‹ Les chants des vaincus: poésies nouvellesChapitre 3 sur 69 · COMMENT NOUS VIENT L'AMOUR · texte numérisé non relu

COMMENT NOUS VIENT L'AMOUR

Comment nous vient l'amour? Qui donc pourrait le dire?

On était étrangers; mais voilà qu'un sourire,

Une pose, un regard, un accent de la voix.

Nous attire; — aussitôt deux âmes n'en font qu'une;

On confond ses désirs, ses douleurs, sa fortune,

Par un pacte ineffable et fatal à la fois.

On cède sans défense à Tattrait invincible, On est heureux d'aimer!... Hier, railleur, insensible. On ne comprenait rien à ce bonheur si grand ; Aujourd'hui Ton ne sait comment on pourrait vivre Si, ravi tout à coup au charme qui l'enivre.

Le cœur se retrouvait oisif, indifférent.

L'amour verse sa flamme à ces heures si lentes, Si froides autrefois, mais désormais brûlantes ; Chaque jour, chaque instant est rapide, animé. On sent vibrer dans l'air la voix qui nous est chère. Un sourire nous luit, un regard nous éclaire : La vie est radieuse : on aime, on est aimé !

Le monde a-l-il toujours de vains bruits?... On l'ignore;

A peine si parfois l'on se souvient encore

Des tourments du passé; tous les échos lointains

Se taisent ; Ton n'entend qu'une seule parole.

Un sentiment suffit au cœur et le console

De tous les sentiments qui pour lui sont éteints.

Mais aussi, quand cette âme, avec la nôtre unie, Brise l'enchantement, quelle heure d'agonie ! Comme le souvenir nous ronge et nous détruit ! Tout se couvre à nos yeux du deuil de nos pensées. On marche environné de ténèbres glacées, El l'on cherche la mort pour sortir de la nuit.

LIES IPlMlBg ©AHIDinEmA.

A l'âge où dort encoT l'instinct patriotique, L'Autriche en avait fait, sous sa loi despotique,

Deux marins courageux.

Splendides horizons ouverts à leur jeunesse , Les poétiques mers d'Ionie et de Grèce

Souriaient à leurs jeux.

Mais un jour qu'ils sortaient du golfe de Trieste, Portés par un navivre à Temblème funeste

De Taigle au double front, En voyant l'Italie et ses plages voisines.

L'uniforme étranger sur leurs jeunes poitrines

Pesa comme un affront.

Ils suivaient du regard leur patrie enchaînée. Superbe dans ses fers et toujours couronnée

De gloire et de beauté; Terre par le soleil et par les arts féconde , Et qui serait encor la plus grande du monde

Avec la liberté.

Ils entendaient vibrer à l'écho de la rive La langue maternelle, harmonieuse et vive,

Qu'ils parlaient au berceau; Us voyaient les cités, les campagnes lointaines , Les pics des Apennins, les ruines romaines.

Tout leur pays si beau!

Le pays! mot sacré! Quelle émotion pure

Ce mot éveille en nous ! Même au cœur du parjure

Comme il sait parler haut!...

Hais eux, de leur pays en retrouvant l'image, Ils comprirent tous deux, hélas ! que l'esclavage

Effaçait ce grand mot.

Flétrissant les splendeurs de cette terre aimée , L'esclavage l'énervé et la tient enfermée

Dans ses bras élouflfants.

Sur ces bords l'héroïsme en vain se multiplie. L'exil et le bourreau prennent à l'Italie

Ses plus nobles enfants.

Des Alpes au détroit de cet immense empire.

Des spectres entourés d'un nuage de sang Devant les deux marins, qu'emporte le navire , Passent en gémissant.

Levez-vous, esprits magnanimes Des patriotiques victimes

Que Tavenir glorifiera!

Vrais citoyens de ce rivage , Pour les arracher au servage, Apparaissez aux Bandiera !

Accourez, héroïques ombres, Sortez des citadelles sombres Où la Sardaigne vous cacha!

Victimes lentement frappées, A ces tombes anticipées La mort seule vous arracha.

*• Brisez votre sanglante chaîne ,

Fiers patriotes que Bavenne

Vit périr au gibet papal !

