A MADEMOISELLE LOUISE B
L'année en s'enfuyaiit par l'année est suivie. Encore une qui meurt ! Encore un pas du temps ! Encore une limite atteinte dans la vie ! Encore un sombre liiver jeté sur nos priulemps !
Le temps ! les ans ! les jours ! mois ({ue la foule ignore ! Mots profonds (ju'elle croit à d'autres mots pareils ! Quand l'heure tout à coup lève sa voix sonore. Combien peu île mortels écoutent ses conseils !
l'OtsiE. — m. 23
L'homme les use, hélas ! ces fugitives heures, En folle passion, en folle volupté, Et croit que Dieu n'a pas fait de choses meilleures Que les chants, les hanquels, le rire et la heauté.
Son temps dans les plaisirs s'en va sans (pi'il y pense. Imprudent! est-il sur de demain? d'aujourd'hui? En dépensant ses jours, sait-il ce qu'il dépense? Le nomhre en est compté par un autre que lui.
A peine lui vient-il une grave pensée Quand, au sein d'un festin qui satisfait ses vœux, Ivi*e, il voit tout à coup de sa lête affaissée Tomber en même temps les fleurs et les cheveux ;
Quand ses projets hâtifs l'un sur l'autre s'écroulent; Quand ses illusions meurent à son côté ; Quand il sent le niveau de ses jours qui s'écoulent Baisser rapidement comme un torrent d'été.
Aloi's en chancelant il s'écrie, il réclame,
11 dit : Ai-je donc bu toute cette liqueur?
Plus de vin pour ma soif! plus d'amour pour mon âme !
Qui donc vide à la fois et ma coupe et mon cœur?
Mais rien ne lui répond. — Et triste, el le front blême. De ses débiles mains, de son souille glacé, Vainement il remue, en s'y cherchant lui-même, Ce tas de cendre éteint qu'on nomme le passé.
A MADEMOISELLE LOIISE lî. tn^
Ainsi nous allons tous. — Mais vous dont ràmo est forte, Vous dont le cœur est grand, vous dites : — Que m'importe
Si le temps fuit toujours.
Et si toujours un souffle emporte quand il passe, Pèle-mèle à travers la durée et l'espace.
Les hommes et les jours ! — ■
Car vous avez le goût de ce qui seul peut vivre; Sur Dante et sur Mozart, sur la noio et le livre.
Votre front est courbé.
Car vous avez l'amour des choses immortelles ; Rien de ce que le temps emporte sur ses ailes
Des vôtres n'est tombé.
Quelquefois, quand l'esprit vous presse ef vous réclame, Une musique en feu s'échappe de votre îline,
Musique aux chants vainqueurs.
Au souffle pur, plus doux que l'aile des zéphires. Qui palpite, et (|iii fait vibrer comme des lyres
Les libres de nos cœurs.
Dans ce siècle où l'éclaii- reluit sur chaque tête. Où le monde, jeté de tempête eu tempête.
S'écrie avec frayeur.
Vous avez su vous faire, en la nuit qui redouble, Une sérénité qui traverse sans trouble
L'orage extérieur.
Soyez toujours ainsi ! l'amour d'une famille ;
Le centre autour duquel tout gravite et tout brille ;
La sœur qui nous défend ; Prodigue d'indulgence et de blâme économe ; Femme au cœur grave et doux ; sérieuse avec l'bomme.
Folâtre avec l'enfant !
Car pour garder toujours la beauté de son âme,
Pour se remplir le cœur, ricbe ou pauvre, hommeou femme.
De pensers bienveillants.
Vous avez ce qu'on peut, après Dieu, sur la terre. Contempler de plus saint et de plus salutaire.
Un père en cheveux blancs !
31 décembre 1831.
XXXVIH