SOIRÉE EN MER
II a dit à la mortelle :
— Vite! éblouis ton aniaul.
Avant de mourir sois belle.
Sois un instant étincelle, Puis cendre éternellement! —
Cet ordre aucjuel lu t'opposes T'enveloppe et t'engloutit.
Mortel, plains-toi, si tu l'oses, Au Dieu qui fit ces deux choses.
Le ciel grand, l'homme petit!
Chacun, qu'il doute ou qu'il nie.
Lutte en frayant son chemin ;
Et l'éternelle harmonie
Pèse comme une ironie
Sur tout ce tumulte humain.
Tous ces faux biens qu'on envie Passent comme un soir de mai.
Vers l'ombre, hélas ! tout dévie.
Que reste-t-il de la vie, Excepté d'avoir aimé !
.\insi je courbe ma tète Quand tu redresses ton front.
Ainsi, sur Tonde inquiète,
J'écoute, sombre poète.
Ce que les flots me diront.
Ainsi, pour qu'on me réponde.
J'interroge avec eff"roi ; Et dans ce goufl"re où je sonde La fange se mêle à Tonde... — Oh ! ne fais pas comme moi !
Que sur la vague troublée J'abaisse un sourcil hagard; Mais toi, belle âme voilée.
Vers l'espérance étoilée Lève un tranquille regard !
Tu fais bien. Vois les cieux luire.
Vois les astres s'y mii'er.
Un instinct là-haut t'attire.
Tu regardes Dieu sourire ; Moi, je vois l'homme pleurer.
9 novembre 1836.
Dans Virgile parfois, dieu tout près d'être un ange, Le vers porte à sa cime une lueur étrange. C'est que, rêvant déjà ce qu'à présent on sait, Il chantait presque à l'heure où Jésus vagissait. C'est qu'à son insu même il est une des âmes Que l'orient lointain teignait de vagues flammes. C'est qu'il est un des cœurs que, déjà, sous les cieux, Dorait le jour naissant du Christ mystérieux.
Dieu voulait qu'avant tout, rayon du Fils de l'homme, L'auhe de Bethléem blanchît le front de Rome.
Nuit du 21 au 22 iiiiirs 1837.
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Jeune homme, je te plains; el cependant j'admire Ton grand parc enchanté qui semble nous sourire, Qui l'ait, vu de ton seuil, le tour de l'horizon, Grave ou joyeux suivant le jour et la saison. Coupé d'herbe et d'eau vive, et remplissant huit lieues De ses vagues massifs et de ses ombres bleues.
J'admire ton domaine, el pourtant je te plains.
Car dans ces bois lonlFus de tant de grandeurs pleins,
LES VOIX INTÉRIEl RES'
Où le printemps épanche un faste sans mesure, Quelle plus misérable et plus pauvre masure Qu'un homme usé, flétri, mort pour Eillusion, Riche et sans volupté, jeune et sans passion, Dont le cœur délabré, dans ses recoins livides, N"a plus qu'un triste amas d'anciennes coupes vides. Vases brisés qui n'ont rien gardé que l'ennui. Et d'où l'amour, la joie et la candeur ont fui !
Oui. tu me fais pitié, toi qui crois faire envie! Ce splendide séjour sur ton cœur, sur ta vie. Jette une ombre ironique, et rit en écrasant Ton front terne et chétif d'un cadre éblouissant.
Dis-moi, crois-tu, vraiment, posséder ce royaume D'ombre et de fleurs, où l'arbre arrondi comme un dôme, L'étanar, lame d'argent que le couchant fait d'or. L'allée entrant au bois comme un noir corridor, Et là, sur la forêt, ce mont qu'une tour garde. Font un groupe si beau pour l'âme qui regarde? Lieu sacré pour qui sait dans l'immense univers. Dans les prés, dans les eaux et dans les vallons verts, Retrouver les profils de la face éternelle Dont le visage humain n'est qu'une ombre charnelle !
