SCENE PREMIERE
MADAME ROLAND, seule.
Oui, je bénis la mort et l'attends sans regret. Avant qu'il fût rendu, je savais mon arrêt.
Leurs jugements ne sont que de vains simulacres ; Ils ont, au nom des lois, décrété les massacres, Et tout homme appelé devant leur tribunal Est d'avance promis à l'échafaud fatal.
De tout ce que j'aimais tour à tour séparée.
Le malheur à la mort m'a déjà préparée ; Mon àme a tant souffert, mon àme a tant lutté,
Que mourir est pour moi presqu'une volupté.
Ce sentiment caché, cet amour qui m'accable, Je rétouffe en mourant, avant qu'il soit coupable. Avec sérénité, sans haine, sans remord.
J'interroge mon âme en face de la mort; Je la sens s'élever au-dessus des orages Oui troublent ici-bas les plus fermes courages. Cette âme aux passions a déjà dit adieu, Et ses derniers combats s'apaisent devant Dieu ! La terre a disparu, mon épreuve est finie ; Je meurs, et je n'ai pas l'horreur de l'agonie. Dieu seul est vrai ! Vers lui je monte sans eiforl ; Mais le cœur peut fléchir quoique l'esprit soit fort. Dans mon âme parfois passe une image amère Qui change en désespoir ma tendresse de mère : Je revois mon enfant, et je me sens faiblir ; La mort que j'appelais me fait alors pâlir.
Je voudrais, me gardant à tes jeunes années.
Que Dieu n'eût pas si tôt disjoint nos destinées; Ma fille ! seul amour dont mon cœur s'enivra. Pour toi je voudrais vivre, ô ma douce Eudora ^ ! Avant de nous quitter, ange qui seras femme,
* Nom de la fille de madame Roland, aujourd'hui madame Champagneux.
Je voudrais à la vie initier ton àme,
l'enseigner la vertu, la force, le devoir,
Guider les sentiments qui viendront t' émouvoir;
A l'éveil de ton cœur assister, et te suivre
Pas à pas dans ce monde où sans moi tu vas vivre.
Demain tu n'auras plus mon appui maternel;
Demain viendra pour moi ce moment solennel
Où du monde à jamais notre âme se sépare. . .
J'étais calme, et voilà que la douleur m'égare !
Demain de mon amour il faudra te sevrer.
Et quand je pense à toi je ne sais que pleurer !
Mais vivre, oh ! non, mon Dieu, vivre même pour elle,
Pour cette pure enfant, si touchante et si belle.
Je ne le puis. . . je sens mes forces succomber !
Vivre au milieu du sang, vivre pour voir tomber
Sous le fer du bourreau ces têtes vénérées
Que la liberté sainte elle-même a sacrées !
Vivre lorsque le crime, immolant la vertu.
Retient sous la terreur tout courage abattu !
Vivre quand nous voyons la France tout entière
Avilie et sanglante aux mains de Robespierre !
Non ; quand la liberté, quand l'honneur vont périr.
Quand la patrie est morte, il faut aussi mourir.