup moins à celle des morceaux à plusieurs voix, où chaque concertant n'a personnellement pas à briller et n'agit que comme partie du tout, il se peut que la pratique du chant d'ensemble soit tout à fait propre à chasser l'égoïsme du cœur des hommes et surtout du cœur des artistes, parce qu'elle les oblige à rechercher les succès collectifs et non pas seulement les succès individuels. De même, il ne faut pas faire de doute que l'émulation qui naît d'un continuel échange de sentiments vraiment nobles et virils ne prépare merveilleusement l'âme et l'intelligence humaine à l'intuition de tout ce qui est bon et utile, de tout ce qui est grand et beau.

Les circonstances assez remarquables qui ont accompagné la fondation des Liedertafeln en Allemagne semblent, du reste, attester le mérite et l'importance de cette institution. Un musicien de talent comme Zelter, un poëte illustre comme Goethe, une notabilité princière comme Radziwill (1), un roi éclairé comme Guillaume III, ne se seraient certainement pas intéressés à une œuvre ou médiocre ou frivole. Or, ils ont été précisément les hôtes et les soutiens déclarés de la première société de chœurs d'hommes régulièrement instituée en Allemagne sous le nom de Liedertafel.

Ce fut à Berlin, vers la fin de 1808, que l'excellent professeur de musique Zelter eut l'idée de créer une Liedertafel sur des bases tout à fait artistiques. On a voulu que ce projet lui eût été suggéré comme une réminiscence des heures

(1) Passionné pour les arts, le prince Radziwill les cultivait lui-même avec succès. Il était parfait musicien, chanteur distingué, violoncelliste habile et bon compositeur. Il a mis en musique le Faust de Goethe.

joyeuses de la vie d'étudiant. Le souvenir des plaisirs goûtés en commun dans les réunions et banquets appelés Commers, k celte heureuse époque de l'existence humaine où l'enthousiasme déborde a (lot des cœurs, comme la bière mousseuse s'échappe impétueusement des hanaps argentés ; ce souvenir, qui évoquait encore une fois les gracieuses fantaisies de la muse, les refrains poétiques, les chants harmonieux, pouvait effectivement lui avoir inspiré, comme k beaucoup d'autres, le désir de retrouver quelque chose d'analogue parmi les distractions et les passe-temps que se permettent encore, dans l'âge des affaires et des soucis, les hommes appartenant aux classes instruites de la société. Quoi qu'il en soit, Zelter a dit en propres termes qu'il fonda sa Liedertafel pour célébrer le retour du roi de Prusse à Berlin. Une société de vingt-cinq hommes, dont le vingt-cinquième exerçait les fonctions de président (c'était Zelter lui-même), se rassemblait une fois par mois à un souper pendant lequel on se plaisait k exécuter de belles chansons allemandes. Les membres devaient être ou poètes, ou chanteurs, ou compositeurs. Celui qui avait écrit les paroles ou la musique d'une chanson nouvelle la lisait, ou la chantait lui-même k table, ou bien il la faisait chanter par d'autres. Si elle avait eu du succès, on faisait circuler une boîte parmi les convives; chacun y mettait quelque argent quand la chanson lui avait plu. L'argent était compté séance tenante. La recette était-elle suffisante pour subvenir aux frais d'exécution d'une médaille d'argent de la valeur d'un bon thaler, le président, au nom de la Liedertafel, remettait la médaille au lauréat (1) ; on buvait k la santé du poëte ou du compositeur, et l'on discourait sur le mérite de la chanson. Lorsqu'un membre de la société pouvait présenter douze médailles d'argent obtenues de cette manière, il était un jour fêté officiellement aux frais de la petite association. Ce jour-lk on lui mettait une couronne, on l'autorisait a boire le vin qu'il préférait, et on lui faisait hommage d'une médaille d'or du prix de vingt-cinq thalcrs. Celui qui, hors de la société, tenait quelque propos équivoque et inconvenant sur le compte d'un de ses collègues ou de la société entière, était condamné kune amende. Les chansons satiriques, contenant des personnalités, étaient sévèrement interdites. En général, tous les articles du règlement devaient être scrupuleusement observés ; Zelter, dans le projet qu'il fit circuler lors de l'organisation de la Liedertafel, donna connaissance des dispositions auxquelles chaque membre serait tenu de souscrire. Un des articles fondamentaux de ce règlement statuait que rien ne pourrait être chanté qui n'eût été composé par un membre de la Liedertafel. Les morceaux proposés d'après cette condition sine qua non, pour être admis dans le répertoire, étaient essayés au commencement de chaque séance, et s'ils n'avaient pas été bien compris et bien exécutés sur-le-champ, le poëte et le compositeur avaient le droit d'exiger qu'ils fussent répétés autant de fois que bon leur semblait. Ces morceaux étaient écrits d'ordinaire pour quatuor d'hommes, deux ténors et deux basses, avec chœurs et solo alternatifs. Cependant on s'écartait quelquefois de cette forme et l'on écrivait aussi des Lieder k trois, k six voix, k double chœur, etc. La plupart de ces productions, notamment celles de Zelter et de Flemming, acquirent, hors du cercle où elles avaient vu le jour, un immense succès. Les chants que les convives de la Liedertafel répétaient le plus fréquemment et avec le plus de plaisir, dans leurs premières réunions, étaient les suivants : Bas Bundeslied ; die Generalbeichte ; Herr Urian; Freude schoener Goetterfunken ; Fin Musicant wollt1 froehlich seyn, puis la chanson du tambour, Trommellied, de Voss, et surtout ce vieux chant latin imité de Suétone :

Gallias Caesar subegit, Nicomedes Caïsarem.

Ecce Cœsar nunc triumphat Qui subegit Gallias, Nicomedes uon triumphat Qui subegit Cœsarem...