Que fais-tu donc ici? Jamais on ne te voit. Quand le matin blanchit l'angle ardoisé du toit, Sortir, songer, cueillir la fleur, coupe irisée Que la plante à l'oiseau lend pleine de rosée.
A UN 111 cm-: 319
El parfois t arrOlei', laissant peiulie à ta main
Un livre interrompu, debout sur le ebemin.
Quand le bruit du vent coupe en stropbes ineerlaines
Cette longue cbanson (jui coule des fontaines.
Jamais tu n'as suivi de sommets en sommets La ligne des coteaux cpii fait rêver; jamais Tu n'as joui de voir, sur l'eau (pii le reflète, Quelque saule noueux tordu comme un alblète. Jamais, sévère esprit au mystère attacbé, Tu n'as questionné le vieux orme pencbé Qui regarde à ses pieds toule la plaine vivre. Comme un sage ipii rêve atlentil à son livre.
L'été, lorsque le jour est par midi frappé, Lorsque la lassitude a tout enveloppé, A l'beure où l'andalouse et l'oiseau font la sieste. Jamais le faon peureux, tapi dans l'antre agreste. Ne te voit, à pas lents, loin de l'bomme importun, Grave, et comme ayant peur de réveiller quebjuun. Errer dans les forets ténébreuses et douces Où le silence dort sur le velours des mousses.
Que te fait tout cela? Les nuages des cieux,
La verdure et l'azur sont l'ennui de tes yeux.
Tu n'es pas de ces fous qui vont, et (jni s'en vantent.
Tendant partout l'oreille aux voix (jui partout cbantent,
Rendant grâce au Seigneur d'avoir fait le printemps.
Qui ramassent un nid, ou contemplent longtemps
Quelque noir chanipignon, monstre étrange de l'herbe.
Toi, comme un sac d'argent, tu vois passer la gerbe.
Ta futaie, en avril, sous ses bras plus nombreux
A l'air de réclamer bien des pas amoureux,
Bien des cœurs soupirant, bien des têtes pensives;
Toi qui jouis aussi sous ses branches massives,
Tu songes, calculant le taillis qui s'accroît,
Que Paris, ce vieillard qui, l'hiver, a si froid,
Attend, sous ses vieux quais percés de rampes neuves,
Ces longs serpents de bois qui descendent les fleuves.
Ton regard voit, tandis que notre œil flotte au loin,
Les blés d'or en farine et la prairie en foin ;
Pour toi le laboureur est un rustre qu'on paie ;
Pour toi toute fumée ondulant, noire ou gaie.
Sur le clair paysage, est un foyer impur
Où l'on cuit quelque viande à l'angle d'un vieux mur.
Quand le soir tend le ciel de ses moires ardentes.
Au dos d'un fort cheval assis, jambes pendantes.
Quand les bouviers hâlés, de leurs bras vigoureux
Piquent tes bœufs géants qui par le chemin creux
Se hâtent pêle-mêle et s'en vont à la crèche.
Toi, devant ce tableau, tu rêves à la brèche
Qu'il faudra réparer, en vendant tes silos.
Dans ta rente qui tremble aux pas de don Carlos.
Au crépuscule, après un long jour monotone,
Tu t'enfermes chez toi. Les tièdes nuits d'automne
Versent leur chaste haleine aux coteaux veloutés.
Tu n'eu sais rien. D'ailleurs, qu'importe ! A tes côtés,
Belles, leurs l)nins cheveux appliqués sui' les tempes, Fronts roses empourprés par le reflet des lampes, Des femmes aux yeux purs sont assises, formant Un cercle frais qui brode et cause doucement ; Toutes, dans leurs discours où rien n'ose apparaître, Cachant leurs vœux, leur âme et leur cœur que peut-être Embaume un vague amour, fleur qu'on ne cueille pas. Parfum qu'on sentirait en se baissant tout bas. Tu n'en sais rien. Tu fais, parmi ces élégies, Tomber ton froid sourire, ou, sous quatre bougies, D'autres hommes et toi, dans un coin attablés Autour d'un tapis vert, bruyants, vous querellez Les caprices du whist, du brelan ou de l'hombi'e. — La fenêtre est pourtant pleine de lune et d'ombre !