Fils de Modène et de Plaisance ,

Braves, morts pour l'indépendance ,

Planez tous sur le sol natal !

Hs passent inclinés sur ces rives si chères , Du geste et du regard attirant les deux frères

Dans leur noble parti !

En tête des martyrs de la sainte milice^ Portant encore au cou les marques du supplice,

S'avance Menotti !

Puis voici du Spielberg les victimes sans nombre Qu'on retranchait du monde et qui mouraient à l'ombre

D'un éternel cachot, Où le corps périssait avec T intelligence, Où souvent les martyrs comme une délivrance

Regrettaient l'échafuud!

Le Spielberg, tyrannie infâme!

Ce seul mot réveille leur âme; Le Spielberg, cet enfer humain !

N'est ce pas l'Autriche abhorrée Dont ils acceptent la livrée En servant Tempereur germain?

La vision mourut; mais dans leur àme ardenle; Sombre, elle se grava comme celles du Dante.

Sur ce rivage, un an plus tard , Ils revenaient, les nobles frères, Briser les chaînes étrangères Et planter un libre étendard.

Ni le plaisir, riant abîme,

Ni l'amour, écueil des grands cœurs,

N'enchaînent leur élan sublime;

Ils pc'irtent... ils seront vainqueursf. ..

Ils seront vainqueurs!... chimère!.

L'Italie, ainsi qu'une mère, Les appelle et leur tend les bras , Et bientôt des milliers d'esclaves , Éleclrisés par ces deux braves , Vont se transformer en soldats !

Oh ! confiance aventureuse!

Touchant courage ! audace heureuse Que la jeunesse porte en soi !

Plus tard le dévouement hésite; Pour le bien le cœur bat moins vite, Et le doute glace la foi!

Héroïques enfants, ils poursuivent un rêve Qui sera dans leur sang eflFacé par le glaive!

Ils sont vaincus et condamnés , Le sort est pour la tyrannie, Et des fers de l'ignominie On les a tous deux enchaînés !

Quoi! mourir de la mort des traîtres.

Eux si braves, si radieux ! Eux que les Romains, leurs ancêtres , Auraient placés parmi les dieux l

Mourir! mieux vaut encor la mort pour la patrie. Disent-ils, qu'une vie inutile et flétrie!

a De trahison accusez-nous , «* Prenez notre sang, notre gloire; «Nous en appelons à l'histoire, w Ce juge équitable pour tous!

« A vous la force et la puissance i< Triomphant par l'iniquité!...

« Mais à nous la reconnaissance « Du pays, de l'humanité!... w

Tant de grandeur dans la détresse, Tant d'héroïsme et de jeunesse , Pouvait désarmer l'oppresseur ; Son àme un moment indécise Consulta la voix de l'Église Par la voix de son confesseur*;

Et le prêtre ordonna F implacable sentence;

Du tribunal de pénitence

n a dicté l'arrêt de mort !

Violant sur l'autel la loi du divin maître,

Quoi ! toujours verrons-nous le prêtre

Sacrifier le faible au fort !

' On assure que c'est après avoir pris l'avis de TarcheVêque de ***, soll confesseur, que le roi de Naples a signé Tan^t de mort dos frères Bandierai

Toujours pour le bourreau ! jamais pour la victime ! Oh ! Christ, l'Église ment à ton esprit sublime

Qu'elle a falsifié.

Dieu des persécutés , en frère tu les aimes ; Oh ! si lu revenais, c'est par tes prêtres mêmes Que tu serais crucifié !

Voilà ce qu'ils pensaient en marchant au supplice. Quand le prêtre, témoin du sanglant sacrifice, Leur prêchait le pardon; cœurs généreux et grands, Ils ont pu pardonner ; mais leur sang fume et crie ; H demande vengeance, et jamais leur patrie Ne devra de leur mort absoudre ses tyrans.

Oui , pour les nations sacrée est la vengeance ! Qu'un homme pardonne une offense, Le Christ mourant put l'ordonner; Mais la Pologne et l'Italie , Malheur à la voix avilie Qui leur dirait de pardonner !

Mai l8/ir>.

Page 1