Les membres de la Liedertafel étaient convenus de jouer tour k tour le rôle d'amphitryons ; ils admirent peu k peu k leur table un certain nombre d'invités étrangers, et comme on exécutait dans ces séances festivales les meilleurs chants du répertoire, ces chants ne tardèrent pas k être connus du public allemand qui les adopta, et qui en possède encore de nos jours un grand nombre parmi ses Lieder favoris. Zelter avait pour ce genre de musique un talent particulier; il en connaissait k fond les ressources. Cependant on peut conjecturer que le génie du poëte qu'il s'était associé ne contribua pas peu k augmenter l'éclat et le succès de ses œuvres. Quand un musicien a le suprême avantage

(1) On voit dans la correspondance de Zelter et de Goethe, dont je parle plus loin, que Goethe fut chargé de fournir le dessin de cette médaille.

i8 RECHERCHES HISTORIQUES ET CORS IDÏ RATIONS GÉNÉRALES

d'avoir pour collaborateur et pour ami un poète tel que Goethe, il serait le plus médiocre des artistes et le plus malheureux des hommes, si le contact d'un tel génie, d'un esprit aussi émineut, ne faisait pas jaillir de son âme l'étincelle créatrice. Zelter fut intimement lié avec l'auteur de Faust, et la mort seule put rompre cette liaison, qui avait duré pendant une longue suite d'années (1). Goethe descendit le premier dans la tombe; Zelter, inconsolable de la perte de son ami, lui survécut à peine deux mois. De ce commercé si touchant et si sincère, il est résulté une volumineuse et intéressante correspondance epistolaire où. le caractère, les goûts, les habitudes, les relations, les jugements et les travaux de ces deux hommes célèbres sont mis au grand jour et éclaircis par une foule de détails neufs et piquants (2). On y voit surtout combien l'habile directeur de l'Académie de chant de Berlin avait su intéresser le grand poëte allemand à la Liedertafel qu'il avait fondée. Je commence par citer un fragment d'une lettre qu'il lui écrivait le h avril 1810. La traduction suivante reproduit autant que possible le sens du texte original :

« Déjà depuis plusieurs semaines l'état de ma santé laisse à désirer. Je ne sais si c'est l'air rude du mois de mars ou quelque autre » influence extérieure qui me rend je ne dirai pas malade, mais maussade et souffrant. Je u'ai pas d'appétit, et la vie, à laquelle je ne laisse » pourtant pas de tenir, me devient en quelque sorte pénible. •

» C'est ainsi qu'hier à midi je ne bus pas devin, parce que je n'en avais pas le moindre désir. Après le dîner, je m'endormis sur mou » sopha. C'est alors que mon intelligent facteur plaça sur ma poitrine votre lettre que je reconnus à ma grande satisfaction, lorsque je » rouvris les yeux. Avant de la déplier, je me fis apporter du vin pour me ranimer entièrement. Pendant que nia fille m'en versait, je rompis » le cachet, et je m'écriai à haute voix : Ergo bibamus! L'enfant, saisie de frayeur, laissa échapper le flacon que j'attrapai, et bientôt rede- » venu dispos et joyeux, j'éprouvai les salutaires effets du vin qui, sans doute, était reconnaissant de ce que je ne l'avais pas laissé perdre!

« Je me fis apporter une plume; je voulais profiter de la première impression et mettre sur-le-champ le poëme en musique. Ensuite, » quand je regardai l'heure, je vis qu'il était temps de me rendre à l'Académie, dont la séance aujourd'hui a été suivie d'une réunion de la » Liedertafel. Il y avait quarante hommes assis au banquet. Je leur lus votre poésie. A la fin de chaque strophe, tous crièrent à l'unisson, » et en formant d'eux-mêmes comme un double chœur : Bibamus! Ils accentuaient la voyelle longue d'une manière si formidable que le » plancher en retentissait, et que le plafond de l'immense salle semblait se soulever. La mélodie s'est retrouvée là tout entière, et vous la » recevez ici telle qu'elle s'est créée en quelque sorte d'elle-même. Si cela vaut quelque chose, je n'y suis pour rien : vous seul en avez » l'honneur.

» L'intérêt que vous prenez à la Liedertafel doit infailliblement porter ses fruits. Les chants allemands d'un caractère -énergique ont » une influence de plus en plus marquée. Au lieu de favoriser une manière de vivre languissante et débile, ils engendrent une vivacité et » une force d'esprit que personne n'était capable de montrer auparavant. On sent mieux ce que l'on vaut (3); la démarche devient plus » assurée sous l'impression d'une joie pure. Ce qui n'était qu'un sujet de langueurs et de vaines paroles prend le caractère d'une action « fermement résolue, et l'ennui des banquets, où il n'y a que le voisin qui, tout en ruminant, s'entretient avec son voisin de son petit » commerce, si ce n'est de la mangeaille elle-même, est inconnu là où tous fixent leur attention sur une seule et même chose, où une » seule et même chose a été conçue et faite pour tous.

» Nous possédons un nombre considérable de Lieder cependant on s'en tient aux meilleurs, et l'on ne répète que ceux dont le sujet » se prête bien à l'expression, dont les paroles conviennent à la situation, et qui ne renferment que ce qui doit y être. Le désir et » l'empressement d'avoir du nouveau se modèrent d'autant plus qu'on a du nouveau tant qu'on en veut. Cela est d'un bon augure.

(1) Sorti pour ainsi dire des rangs du peuple, Zelter, dans sa jeunesse, avait d'abord exercé la profession de maître-maçon qui avait été celle de son père; mais l'excellente éducation qu'il avait reçue, sa haute intelligence et son goût pour les arts, l'éleVèrent bientôt à une condition plus brillante. Ayant fait de la musique une étude approfondie sous la direction de Fach, fondateur de l'institut de chant de Berlin, il obtint bientôt de grands succès dans la composition vocale, et devint en ce genre l'émule , sinon le rival de ses contemporains Reichardt et Schullze. Zelter parait n'être entré en relation directe avec Goethe que vers l'année 1799, mais tous les deux, avant de s'écrire, s'étaient déjà vus plusieurs fois et avaient conçu l'un pour l'autre beaucoup d'estime. Zelter s'était posé en partisan déclaré du poëte allemand à une époque où celui-ci avait encore besoin de zélés défenseurs. Comme il admirait tout ce qui sortait de celte plume illustre, il se lit honneur de mettre plusieurs de ses poésies en musique. Au mois de mai 1796, il envoya à madame Unger un nouveau recueil de Lieder qu'il avait composé sur des paroles de Goethe. Il la priait d'en garder un exemplaire pour elle et d'en offrir un autre de sa part à l'auteur de Wilhem Meister, ne dissimulant pas la crainte qu'il éprouvait de n'avoir été qu'un indigne interprète des inspirations de ce grand génie. Goethe fut très flatté de cette attention et très satisfait de l'œuvre du musicien. Il écrivit à madame Unger en la chargeant de ses rcmercîmenls pour Zelter, qu'il manifestait le désir de connaître personnellement, afin de