0 risible insensé ! vraiment, je te le dis,
Cette terre, ces prés, ces vallons arrondis,
Nids de feuilles et d'herbe où jasent les villages,
Ces blés où les moineaux font leurs joyeux pillages.
Ces champs qui, l'hiver même, ont d'austères appas,
Ne t'appartiennent point ; lu ne les comprends pas !
Vois-tu, tous les passants, les enfants, les poètes, Sur qui ton bois répand ses ombres inquiètes, Le pauvre jeune peintre épris de ciel et d'air. L'amant plein d'un seul nom, le sage au cœur amer. Qui viennent rafraîchir dans cette solitude, Hélas ! l'un son amour et l'autre son étude, Tous ceux qui, savourant la beauté do ce lieu,
l'OiîsiF. — ]ii. 41
Aiment, en quittant l'homme, à s'approcher de Dieu,
El qui, laissant ici le bruit vague et morose
Des troubles de leur âme, y prennent quelque chose
De l'immense repos de la création,
Tous ces hommes, sans or et sans ambition.
Et dont le pied poudreux ou tout mouillé par l'herbe
Te fait rire emporté par ton landau superbe,
Sont dans ce parc touffu, que tu crois sous ta loi,
Plus riches, plus chez eux, plus les maîtres que toi,
Quoique de leur forêt que ta main grille et mure
Tu puisses couper l'ombre et vendre le murmure!
Pour eux rien n'est stérile en ces asiles frais. Pour qui les sait cueillir tout a des dons secrets. De partout sort un flot de sagesse abondante. L'esprit qu'a déserté la passion grondante. Médite à l'arbre mort, aux débris du vieux pont. Tout objet dont le bois se compose répond A quelque objet pareil dans la foret de l'âme. Un feu de pâtre éteint parle à l'amour en flamme. Tout donne des conseils au penseur, jeune ou vieux. On se pique aux chardons ainsi qu'aux envieux ; La feuille invite à croître ; et l'onde, en coulant vite, Avertit qu'on se hâte et que l'heure nous quitte. Pour eux rien n'est muet, rien n'est froid, rien n'est mort. Un peu de plume en sang leur éveille un remord ; Les sources sont des pleurs ; la fleur qui boit aux fleuves Leur dit : Souvenez-vous, ô pauvres âmes veuves ! Pour eux l'antre profond cache un songe étoile ;
El la nuif, sous l'azur d'uu heau ciel conslollé, L'arl)re sur ses rameaux comme à travers ses branches Leur montre l'astre d'or et les colombes blanches, Choses douces aux cœurs par le malheur ployés, Car l'oiseau dit : Aimez ! et Eétoile : Croyez !
Voilà ce que chez toi verse aux âmes soufl'rantes
La chaste obscurité des branches murmurantes !
Mais toi, qu'en fais-tu? dis. — ■ Tous les ans, en flots d'or,
Ce murmure, cette ombre, inefFable trésor.
Ces bruits de vent qui joue et d'arbre qui tressaille,
Vont s'enfouir au fond de ton coffre qui bâille;
Et tu changes ces bois où l'amour s'enivra,
Toute cette nature, en loge à l'Opéra !
Encor si la niusi([ue arrivait à ton âme Mais entre l'art et toi l'or met son mur infâme. L'esprit qui comprend l'art comprend le reste aussi. Tu vas donc dormir là ! sans te douter qu'ainsi Que tous ces verts trésors que dévore ta bourse, Gluck est une forêt et Mozart une source.
Tu dors; et «[uand parfois la Uîode, en souriant.
