LA VIERGE DE LURLEY
LéGRNDK DRS BORDS Dr RHIft.
J'aime le Rhin, ce roi des fleuves.
Qui double, en fuyant dans son cours, De vieux manoirs, des villes veuves De la splendeur des anciens jours.
La nature semble plus grande Sur ces bords peuplés ou déserts; Là, tout débris a sa légende.
La poésie est dans les airs ;
Elle erre sur la tour gothique, Sur le donjon démantelé; Elle s'assied mélancolique Sur les rocs brisés de Lurley ;
Rocs suspendus sur un abime Où le Rhin tombe en se roulant ; Cercueil de plus d'une victime, Dont on n'approche qu'en tremblant.
C'est dans cette onde courroucée Que disparut un chevalier; El dès ce jour sa fiancée Devint folle, sans l'oublier.
La voilà seule sur la rive, Regardant le gouffre fermé, Murmurant d'une voix plaintive L'hymne de mort du bien-aimé.
La lyre, aux mains de cette femme.
N'est que l'écho de ses douleurs ;
Son chant, c'est la voix de son Ame Qui tremble et se voile de pleurs;
Son chant, c'est le deuil qu'elle porte Sur son front courbé qui pâlit, Le deuil d'une espérance morte Qu'en son cœur elle ensevelit.
Parfois sa folie a ce leurre
Où son dernier espoir a lui :
« Il revient, dit-elle, c'est l'heure :
« Je l'attends, parons-nous pour lui!.
Et la vierge, dans sa démenciB, A son miroir sourit encor.
Parfume ses cheveux d'essence.
Les lisse avec un peigne d'or»
Puis elle se penche, elle écoule, Elle suit d'un œil alarmé L'ombre qui glisse sur la roule Où doit passer son bien-aimé.
Mais sa tête, qu elle secoue, Bientôt se tourne vers l'ëcueil ; Une larme brille à sa joue, Elle reprend son chant de deuil ;
Chant si doux, de son cœur qui souffre, Qu'émus par ces touchants accords.
Oubliant qu'ils rasent le gouffre, Les pêcheurs voguent vers ces bords.
Et poussé dans l'abîme sombre
Oui tourbillonne et retentit.
Leur esquif cède au courant,... sombre,
Se brise aux rocs et s'engloutit.
Et la vierge à son tour s'incline.
Tombe dans le gouffre écumant, Se métamorphose en Ondine Et retrouve enfin son amant.