causer avec lui de beaucoup de choses : Vm mick mit ihm ûber Manches zu unterhalten. Tels furent l'origine et le point de départ de la liaison de Zelter et de Goethe ; ces deux hommes se virent, se convinrent et s'aimèrent. Toutefois, comme je l'ai dit plus haut, ce ne fut qu'à dater de 1799 qu'Us eurent ensemble des rapports suivis, et ces rapports ne devinrent tout à fait intimes que vers la fin de 1812, lors du tragique événement qui vint enlever un fils à Zelter, mais qui lui valut, comme il le dit lui-même, de trouver, dans la personne de Goethe, mieux qu'un ami, un tendre frère. Ce fut en effet dans la lettre de condoléance que le grand poëte écrivit à ce père désolé, lettre admirable et qui mériterait d'être plus connue, que, par une tendre et délicate inspiration du cœur, il commença, le premier, de substituer au mot vous, dont ils s'étaient servis tous les deux jusqu'alors, le mot tu, qui, dès cette époque, vint modifier le ton de leurs entretiens pour y répandre un caractère d'affectueux abandon et de douce familiarité.

(2) Cette correspondance, qui a été recueillie par M. F.-W. Riemer, conseiller et bibliothécaire du grand-duc de Saxe-Wcimar, forme la matière de 6 volumes in-8, publiés sous le titre suivant : Briefwecksel zwischen Goethe und Zelter in den Jahren 1796 bis 1832. Berlin, 1838.

(3) Littéralement : On est plus capable de porter sa peau, Man wird schon foehiger seine Haut zu tragen.

» La joie de voir que vous avez encore pensé à nous a mis tout en train ; on a bu à votre santé comme on n'avait encore bu à la santé » de personne. Le Aechzelied a été redemandé; on l'a chanté avec plus d'animation que la dernière fois; on l'a déjà mieux compris aujour- » d'nui. Entre chaque strophe, on trinquait, on s'écriait: Vive le devoir! Es lebe die Pflicht, et la dernière strophe a été répétée d'une » manière ferme et vigoureuse. «

Ici Zeltcr parle à Goethe de son dessein d'aller aux eaux de Tœplilz pour rétablir sa santé chancelante, et pour se guérir d'une affection goutteuse dont il était atteint. «Si les eaux ne me font pas de bien , ajoutc-t-11 , j'aurai du » moins la consolation de vous voir souvent, puisqu'en tout cas je serai plus près de vous. » Il prie en outre Goethe de lui faire parvenir son Traité des couleurs dès que le premier exemplaire de cet ouvrage sera dans le commerce ; puis il finit par ce compliment : • Actuellement je suis occupé de mes concerts de Pâques qui ne me sourient pas » beaucoup cette fois. Si j'étais assez heureux pour vous avoir au nombre de mes auditeurs, tous les autres pourraient » aller se promener. »

C'est sur le même ton de familiarité amicale que Goethe répond à Zelter :

« Je vous remercie mille fois de votre prompte réponse. Malheureusement je suis séparé de mon chœur de chanteurs : je ne puis donc « fêter le Ergo bibamus que des yeux et du gosier. Écrivez-moi le plus tôt possible quels sont proprement les Lieder que l'on redit le plus » souvent dans votre cercle, afin que j'apprenne à connaître le goût de vos convives, et que je sache le genre de poésies qui leur convient » le mieux. Une fois fixé sur ce point, on pourra composer toutes sortes de choses amusantes {allerlei Spaesse) pour les amis.

» Ne manquez pas de persévérer dans votre dessein d'aller à Tœplitz. .Je crois que je ferai bien moi-même de visiter ces bains après » ceux deCarlsbad. Mais, vu mon désir de ne pas abandonner une condition qui ne me déplaît nullement, je ne puis m'éloigner de l'Eger » sans motif péremptoire. Mettons que vous soyez rendu à Tœplitz, que vous me disiez comment on s'y trouve, que vous m'y arrêtiez un » logement, et le voyage projeté ne tardera pas à se faire. Comme dispositions préparatoires, je ne vous dirai que ceci : Vos lettres me » trouveront encore ici jusqu'au jubilé. De votre côté, vous recevrez avant mon départ une lettre et un exemplaire du Traite' des » couleurs (1). S'il vous plaisait alors de m'écrire à Carlsbad, poste restante, j'y trouverais votre billet à mon arrivée, et je saurais déjà » mieux si nous réussirons à nous rencontrer cet été. Aujourd'hui je n'ajoute rien de plus pour ne pas mettre de retard dans l'envoi de » la présente.

» Adieu, portez-vous bien, et donnez-moi sous peu de vos nouvelles. Goethe.

» Tâchez seulement, mon bon ami, d'aller à Tœplitz. Si nous nous y trouvons ensemble, je pourrai vous venir en aide. Nous sommes » à présent, il est vrai, tous tant que nous sommes, de pauvres diables, et nous ne savons comment nous tirer d'embarras. Cependant, à » fin de compte, on trouve toujours un expédient. Je n'en dis pas davantage. Un tendre adieu et mes vœux bien sincères pour notre » prochaine entrevue. »

Non seulement Goethe avait été nommé membre honoraire de la Liedertafel, mais encore, comme le prouvent les lettres qui précèdent, il se plaisait à composer tout exprès, pour les réunions lyriques de cette société, des poésies de circonstance, des chants comiques, des refrains à boire, que son ami Zelter s'empressait de mettre eu musique. Redits par les plus belles voix de la capitale berlinoise, la plupart de ces Lieder obtinrent une vogue que le temps n'a pu détruire. Le nom de Goethe fera sans doute éternellement revivre celui de Zelter, en même temps qu'il rehaussera d'un prestige poétique la création des Liedertafeln.

Avec les éléments et les ressources dont elle avait pu disposer dès son origine, la société chantante de Berlin était assurée d'unbel avenir. Devenue promptement célèbre, elle vit de jour en jour s'accroître le nombre de ses membres. Ainsi cette œuvre isolée, loin de rester stérile, fut la cause et le point de départ d'une immense innovation dans les mœurs musicales de l'Allemagne. Elle fut si bien accueillie, que des hommes du plus haut rang tinrent a honneur d'y participer. Un jour, à la table où Zelter n'avait d'abordfréuni que des intimes, toute une famille souveraine vint s'asseoir. C'est à la cour de Prusse, cette cour si brillante par l'esprit et si généreuse parle cœur, qu'on s'est toujours rappelé ces belles paroles attribuées à Luther: « Les rois et les princes devraient favoriser et encourager la musique, » car les souverains sont tenus de protéger les arts libéraux et les sciences utiles, et quoique les simples particuliers » aient du goût pour les arts et y prennent plaisir, ils n'ont point les ressources nécessaires pour les faire fleurir (2). » Aussi Guillaume 111 accorda-t-il à la Liedertafel de Zelter une distinction flatteuse dont Zelter fut très honoré, et dont il rendit compte dans la lettre ci-après à son ami Goethe.