Te dit : Admire, riche ! aloi-s, joyeux, criant,
Tu surgis, demandant comment l'auteur se nomme.
Pourvu que toutefois la muse soit un homme ;
Car tu te roidiras dans ton étrange orgueil
Si Ion l'apporte, un soir, quelque musique eu deuil.
324 LES VOIX INTÉKIEUIIES
Urne que la pensée a chauffée à sa flamme.
Beau vase où s'est versé tout le cœur d'une l'emme.
0 seigneur malvenu de ce superbe lieu ! Caillou' vil incrusté dans ces rubis en feu ! Maître pour qui ces champs sont pleins de sourdes haines Gui parasite enflé de la sève des chênes ! Pauvre riche ! — Vis donc, puisque cela ])Our loi C'est vivre. Vis sans cœur, sans pensée et sans loi. Vis pour l'or, chose vile, et l'orgueil, chose vaine. Végète, toi qui n'as que du sang dans la veine. Toi qui ne sens pas Dieu frémir dans le roseau. Regarder dans l'aurore et chanter dans l'oiseau!
Car, — et bien que tu sois celui qui rit aux belles Et, le soir, se récrie aux romances nouvelles, — Dans les coteaux penchants où fument les hameaux, Près des lacs, près des fleurs, sous les larges rameaux. Dans tes propres jardins, tu vas aussi stupide, Aussi peu clairvoyant dans ton instinct cupide. Aussi sourd à la vie, à l'harmonie, aux voix. Qu'un loup sauvage errant au milieu des grands bois!
22 mai 1837.
Regardez. Les enfants se sont assis en rond. Leur mère est à côté, leur mère au jeune iront
Qu'on prend pour une sœur aînée ; Inquiète, au milieu de leurs jeux ingénus, De sentir s'agiter leurs chifl'res inconnus
Dans l'urne de la destinée.
Près d'elle naît leur rire et finissent leurs pleurs. El son cœur est si pur et si pareil aux leurs,
Et sa lumière est si choisie.
Qu'en passant à travers les rayons de ses jours, La vie aux mille soins, laborieux et lourds,
Se transfigure eu poésie.
Toujours elle les suit, veillant et regardant ;
Soit que janvier rassemble au coin de l'âtre ardent
Leur joie aux plaisirs occupée ; Soit qu'un doux vent de mai, qui ride le ruisseau, Remue au-dessus d'eux les feuilles, vert monceau
D'où tombe une ombre découpée.
Parfois, lorsque, passant près d'eux, un indigent Contemple avec envie un beau hocbet d'argent
Que sa faim dévorante admire, La mère est là ; pour faire, au nom du Dieu vivant, Du hocbet une aumône, un ange de l'enfant,
11 ne lui faut qu'un doux sourire.
Et moi qui, mère, enfants, les vois tous sous mes yeux. Tandis qu'auprès de moi les petits sont joyeux
Comme des oiseaux sur les grèves.
Mon cœur gronde et bouillonne, et je sens lentement, Couvercle soulevé par un flot écumant,
S'entr'ouvrir mon front plein de rêves.
Juin 1834.
Dans ce jardin antique où les grandes allées Passent sous les tilleuls si chastes, si voilées Que toute fleur qui s'ouvre y semble un encensoir, Où, marquant tous ses pas de l'aube jusqu'au soir. L'heure met tour à tour dans les vases de marbre Les rayons du soleil et les ombres de l'arbre. Anges, vous le savez, oh ! comme avec amour, Rêveur, je regardais dans la clarté du jour Jouer l'oiseau qui vole et la branche qui plie, Et de quels doux pensers mon âme était remplie, Tandis que l'humble enfant dont je baise le front.
Avec son pas joyeux pressant mon pas moins prompt, Marchait en m'entraînant vers la grotte où le lierre Met une barbe verte au vieux fleuve de pierre !
20 février 1837.
