LAMOURETTE
Eh ! que fera, Bailly, la terrestre lumière?
Que peut l'homme ici-bas si la foi ne l'éclairé? Sans la foi, vainement des esprits généreux D'âge en âge essaieront de rendre l'homme heureux; Le temps emportera leur doctrine stérile Qui n'a que l'intérêt ou l'orgueil pour mobile. Que nous assigne-t-on pour prix de nos labeurs Sur cette terre? L'or, la gloire, les grandeurs. Pour acquérir ces biens au sein de nos misères. Il faut que l'homme enchaîne ou dépouille ses frères, Et que, de ces trésors usurpateur jaloux.
Il garde pour lui seul ce qui doit être à tous. Avec dé tels instincts, la liberté peut-elle Répandre parmi nous sa lumière immortelle ?
Non, elle n'a semé que des systèmes vains
Que ne fécondent pas les préceptes divins.
Son règne, jusqu'à nous fondé sur l'esclavage, Aux hommes inégaux laisse un double héritage : Ici la servitude, et là l'autorité, Partage de la force et non de l'équité !
Dans la Rome païenne et dans la Grèce antique Que fut la liberté?.... Qu' est-elle en Amérique? Un privilège inique, auquel servent d'appui Les esclaves jadis, les nègres aujourd'hui !
Et parmi nous, voyez, à peine elle est fondée Que du sang de ses fils la France est inondée. Régnant par l'ostracisme et par l'assassinat, Le peuple a décimé la moitié de l'Etat; Pour niveler il tue, et, dans son ignorance, Du Dieu qui l'a fait libre il proscrit la croyance. C'est au livre divin que le Christ a dicté Qu'il fallait demander l'esprit d'égalité.
Là, Dieu nous dit à tous de nous aimer en frères ; Il met dans l'union la fin de nos misères ; Là, celui qui possède au pauvre doit donner.
Et l'opprimé qui souffre apprend à pardonner. Oh ! si la loi du Christ avait été suivie,
La liberté, qui meurt, serait pleine de vie ; Les hommes, oubliant leurs éternels combats, Se seraient partagé tous les biens d'ici-bas ; Dans les rapides jours qu'ils passent sur la terre. Ils n'auraient pas voulu d'un bonheur solitaire ; Mais, de l'amour du Christ sachant s'aimer entre eux. Ils fuiraient l'esclavage en se rendant heureux; Et la force, pour eux naissant de l'harmonie. Eût agrandi leur âme et doublé leur génie.
Tous cespensers hardis, tous ces vastes desseins. Qui dans l'isolement avortent dans leurs seins , Couvés sous ta mamelle, ô charité féconde !
Seraient éclos enfin pour le bonheur du monde. Et, vers un but commun leurs actes concourant. De la grandeur de tous feraient l'homme plus grand. Mais dans ma vision s'égare ma parole.
Et l'humanité va sans phare et sans boussole Sur la mer ténébreuse oh je la vois errer.
Des terrestres secours que peut-elle espérer? Dieu seul éclairera la nuit sombre où nous sommes; Le liberté viendra du ciel, et non des hommes ; La foi qui l'a fondée en sera le-soulien :
Pour que Thomme soit libre il faut qu'il soit chrétien.
RIOUFFE
Immorlels sentiments ! éloquentes paroles!
Vos sublimes discours renferment trois symboles : L'enthousiasme saint dont l'homme est inspiré ; La science, flambeau terrestre, mais sacré.
Et la foi qui, versant une clarté féconde.
Fait descendre de Dieu les lumières du monde. Devant vous, pénétrés de respect et d'amour, A ce que vous croyez nous croyons tour à tour.
MADAME ROLAND
Mon esprit est monté vers ces régions hautes
Où l'homme voit à nu ses erreurs et ses fautes.
]'ai senti mon orgueil dans sa stérilité, *
Et, comme vous, de Dieu j'attends la vérité.
Voyez blanchir au ciel ces lueurs matinales !
C'est l'heure de mourir! . . . Ecoutez sur les dalles
Ce bruit sourd ; dans la cour entre le tombereau :
C'est le char qui conduit la victime au bourreau.
Saluez avec moi ces apprêts funéraires :
La mort sans agonie est bien douce, mes frères !
Adieu ! Pourquoi ces pleurs? nous nous retrouverons !
CLAVIÈRE
C'est la liberté même en vous que nous pleurons I
GIREY-DUPRÉ
La beauté, la vertu, l'esprit,
BOIS-GUION
La force d'âme !
RIOUFFE
Que nous restera-t-il en vous perdant, Madame?
MADAME ROLAND
Lamourette et Bailly; plus éclairés que moi, Uun avec sa science et l'autre avec sa foi
(à Lamourette et à Bailly.) Raffermiront vos cœurs Adieu, nobles prophètes!
BAILLY
Madame, l'avenir vengera nos défaites; La liberté vivra !
MADAME ROLAND
C'est là mon dernier vœu !