(1) C'est l'ouvrage que Zelter avait demandé à Gœthe dans la lettre (2) Tischreden, traduction de G, Brucet (Paris, Garnier), p. 367. à laquelle ce dernier répond.

Berlin, i" mars 1822.

« Hier, le roi a entendu notre Liedertafel avec une visible satisfaction, et contre son habitude, il est reste à table depuis neuf heures )) jusque passé minuit.

» Le prince Radziwill, membre de notre Liedertafel, avait réuni tous les invités chez lui. » Dans une vaste salle, une longue table était préparée pour trente chanteurs.

» Au bout de celle-ci, à une table ronde servie à part, avaient pris place la maîtresse de la maison, la princesse Radziwill, avec le roi, « les princes du sang et les autres princes et princesses de la maison royale, le grand-duc de Mecklenburg-Strœlitz et son épouse.

» A trois autres tables rondes se trouvaient des généraux, des officiers d'état- major, des dames et des demoiselles.

)> Entre les services, on chanta successivement douze chansons différentes. Les Trois Rois et la Consolation du soldat produisirent « particulièrement beaucoup d'effet.

» A table, le roi se fit apporter notre Wilkommen (c'est une grande coupe de bronze servant en même temps de diapason). Il s'en fit j> expliquer par moi l'usage, et se fit expliquer aussi le but et les règles de l'institution tout entière.

y> Ce qui me fait plaisir dans tout cela, c'est que la chose a pris consistance, et que la mode n'en a pas été éphémère ; car nous sommes » sur le point de célébrer notre troisième lustre. Comme cela s'est propagé de chez nous dans toutes les directions, jusqu'au delà de la » Vistule, du Mein et du Rhin, on peut bien voir par là qu'il y a des poissons dans la Sprée (1). A Leipzig, où il n'est rien qu'ils ne » sachent, ils ont fait les modestes, malgré la conduite de leurs correspondants.

» Le comte de Biihl est tout à fait rétabli, et assistait aussi au banquet où le prince Radziwill s'est comporté en hôte très gracieux.

» Est-ce que votre charmante demoiselle n'est pas de retour chez vous? On manque de nouvelles, et Doris est dans l'inquiétude. » N'omettez pas de me faire savoir comment se porte votre généreuse grande-duchesse.

)> La duchesse de Cumberland n'a cessé de parler de toi et de s'informer de l'état de ta santé; elle enviait le bonheur que j'ai eu » de te voir en automne.

» Tu auras sans doute la bonté d'expédier à Francfort la lettre ci-jointe. » Ton Zelter (2). »

Après les événements politiques de 1815, lorsque la paix fut rétablie en Allemagne, des essais analogues k celui dont on vient d'entretenir le lecteur se multiplièrent généralement. La ville de Francfoit-sur-l'Odcr fut surtout jalouse d'imiter Berlin. Elle eut une excellente réunion de chant choral pour voix d'hommes, calquée sur celle qui avait été fondée dans la capitale du royaume prussien. D'autres petites villes se piquèrent aussi d'émulation, mais à défaut d'éléments créateurs, elles formèrent des concerts de chant viril où l'on se bornait à exécuter des Lieder empruntés au répertoire des sociétés chorales les plus importantes. A Berlin, vers 1819, une seconde Liedertafel s'organisa sous les auspices de Bernhard Klein et de Louis Berger, compositeurs de mérite, auxquels s'adjoignit Louis Bellstab, écrivain et publiciste distingué.

L'esprit de celte nouvelle institution tenait si peu de l'envie ou de la jalousie, que l'on commença par inscrire comme premier et alors unique membre honoraire le bon Zelter, fondateur de la première Liedertafel. Cette société enfanta un grand nombre de chants qui eurent aussi beaucoup de succès, notamment ceux de Louis Berger.

Peu d'années après, Berlin vit naître une troisième Liedertafel, fondée par un jeune compositeur plein de talent, Julius Schneider. Ces Liedertafeln existent encore et se partagent les suffrages du public allemand. Comme Berlin, Leipzig tint à s'illustrer dans le même genre. Dans cette ville se forma la société des Douze, ainsi nommée du nombre primitif de ses membres. Elle n'admettait que des personnes capables de coopérer à ses travaux, comme chanteur», poètes ou compositeurs. Les assistants oisifs en étaient exclus. Après une mûre délibération, elle termina la rédaction de ses statuts et publia son règlement. Cette société, qui existe encore et pour laquelle ont été composés un grand nombre des excellents chœurs de Fink et surtout ses Haeusliche Andachten, a le caractère tout à fait intime d'une réunion d'amis. En cela, elle diffère un peu des Liedertafeln qui tiennent leurs séances dans des lieux publics, en cercle privé, il est vrai, mais où chaque sociétaire toutefois est autorisé à conduire des hôtes étrangers, et où chacun, d'ailleurs, paie son écot. Au contraire, la société de Leipzig s'assemble une fois par mois, dans la maison d'un de ses membres, au jour fixé pour l'année courante. Les sociétaires remplissent tour à tour et se distribuent d'avance les fonctions hospitalières qu'ils ont à exercer. Quand vient la belle saison, on se rend de préférence chez ceux qui ont des jardins ou des maisons de campagne, afin de jouir des charmes de la nature et des agréments d'un beau site. Dans C3tte saison, les réunions ont ordinairement lieu pendant le repas de midi, c'est-à-dire pendant le dîner (3). L'ordre observé dans ces réunions de convives chanteurs est presque toujours le suivant. Après avoir pris le thé et s'être

(1) C'est une plaisanterie dont se sert Zelter pour exprimer celte (3) On sait que l'usage s'est généralement conservé en Allemagne de idée que l'entreprise, ayant du bon, avait dû nécessairement réussir. dîner à cette heure. Les Français, dans quelques provinces, en font au-

(2) Briefuechsct zwischen Goethe und Zelicr, 111 Theil., 229. tant.

entretenus amicalement, on ouvre la séance par la lecture du procès-verbal de la séance précédente. Ensuite tous les sociétaires réunis exécutent les nouveaux morceaux présentés par quelques uns des leurs ou bien offerts à l'association par des compositeurs qui n'en font pas partie. Lorsqu'on a chanté ces productions dans trois séances différentes, afin de les bien connaître et de les bien juger, on décide s'il convient de les admettre au répertoire. Le 24 octobre de chaque année, la Liedcrtafel de Leipzig fête l'anniversaire de sa fondation (1). On regarde comme nées directement de celte société celle de Dessau et celle de Gœttingen, créée par A. Wendt. Cependant les circonstances ne permirent ni à l'une ni à l'autre de garder la constitution primitive de la société mère.