Enfants! oh! revenez! Tout à l'heure, imprudent,
Je vous ai de ma chambre exilés en grondant,
Rauque et tout hérissé de paroles moroses.
Et qu'aviez-vous donc fait, bandits aux lèvres roses?
Quel crime? quel exploit? quel forfait insensé?
Quel vase du Japon en mille éclats brisé?
Quel vieux portrait crevé? quel beau missel gothique
Enrichi par vos mains d'un dessin fantastique?
Non, rien de tout cela. Vous aviez seulement.
Ce matin, restés seuls dans ma chambre un moment.
Pris, parmi ces papiers que mon esprit colore.
POÉSIE. — m.
Quelques vers, groupe informe, embryons près d'éclore. Puis vous les aviez mis, prompts à vous accorder. Dans le feu, pour jouer, pour voir, pour regarder Dans une cendre noire errer des étincelles. Comme brillent sur l'eau de nocturnes nacelles, Ou comme, de fenêtre en fenêtre, on peut voir Des lumières courir dans les maisons le soir.
Voilà tout. Vous jouiez et vous croyiez bien faire.
Belle perte, en efTet! beau sujet de colère!
Une stroplie, mal née au doux bruit de vos jeux.
Qui remuait les mots d'un vol trop orageux !
Une ode qui chargeait d'une rime gonflée
Sa stance paresseuse en marchant essoufflée !
De lourds alexandrins l'un sur l'autre enjambant
Comme des écoliers qui sortent de leur banc !
Un autre eût dit : — Merci ! Vous ôtez une proie
Au feuilleton méchant qui bondissait de joie
Et d'avance poussait des rires infernaux
Dans l'antre qu'il se creuse au bas des grands journaux. —
Moi, je vous ai grondés. Tort grave et ridicule !
Nains charmants que n'eût pas voulu fâcher Hercule,
Moi, je vous ai fait peur. J'ai, rêveur triste et dur.
Reculé brusquement ma chaise jusqu'au mur.
Et, vous jetant ces noms dont l'envieux vous nomme.
J'ai dit : — Allez-vous-en ! laissez-moi seul ! — Pauvre homme!
Seul ! le beau résultat ! le beau triomphe ! seul !
Comme on oublie un mort roulé dans son linceul.
Vous m'avez laissé là, l'œil fixé sur ma porte,
Hautain, grave et puni. — Mais vous, que vous importe !
Vous avez retrouvé dehors la liberté,
Le grand air, le beau parc, le gazon souhaité,
L'eau courante où Ton jette une herbe à l'aventure,
Le ciel bleu, le printemps, la sereine nature,
Ce livre des oiseaux et des bohémiens.
Ce poëme de Dieu qui vaut mieux que les miens,
Où l'enfant peut cueillir la fleur, strophe vivante.
Sans qu'une grosse voix tout à coup l'épouvante!
Moi, je suis resté seul, toute joie ayant fui,
Seul avec ce pédant qu'on appelle l'ennui.
Car, depuis le matin assis dans l'antichambre.
Ce docteur, né dans Londre, un dimanche, en décembre.
Qui ne vous aime pas, ô mes pauvres petits.
Attendait pour entrer que vous fussiez sortis.
Dans l'angle où vous jouiez il est là qui soupire,
Et je le vois bâiller, moi qui vous voyais rire !
Que faire? lire un livre? oh non! dicter des vers?
A quoi bon? — Émaux bleus ou blancs, céladons verts.
Sphère qui fait tourner tout le ciel sur son axe,
Les beaux insectes peints sur mes tasses de Saxe,
Tout m'ennuie, et je pense à vous. En vérité,
Vous partis, j'ai perdu le soleil, la gaîté,
Le bruit joyeux qui fait qu'on rêve, le délire
De voir le tout petit s'aider du doigt pour lire.
Les fronts pleins de candeur qui disent toujours oui,
L'éclat de rire franc, sincère, épanoui.
