‹ Les chants des vaincus: poésies nouvellesChapitre 2 sur 69 · L'EMPEREUR DE RUSSIE · texte numérisé non relu

L'EMPEREUR DE RUSSIE

PRÉS DE SA PIUB aOUBAilTE.

Un récit oublié de nos vieilles chroniques, Triste et grand, comme sont quelques récits bibliques, Nous fait voir Frédégonde, en larmes, à genoux. Voulant en vain du Ciel apaiser le courroux : Dans le crime et le sang Frédégonde vieillie D'une pitié profonde est soifdain assaillie; Ses fils, les deux derniers, luttent contre la mort. Et ce barbare oœur si longtemps implacable.

Menacé dans sa chair, se sonl si misérable Que parle désespoir il arrive au remord.

Ainsi, près de la couche où ta fille mourante Te montre du trépas l'image déchirante, tzar ! ne t'es-tu pas toi-même épouvanté, Et n'as-tu pas senti fléchir ta cruauté? En voyant les douleurs de sa lente agonie , Des maux qu'impunément sème ta tyrannie As-tu compris l'horreur, ô despote endurci !

Lorsqu'en ton sein de père a crié la nature , Sur ces peuples en deuil que ton sceptre torture Ne t'es-tu pas ému, loi que Dieu frappe aussi?

Cœur fermé par la pourpre à toute sympathie, Comment fléchiras-tu ce Dieu qui te châtie !

Quel acte généreux au Ciel viens-tu d'offrir Qui puisse racheter celle qui va mourir!

Près de toi sont en pleurs tes enfants et ta femme Tu souffres maintenant et tu te sens une àme

Dépendante du sort, accessible au malheur ; Mais l'orgueil à cette âme a donné le vertige : Elle craint la douleur, pourtant elle Tinflige^ Et, jouet du Destin, elle en a la rigueur.

Réglant un vaste empire au gré de ton caprice, Chaque jour de ton règne est un jour d'injustice; Ton pouvoir, usurpant la place de la loi, N'a pas même pour frein la morale ou la foi; Tu te crois au-dessus de la race commune; Comme un dieu, des mortels tu régis la fortune; Sur tes peuples tremblants ta volonté peut tout , Et s'ils osent rêver de briser leurs entraves, 4ux sourds bouillonnements de ces milliers d'esclaves Tu réponds par la mort, par l'exil ou le knout !

L'âme de ton enfant en gémissant s'exhale.

Oh ! que de cris lointains se mêlent à ce râle ! Que de fils valeureux, à leurs mères ravis.

Languissent en exil par ton bras poursuivis !

Sur les monts du Caucase et dans la Sibérie , Contre toi que de cœurs où la vengeance crie ! Que d'imprécations sortent de toutes parts !

Des froids cachots d* Yvan ^ , du sombre enfer des miues^ Unanime concert de ceux que tu domines , Anathëme jeté sur la race des tzars !

Hier, frappant encor de nouvelles victimes, Tu chasses au désert les Juifs que tu décimes; Pliant la conscience à ton autorité , A l'esprit comme au corps ôtant la liberté, On voit ton despotisme impie et dérisoire Décréter à quel Dieu tes sujets doivent croire. Ton peuple n'est pour toi qu'un passif instrument; Tu t*en sers sans pitié : quand ton palais s'écroule. Ce peuple esclave accourt, travaille, meuxten foule. Et du milieu des morts renaît le monument.

Regarde la pâleur de ce jeune visage !

Ta fille qui s'éteint n'est-elle pas l'image,

* La forteresse oh mourut le princn Yvaii sert aujourd'hui do prison politique.

Belle aux bras de la mort qui va te la ravir, De cette nation qu'on te voit asservir?

Elle demande à vivre, et sa jeunesse implore Dieu, qui peut s'attendrir et te la rendre encore; Ainsi dans sa détresse un peuple t'implora :

Tes mains tenaient sa vie et son indépendance; Tu pouvais le sauver comme la Providence; Mais la Pologne est morte, et ta fille mourra !

Et toi, la mort aussi peut demain te surprendre; Souviens-toi de la fin de Paul et d'Alexandre ! Quel sinistre avenir Ion cœur ose assumer.

Toi qui te fais haïr pouvant te faire aimer!

Ta fille, qui vers Dieu s'en retourne innocente. En vain priera pour toi... Sa prière impuissante Ne pourra pas sauver son père condamné.

Quête restera t-il à cette heure suprême?

Devant l'éternité tombe tout diadème, Et de tes crimes seuls tu seras couronné !

1& août 16ft4.

J«foi i rMgmiijtatiott ^^of^tt<»i*^.

Ce n'est plus pour les rois que chantent les poêles; Leur lyre ne rend plus de sons adulateurs; Des peuples désormais ils sont les interprètes Et les consolateurs.

Ni les honneurs, ni Vor du tyran moscovite De nos bardes fameux n'ont attiré l'encens ; C'est pour la nation décimée et proscrite Qu'ils gardent leurs accents.

C'est à vous, exilés, à vous, nobles victimes

D'un pouvoir oppresseur, Que la France, en pleurant sur vos malheurs sublimes.

Ouvrit ses bras de sœur.

C'est à vous qu'elle a dit de sa voix inspirée Que la Pologne encor serait libre, et qu'un jour, Vainqueurs, vous reverriez cette terre sacrée Rendue à votre amour.

Oui, ses fers tomberont, car sa cause est unie À la cause du Ciel et de l'humanité.

Le vieux monde n'est plus; partout la tyrannie Va s'évanouissant devant la liberté !

Ce n'est plus pour les rois que chantent les poêles; Leur lyre ne rend plus de sons adulateurs ; Des peuples désormais ils sont les interprètes Et les consolateurs.

ISftft.

Page 1