Au nombre des Liedertafeln les plus célèbres, dont la création date à peu près du même temps, figurent celles de Magdebourg, de Breslau, de Koenigsberg, etc. Il faut citer encore la société dite de Sainte-Cécile, fondée par Schcble à Francfort-sur-le-Mein.

A partir de 1818, les institutions chorales devinrent très nombreuses. L'élan des grandes cités gagna les petites villes et jusqu'aux humbles bourgs. On ne pouvait sans doute espérer de rencontrer partout les mêmes éléments de succès et les mêmes résultats. Cependant les généreux efforts d'un homme entreprenant et habile, d'un esprit original et actif, ont suffi maintes fois pour faire naître et pour faire prospérer, jusque dans les localités les plus modestes, des sociétés chorales qui, pour être peu nombreuses, n'en ont pas moins leur mérite propre et leur importance relative. En effet, en réunissant et en agglomérant leurs forces éparpillées, on est en mesure de former ces grands ensembles d'harmonie vocale dont les fêtes musicales des Allemands retirent un immense éclat, et qu'il serait impossible, même à une ville du premier ordre, d'organiser avec les seules ressources puisées dans son sein. Les associations mutuelles de sociétés chorales, dont il sera bientôt question, ont donc l'avantage de révéler au grand jour, dans une audition solennelle et devant un public éclairé, le zèle et le talent d'une humble réunion de chanteurs qui, dans quelque petite -ville ou dans quelque bourg à peine connus, s'exercent toute l'année, par pur amour de l'art, à exécuter consciencieusement les productions des maîtres.

L'organisation des sociétés chorales a beaucoup varié et varie encore. Plusieurs de ces sociétés, comme dans le Hanovre, exigent des candidats qu'ils soient soumis aux chances de l'élection ; d'autres, comme à Stuttgard, admettent sans difficulté des personnes qui, n'étant pas musiciennes, se bornent à écouter et à prendre part au repas, n'ambitionnant d'autres titres que ceux d'auditeurs et de convives. Il y en a aussi quelques unes qui permettent aux filles et aux femmes des sociétaires d'assister à leurs réunions, tandis que le plus grand nombre n'y reçoivent que des hommes. 11 y en a d'autres qui organisent des Provinzialliedertafeln, sortes d'assemblées générales de chant auxquelles participent toutes les -sociétés chorales d'une contrée, d'un district, afin de lancer des circulaires, des annonces, des prospectus, dans le but d'agrandir de tous côtés, c'est-à-dire parmi les amateurs comme parmi les artistes, le cercle de l'union musicale. Les Liedertafeln de Magdebourg, de Dessau et de Leipzig ont formé des réunions semblables à Kœthen en 1831 et en 1832. Du reste, la plupart de ces sociétés ont des règlements et des statuts qui diffèrent plus ou moins les uns des autres. On conçoit que cet objet soit subordonné aux conditions mêmes de leur formation, aux ressources dont elles disposent, au nombre des individus qui en font partie, enfin au but principal qu'elles veulent atteindre. C'est pourquoi l'on ne peut donner à cet égard que des renseignements généraux. La suite du présent travail en fournira quelques uns.

Aujourd'hui, il n'existe peut-être pas en Allemagne une seule ville de moyenne importance qui n'ait sa Licdertafel, et quelquefois, indépendamment de celle-ci, des sociétés de. chœurs d'hommes d'un genre quelque peu différent. C'est ainsi qu'à Dresde il s'en est formé successivement quatre : la Licdertafel, fondée en 1829; YOrphe'e, fondée en 1834 ; YArion, fondée en 1842, et le Liederkranz, fondé en 1843.

Ces sociétés fournissent ensemble un contingent de plus de deux cents chanteurs. A la première grande fête de chant qui eut lieu à Dresde, on compta dix-huit sociétés chorales appartenant au seul royaume de Saxe, et à la seconde fête donnée en 1843, il y en eut trente. L'union des chanteurs thuringeois comptait, dans son grand festival du mois d'août 1843, dix-neuf sociétés.

On voit quelle importance avaient acquise peu à peu le senscmbles de musique vocale, par suite de l'augmentation du

(1) Voy. Universal Lexlcon der Tonkunst, von docteur G. Schilling und And., t. IV. Stuttgard, Kœhler, 1837, art. Liedertafel.