Qui met subitement des perles sur les lèvres,
Les beaux grands yeux naïfs admirant mon vieux sèvres,
La curiosité qui cbercbe à tout savoir,
Et les coudes qu'on pousse en disant : Viens donc voir !
Ob! certes, les esprits, les sylpbes et les fées Que le vent dans ma cbambre apporte par bouffées. Les gnomes accroupis là-baut, près du plafond. Dans les angles obscurs que mes vieux livres font, Les lutins familiers, nains à la longue écbine. Qui parlent dans les coins à mes vases de Cbine, Tout l'invisible essaim de ces démons joyeux A dû rire aux éclats, quand là, devant leurs yeux, Ils vous ont vus saisir dans la boîte aux ébaucbes Ces bexamètres nus, boiteux, difformes, gauches. Les traîner au grand jour, pauvres hiboux fâchés, Et puis, battant des mains, autour du feu penchés. De tous ces corps hideux soudain tirant une âme. Avec ces vers si laids faire une belle flamme !
Espiègles radieux que j'ai fait envoler. Oh ! revenez ici chanter, sauter, parler, Tantôt, groupe folâtre, ouvrir un gros volume. Tantôt courir, pousser mon bras qui tient ma plume, Et faire dans le vers que je viens retoucher Saillir soudain un angle aigu comme un clocher Qui perce tout à coup un horizon de plaines. Mon âme se réchauffe à vos douces haleines. Revenez près de moi, souriant de plaisir.
Bruire et gazouiller, et sans peur obscurcir
Le vieux livre où je lis de vos ombres pencbées,
Folles têtes d'enfanls ! galtés effarouchées !
J'en conviens, j'avais tort, et vous aviez raison.
Mais qui n'a quelquefois grondé hors de saison?
Il faut être indulgent. Nous avons nos misères.
Les petits pour les grands ont tort d'être sévères.
Enfants ! chaque matin, votre âme avec amour
S'ouvre ù la joie ainsi que la fenêtre au jour.
Beau miracle, vraiment, que l'enfant, gai sans cesse.
Ayant tout le bonheur, ait toute la sagesse !
Le destin vous caresse en vos commencements.
Vous n'avez qu'à jouer et vous êtes charmants.
Mais nous, nous qui pensons, nous qui vivons, nous sommes
Hargneux, tristes, mauvais, ô mes chers petits hommes !
On a ses jours d'humeur, de déraison, d'ennui.
Il pleuvait ce matin. Il fait froid aujourd'hui.
Un nuage mal fait dans le ciel tout à l'heure
A passé. Que nous veut cette cloche qui pleure?
Puis on a dans le cœur quelque remords. Voilà
Ce qui nous rend méchants. Vous saurez tout cela,
Quand l'âge à votre tour ternira vos visages.
Quand vous serez plus grands, c'est-à-dire moins sages.
J'ai donc eu tort. C'est dit. Mais c'est assez punir, Mais il faut pardonner, mais il faut revenir. Voyons, faisons la paix, je vous prie à mains jointes. Tenez, crayons, papiers, mon vieux compas sans pointes,
Mes laques et mes grès, qu'une vitre défend,
Tous ces hochets de l'homme enviés par l'enfant,
Mes gros chinois ventrus faits comme des concombres,
Mon vieux tableau trouvé sous d'antiques décombres,
Je vous livrerai tout, vous toucherez à tout !
Vous pourrez sur ma table être assis ou debout,
Et chanter, et traîner, sans que je me récrie,
Mon grand fauteuil de chêne et de tapisserie,
Et sur mon banc sculpté jeter tous à la fois
Vos jouets anguleux qui déchirent le bois !
Je vous laisserai même, et gaîment, et sans crainte,
0 prodige ! en vos mains tenir ma bible peinte.
Que vous n'avez touchée encor qu'avec terreur,
Où l'on voit Dieu le père en habit d'empereur!
Et puis, brûlez les vers dont ma table est semée.