personnel des sociétés de chanteurs, si peu nombreux dans leur origine, si considérable dans la suite. D'ailleurs, comme je viens de le dire, les Liedertafeln ont pour auxiliaires des associations de musique vocale qui, dans une autre sphère que la leur, et quelquefois dans un autre but, développent aussi l'amour du chant à plusieurs parties : ce sont les sociétés de chœurs religieux ou sociétés des maîtres d'école (Schullehrer-Vereine) et les Liederkraenze. Les premières se rapprochent beaucoup plus que les secondes des Liedertafeln, en ce qu'elles sont entièrement composées de personnes du sexe masculin, mais elles en diffèrent par leurs tendances exclusivement religieuses, en quoi elles rappellent les premières sociétés chorales dont j'ai parlé, et dont l'objet dans le principe fut, comme on sait, le chant des psaumes. C'est en Prusse qu'elles sont particulièrement florissantes, ce qui tient à la protection éclairée que le gouvernement accorde aux séminaires destinés à former les organistes, Cantors et maîtres d'école. Dans ces séminaires, auxquels on a donné la plus grande extension possible, les jeunes gens reçoivent une instruction appropriée à la carrière qu'on leur destine. Ils sont surtout exercés dans la musique chorale. C'est pour eux que Bernhard Klein, compositeur renommé en ce genre, a écrit un grand nombre de ses morceaux religieux pour voix d'hommes avec accompagnement d'orgue. Les excellentes productions de ce maître et celles de plusieurs autres compositeurs également habiles ne laissent pas de contribuer à former le goût de ces jeunes gens et à leur inspirer le désir de cultiver le chant choral pendant toute leur vie. îl s'ensuit d'ordinaire qu'à chaque nouvelle promotion, lorsqu'ils sont près de se disperser dans les villages, les bourgs et les petites villes où ils ont des places à occuper et des écoles de chant à conduire, ils conviennent d'organiser entre eux des sociétés particulières et de se retrouver à jour fixe, avec leurs élèves les plus avancés, dans des localités de leur choix, afin de s'exercer tous ensemble à l'exécution des grandes compositions de musique religieuse. Quelquefois ces petites sociétés chorales se forment déjà dans les couvents et dans les séminaires où les jeunes gens ne laissent pas de se livrer aussi à des divertissements dont le chant en chœur des Lieder anciens ou nouveaux sur toutes sortes de sujets, fait très souvent partie. Cette coutume a depuis longtemps donné naissance à des associations chorales dont les membres se réunissent tous les ans dans une ville de quelque importance pour interpréter en commun, dans la principale église de l'endroit où même en plein air, des chants religieux et des psaumes qui forment alors des concerts de plus de trois ou quatre cents voix. En d'autres circonstances, ces mêmes associations prêtent leur concours intégralement ou partiellement aux fêtes musicales organisées sur une vaste échelle et avec la coopération d'un grand nombre de sociétés chorales et philharmoniques de différentes espèces. C'est ainsi qu'en 1835, à la seule fête de l'association de Brandebourg, on vit se réunir dans la petite ville de Potsdam plus de quatre cents chanteurs du sexe masculin, tous maîtres d'école, organistes et Cantors des petites villes, bourgs, villages, à douze lieues à la ronde (1). Ils exécutèrent, presque toujours sans accompagnement, des compositions religieuses spécialement écrites pour voix d'hommes, telles que chorals, psaumes, motets, etc. Il y avait là sans doute plus d'un pauvre instituteur de bourg ou de village forcé de vivre d'épargnes pendant tout le reste de l'année, pour supporter les frais d'un voyage de huit ou dix lieues au rendez-vous de la fête musicale. Mais que ne peut l'amour de l'art! D'ailleurs compte-t-on pour rien les délicieux souvenirs que ce court moment d'enivrement musical et de gloire artistique procure à l'homme sorti tout à coup de sa modeste sphère pour prendre part à un grand événement et jouer son rôle dans une solennité brillante! Ce jour de fête n'est-il pas le fiât lux de sa monotone et obscure existence, c'est-à-dire, le rayon de lumière perçant les ténèbres du découragement et de l'ennui "?

Les Liederkraenze (cercles de chant) que j'ai nommés après les sociétés de chœurs religieux, et dont j'ai cité un exemple à propos des associations lyriques de Dresde, ne se rattachent qu'indirectement aux Liedertafeln ; car si l'on y exécute quelquefois des morceaux de musique vocale sans accompagnement, il arrive presque toujours que la réunion chorale s'y trouve composée d'exécutants des deux sexes. Ce n'est pas seulement en admettant la présence et la participation des femmes à leurs concerts, que les Liederkraenze se distinguent d'avec les Liedertafeln ; ils s'en distinguent aussi sur ce point qu'ils sont composés en majeure partie d'amateurs. Mais ces causes mêmes les rendent plus nombreux et plus faciles à former. On a constaté, en outre, qu'ils exercent une action très étendue, et qu'ils sont

(1) J'ai dit plus haut que l'on trouvait aussi en Alsace une assez les œuvres des bons maîtres. A Bouxwiller, j'ai assisté à une séance de

grande quantité de sociétés chorales de maîtres d'école : ceux-ci ayant musique vocale à plusieurs voix, sans accompagnement, où j'ai compté

reçu une éducation analogue à celle qu'on donne en Allemagne aux une \inglainc de maîtres d'école, dont quelques uns avaient fait jusqu'à

personnes destinées à la même carrière, ont contracté de bonne heure douze lieues pour venir prendre part à ce concert. Ils chantaient des

le goût de la musique d'ensemble, et ne sont pas inhabiles à interpréter chansons religieuses et des chansons profanes avec beaucoup d'ensemble.

surtout favorables aux progrès du chant populaire, tandis que l'influence artistique des Liedertafeln, sous ce rapport, est beaucoup plus limitée. La Bavière et le grand-duché de Bade possèdent une foule d'associations de cette nature. Dans la Souabe et dans laFranconic, cette patrie de la muse lyrique allemande, chaque cité, chaque bourg, chaque village un peu considérable a son Liederkranz. On rapporte même comme un fait curieux, qu'une institution de ce genre a recueilli l'héritage des derniers ménestrels. En effet, jusqu'à la fin de l'empire germanique, ces poètes musiciens eurent pour lieu de réunion {Schaustv.be) l'hôtel de ville d'Ulm. Là, pendant une suite de plusieurs siècles, ils tinrent école chaque dimanche, conviant le public à leurs séances au moyen d'une sorte de cartel , de pancarte officiellement exhibée et appelée Schultafel. Plus tard, ils continuèrent ces exercices poético-lyriques à la Herberge. En 1836, ifs étaient encore au nombre de douze; mais ces derniers enfants de la muse naïve du moyen âge pliaient sous le poids des années; c'est à peine si leurs voix chevrotantes pouvaient redire les chants entonnés avec une mâle énergie par leurs ancêtres. De ces douze vieillards, quatre seulement existaient encore en 1839, et représentaient le Ehrbare Gewerk : ainsi s'appelait la société de ces vieux ménestrels. Ceux-ci, dans un acte signé par eux à Ulm, prirent les dispositions suivantes : La Schultafel, les représentations originales du drapeau de la société, le drapeau et les objets précieux y annexés, entre autres les tablatures et les livres de chant, seront offerts et passeront en toute propriété aux membres des Liederkraenze d'Ulm, considérés comme les successeurs naturels des anciens ménestrels allemands. Les auteurs de ce legs se bornaient à demander que leur drapeau fût porté dans les solennités musicales avec celui du Liederkraenze par un des leurs jusqu'au dernier survivant (1).

Les sociétés dont je parle ont acquis, en plusieurs régions de l'Allemagne, un caractère très remarquable de consistance et de stabilité. Il en est un grand nombre qui ont leurs archives, où elles recueillent des documents non moins intéressants que ceux dont le Liederkranz d'Ulm a hérités. Chaque jour on imagine quelque ingénieux moyen de perpétuer le souvenir des relations et des communications artistiques et tout amicales que provoquent l'organisation des fêles chorales et les diverses excursions des sociétaires. On frappe des médailles, on fait des dons honorifiques, on échange des lettres de crédit. En 1841, un membre de la réunion de Schweinfurt, se proposant de faire un voyage, obtint de la société à laquelle il appartenait une lettre de recommandation pour les réunions chorales des villes où il devait s'arrêter. Cette lettre était rédigée en style humoristique et sous forme de passeport. Bientôt un autre membre de la même société, mettant à profit cet exemple dans une circonstance toute semblable, se munit d'un sauf-conduit du même genre qu'il rapporta enrichi d'apostilles données successivement par plusieurs associations chorales avec lesquelles i! était entré en relations, notamment celles de Bambcrg, de Baireuth , de Culmbach, de Hildburghause, de Suhl, de Meinigen, de Gotha et de Gœgenthal. Ce mode de correspondance fut trouvé très ingénieux et des plus utiles pour se procurer des nouvelles des sociétés étrangères, pour mettre en bonne voie de relations les Liederkraenze et les Liedertafeln des différentes contrées ; enfin pour donner à chaque sociétaire individuellement l'occasion de tirer un parti avantageux de ses voyages, soit dans son propre intérêt, soit dans celui des associations, par conséquent de l'art même.

En réunissant les Liedertafeln, les Liederkraenze et les sociétés de chœurs religieux, on a trouvé le moyen d'augmenter la pompe des solennités chorales. De grandes fêtes données à Mayence, à Heidelberg et dans plusieurs autres localités, ont prouvé l'avantage d'une pareille combinaison. L'alliance contractée par plusieurs sociétés lyriques de la même zone, dans le but d'organiser entre elles de semblables fêtes, ou de se rendre en commun h quelque séance générale et solennelle de musique et de chant, prend le nom de Saengerbund . Le Saengerbund organise des concerts monstres et des caravanes musicales. Les excursions agrestes des touristes chanteurs se nomment Saen(jerfahrten.

Tout ce qui rappelle les usages et le cérémonial des temps chevaleresques ayant un certain attrait pour les Allemands, les associations chorales, comme toutes les associations en général, ont des pratiques, des cérémonies, des insignes et des symboles particuliers. Chaque Liederkranz promène triomphalement un drapeau orné de ses armoiries et de figures symboliques. Chaque Liedertafel a une grande coupe avec des ornements d'argent, qui s'emplit les jours de fête solennelle des vins les plus généreux. Sur celle de la société de chant de Leipzig sont gravés les noms des douze fondateurs, suivis des noms des individus qui ont successivement remplacé les membres défunts. Le

(1) AUgem. Wiener Musik- Zeilung herausgcgeben von August. année, 1844, n" 21 et 27. Yoy.Zj»- geschichte des Macnncrgesanges : Schmidt. Gazette musicale deVienne, publiée par A. Schnridt, quatrième c'est la reproduction d'un article delà Gazette musicale de Leipzig, s

2a RECHERCHES HISTORIQUES ET CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

couvercle est orné d'une lyre et d'un cygne. On se rappelle que la première Liedertafel de Berlin possédait un Wilkommen, ou vase à porter les santés, qui, par suite de son ingénieux mode de fabrication, pouvait servir de diapason aux chanteurs. Zelter, connaissant le goût sûr de Goethe dans le choix des antiquités dont le grand poëte se plaisait à faire collection, lui en avaitdemandé ledessin, et il est probable que Goethe s'était empressé de répondre au désir de son ami.

Lorsqu'un sociétaire vient à mourir, les derniers devoirs lui sont religieusement rendus par les membres survivants. Somme toute, dans les principaux détails de leur cérémonial, les associations de chant choral imitent en grande partie les usages et les coutumes des anciennes compagnies ou corporations.

L'importance acquise en Allemagne par les réunions du genre de celles dont on s'occupe ici a motivé la création d'un journal spécialement affecté aux objets qui peuvent intéresser les membres de ces réunions. Ce journal, rédigé par Jul. Otto et le docteur Jul. Schladebach, parut pour la première fois à Dresde au commencement de l'année 1846 sous le titre suivant : Teutonia. Il contient des articles pleins d'intérêt sur les questions théoriques et pratiques relatives à l'organisation, à la direction et à la propagation des sociétés de chœurs d'hommes; il fournit aussi des renseignements précieux sur les diverses sociétés connues, ainsi que des notices historiques et biographiques sur les hommes qui ont le plus contribué à répandre le goût de la musique d'ensemble d'un caractère viril. Il faut y ajouter des correspondances concernant les sociétés de chant qui existent aujourd'hui en Allemagne ou dans les pays où la langue allemande est encore en usage ; ensuite des rapports détaillés sur les fêtes musicales célébrées par les Licdertafeln ; enfin des annonces et des articles critiques ayant trait aux compositions et aux ouvrages spécialement consacrés à la musique chorale pour voix d'hommes. Ce qui donne beaucoup de valeur à tout ce que l'on possède de cette utile publication, que les événements de 1848 ont malheureusement forcé d'interrompre, c'est que les rédacteurs de la Teutonia ont parfaitement compris l'importance morale et humanitaire des sociétés de chant choral pour voix d'hommes. Ils ont prouvé, en effet, qu'on devait y reconnaître un des moyens les plus efficaces d'améliorer les rapports sociaux auxquels ces institutions ne sauraient manquer de communiquer tôt ou tard l'esprit de bienveillance, d'ordre et de fraternité qui les anime (1).