Si vous tenez à voir ce qu'ils font de fumée !
Brûlez ou déchirez ! — Je serais moins clément
Si c'était chez Méry, le poëte charmant,
Que Marseille la grecque, heureuse et noble ville,
Blonde fille d'Homère, a fait fils de Virgile.
Je vous dirais : — Enfants, ne touchez que des yeux
A ces vers qui demain s'envoleront aux cieux.
Ces papiers, c'est le nid, retraite caressée,
Où du poëte ailé rampe encor la pensée.
Oh ! n'en approchez pas ! car les vers nouveau-nés.
Au manuscrit natal encore emprisonnés.
Souffrent entre vos mains innocemment cruelles.
Vous leur blessez le pied, vous leur froissez les ailes;
Et, sans vous en douler, vous leur faites ces maux Que les petits enfants font aux petits oiseaux.
Mais qu'importe les miens ! — Toute ma poésie, C'est vous, et mon esprit suit votre fantaisie. Vous êtes les reflets et les rayonnements Dont j'éclaire mon vers si sombre par moments. Enfants, vous dont la vie est faite d'espérance, Enfants, vous dont la joie est faite d'ignorance, Vous n'avez pas soufTert et vous ne savez pas, Quand la pensée en nous a marché pas à pas, Sur le poëte morne et fatigué d'écrire. Quelle douce chaleur répand votre sourire! Combien il a besoin, quand sa tète se rompt, De la sérénité qui luit sur votre front; Et quel enchantement l'enivre et le fascine, Quand le charmant hasard de quelque cour voisine, Où vous vous ébattez sous un arbre penchant, Mêle vos joyeux cris à son douloureux chant!
Revenez donc, hélas! revenez dans mon ombre. Si vous ne voulez pas que je sois triste et sombre, Pareil, dans l'abandon où vous m'avez laissé. Au pêcheur d'Étretat, d'un long hiver lassé. Qui médite appuyé sur son coude, et s'ennuie De voir à sa fenêtre un ciel rayé de pluie.
23 avril 1837.
xxm
A quoi je songe? — Hélas! loin du toit où vous êtes,
Enfants, je songe à vous! à vous, mes jeunes têtes.
Espoir de mon été déjà penchant et mûr,
Rameaux dont, tous les ans, l'ombre croît sur mon mur!
Douces âmes à peine au jour épanouies.
Des rayons de votre aube encor tout éblouies!
Je songe aux deux petits qui pleurent en riant,
Et qui font gazouiller sur le seuil verdoyant.
Comme deux jeunes fleurs qui se heurtent entre elles.
Leurs jeux charmants mêlés de charmantes querelles.
Et puis, père inquiet, je rêve aux deux aînés
Qui s'avancent déjà de plus de flot baignés.
Laissant pencher parfois leur tête encor naïve,
L'un déjà curieux, l'autre déjà pensive!
Seul et triste au milieu des chants des matelots,
Le soir, sous la falaise, à cette heure où les flots,
S'ouvrant et se fermant comme autant de narines.
Mêlent au vent des cieux mille haleines marines,
Où l'on entend dans l'air d'ineffables échos
Qui viennent de la terre ou qui viennent des eaux,
Ainsi je songe ! — à vous, enfants, maison, famille,
A la table qui rit, au foyer qui pétille,
A tous les soins pieux que répandent sur vous
Votre mère si tendre et votre aïeul si doux !
Et tandis qu'à mes pieds s'étend, couvert de voiles.
Le limpide océan, ce miroir des étoiles.
Tandis que les nochers laissent errer leurs yeux
De l'infini des mers à l'infini des cieux.
Moi, rêvant à vous seuls, je contemple et je sonde
L'amour que j'ai pour vous dans mon âme profonde,
Amour doux et puissant qui toujours m'est resté;
Et cette grande mer est petite à côté !
Juillet 183G. — Sainl-Yalery-en-Caux, Écrit au bord de la mer.