D'après les renseignements fournis par la Teutonia, le nombre des sociétés allemandes de chant choral pour voix d'hommes s'élevait, en 1847, à plus de mille (2); mais le mouvement progressif qui s'était opéré jusqu'en 1848 dans la formation de ces sociétés et dans leurs tentatives artistiques semble s'être un peu ralenti depuis cette époque. Quoi qu'il en soit, l'Allemagne continue de soutenir avec éclat la réputation qu'elle s'est acquise dans le domaine du chant choral. Ce qui contribue à en faire un pays exceptionnel sous ce rapport, c'est que l'instinct de l'harmonie et l'amour de la bonne musique d'ensemble n'y est point le privilège exclusif des classes élevées. Tout le monde paie un tribut à ce goût dominant, et chacun veut honorer par un son tiré de son âme le dieu de l'harmonie. Il se passe là des choses qui nous paraissent surprenantes, et qui ne sont rien moins que très naturelles pour des Allemands. Vous assistez à une réunion de soldats, de paysans, d'ouvriers. Vous n'entendez que le bruit des groupes qui causent, celui des armes que l'on agite, ou bien le choc sourd des pots de bière sur les tables rustiques de la taverne. Puis il se fait un moment de silence, et tout à coup un flot d'harmonie vous inonde; autour de vous retentissent des voix mâles et pures soutenant avec un merveilleux ensemble les accords d'un hymne lent et grave auquel succédera souvent un morceau vif et joyeux, quelquefois même une composition musicale de l'ordre le plus élevé, un chant de Weber ou de Beethoven. Et ces chanteurs capables de charmer ainsi votre oreille, quels sont-ils? Les mêmes hommes que ceux que vous voyiez là tout à l'heure : des soldats, des paysans, des ouvriers. En 1829, on écrivait de Berlin à la Revue musicale de Paris : « Nous avons entendu, le vendredi saint, au collège de Mildenberg, près Zehdenik, d'excellente musique » religieuse exécutée par soixante-dix chantres des deux sexes, tous paysans. Nous avons été surtout émerveillés de la » sûreté avec laquelle ils ont chanté une fugue de Graun sans accompagnement. Tous ces braves gens ont été formés » par le prédicateur Fink, qui les fait exercer depuis leur enfance, et ne leur a jamais demandé plus de deux heures » de travail par semaine. Ceux des hommes qui furent depuis appelés au service militaire furent placés, en raison de » leur facilité à lire la note, dans le chœur de chanteurs des régiments dont ils faisaient partie, et y profitèrent beau- » coup. Bentrés dans leurs foyers, ils font de nouveau partie de la société de leur village (3). »

(1) Voy. suiïoul Pavant-propos ou préface de la première année, qui (2) Teutonia, 1847, p. 263. a pour titre: Ce que nous voulons. (3) Revue musicale, troisième année, t. V, Paris, 1829.

Ainsi, il est avéré que l'on peut trouver en Allemagne des paysans assez bons musiciens et assez habiles exécutants pour chanter non seulement des Lieder à plusieurs parties, mais une fugue sans accompagnement! Quelle est celle de nos communes rurales où nous verrions aujourd'hui se produire une semblable merveille? Nos paysans savent-ils faire autre chose qu'entonner à tue-tète, d'une voix, rauque et inculte, la mélodie du chant des bœufs?

Ce qui a beaucoup contribué, chez les Allemands, au succès de la musique chorale dans les campagnes, c'est, comme je l'ai déjà donné à entendre, l'excellente institution des maîtres d'école, des cantors et des organistes de la religion luthérienne. Il faut y ajouter l'élément dont on a parlé plus haut, c'est-à-dire les ressources que viennent offrir à la commune pour ses modestes concerts de musique religieuse, le retour et la résidence au village des soldats qui ont fait partie des chœurs de régiment. Ceci nous amène à dire quelques mots d'une institution musicale dont il n'a pas encore été question, mais dont on ne saurait se dispeuser de parler ici, parce qu'elle rentre dans le domaine du chant viril sans accompagnement.

La formation des chœurs d'hommes dans l'armée n'est pas à beaucoup près aussi récente en Allemagne qu'elle l'est parmi nous. Depuis de longues années plusieurs États de la confédération germanique ont pris l'initiative de cette excellente mesure. La Prusse est un de ceux qui ont obtenu sous ce rapport les résultats les plus avantageux : les chœurs d'un grand nombre de ses régiments méritent d'être cités comme des modèles du chant militaire à plusieurs parties.

Souvent les morceaux sont chantés sans qu'on y joigne un accompagnement instrumental. C'est de la sorte que les soldats prussiens exécutent non seulement des Lieder composés exprès pour eux et relatifs aux différentes particularités de la vie militaire, mais des compositions tirées d'ouvrages célèbres, d'opéras connus, par exemple la Prière de la Muette de Portici. Nés avec le sentiment de l'harmonie et surtout parfaitement exercés, ils atteignent bientôt à un degré de réputation et de talent qui fait rechercher leur concours pour les festivals et autres solennités où la musique joue le principal rôle. Sans former, à proprement dire, ce qu'on appelle une société chorale, ils ne constituent pas moins un noyau de chanteurs bien disciplinés et capables souvent de lutter avec les meilleurs champions des Liedertafeln. Les armées allemandes possèdent presque toutes aujourd'hui des chœurs militaires dont l'organisation ne laisse presque rien à désirer. Là, comme ailleurs, l'étude de l'harmonie vocale sert puissamment à l'amélioration des mœurs et à l'éducation dés individus. C'était ce remarquable exemple qui occupait ma pensée lorsque, dans mon Manuel général de musique militaire, j'invitais l'autorité compétente à rendre obligatoire l'étude du chant en chœur dans les régiments français, m'attachant à démontrer qu'un pareil usage devait avoir une grande efficacité morale, et que nous avions tout profit à l'adopter (1). Je disais donc : « Que le soldat prenne une fois le goût du chant, qu'il se plaise à » répéter en chœur dans les loisirs du corps de garde ou de la chambrée les exhortations au courage, à la vaillance, » les protestations de fidélité au souverain, à la patrie, comme aussi les doux chants qui célèbrent l'union et la frater- » nité, ou bien encore ceux qui lui rappellent sa famille, le lieu où il vit le jour, sa maîtresse et sa fiancée; et » combien d'heures passeront ainsi qui seront dérobées à l'ennui, aux mauvaises passions, à l'ivresse et à la débauche, » ces fléaux meurtriers de l'âme et du corps. Mais à cela seulement ne se borneront pas les heureux résultats d'une » si louable habitude, et la question, qu'on y songe, devient quelque chose de plus qu'une simple question de mora- » lité. Les bonnes mœurs ne font pas seulement les hommes de bien, elles font aussi les hommes forts ; partant les » habitudes salutaires que l'amour du chant peut faire contracter contribuent nécessairement à donner au pays de » plus solides et de plus nombreux défenseurs (2). »

(1) Manuel général de musique militaire à l'usage des armées f van- dans ce but, la commission chargée, en 1845, par le ministre delà raises. Paris, Firmin Didot frères, 1848, p. 348. guerre, de réorganiser les musiques régimentaires en France, commis-

(2) L'autorité ne tarda pas à tenir compte de ces instances et à sion dont je faisais moi-même partie en qualité de secrétaire-rapporprendre en considération la demande que lui avait officiellement adressée, leur.

Page 1